LE GOUVERNEUR SE RETIRE AUX PONTS-DE-CÉ
Le 14 novembre, Bussy d'Amboise obtenait de l'Hôtel de Ville une sorte de don de joyeux avènement. On décidait qu'il serait fait présent au gouverneur de la somme de « mil escuz pistoletz, et à monsieur de Tilly, son lieutenant, de deux cens pistoletz. » Cet argent devait être emprunté à Jehan Gyreul et à Pierre de Clermont. Le maire fut chargé, « avecques deux de robbe longue, deux marchans et aultres des eschevins, » d'offrir ces cadeaux à Bussy et à Tilly *.
Le bon accord entre Louis de Clermont et les Angevins fut bientôt rompu. Le nouveau gouverneur avait amené avec lui « grand nombre d'estaffiers, coupe-jarrets qu'il
1 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, f° 117 r° et v°.
avoit à sa suitte, qui faisoient de grandes volleryes et insollences aulx habitants de la ville, lesquelles trouppes, tant de cheval que de pié , qu'il tenoit tant en ville qu'aulx champs, c'estoit à raison qu'il estoit hahy et avoit de grandes querelles , et avoit aultant de train comme M. le duc d'Anjou *. » Les bourgeois protestèrent énergiquement contre ces désordres scandaleux. Ils regimbèrent, invoquant les privilèges de la commune et les promesses formelles de Monseigneur.
Bussy se montra fort irrité de ces doléances. Il obtint même du Roi, la lettre suivante, qui lui permettait de molester la contrée tout à son aise et lui donnait gain de cause :
« Monsieur de Bussy,
« Estant de jour à autre adverty de quelques pra- « ticques et menées qui se faisoient entre mes subjectz par « l'artiffice d'aucuns désireux d'entretenir et accroistre « les deffiances et troubler le repos de mon royaulme, « j'ay advisé vous faire la présente, par laquelle je « vous prye, d'autant que vous aimez bien [à faire] « mon service et mon contentement, de veiller et avoir « très soigneusement l'œil ouvert en l'estendue de « vostre gouvernement pour maintenir et conserver « touttes choses en paix et transquilité, et exhorter « tous mes subjectz, tant de lune que de l'autre reli- « gion, de se contenir en paix, sans rien entreprandre
i Louvet, t. I, 1» 10(5, v».
— ol —
« ne attenter qui y puisse tant soit peu préjudiciel*. Et « pour les y obliger davantaige, vous les baillerez en « garde les ungs aux autres, soubz ma protection ; davan- « taige, à cause que la maulvaise volonté d'aulcuns ne « pouroit, à Favanture, estre si bien retenue ny empes- « chée qu'il est nécessaire, sans craincte de chastiment. « Je vous pry aussi assembler vostre compaignie de « gens d'armes et la tenir pour quelque temps en « garnison en telz lieux de vostre gouvernement que « vous adviserez pour vous en ayder et servir à réprimer « la témérité de ceulx qui légèrement se vouldroient « eslever et désobéir à mes commandemens ; et affin « qu'elle se puisse entretenir attandant que j'aye « pourveu au payement d'icelle, vous lui ferez fournir « vivres par estappes , le plus au solaigement du « peuple que faire ce pourra, advertissant tous mes « subjectz que le seul désir que j'ay de les maintenir en « paix, m*a meu de prandre ceste résolution pour vous « donner moyen de les préserver contre ceulx qui voul- « droient ofîencer. Vous m'advertirez, au reste, de la « réception de la présente et de ce que vous aurez faict « sur le contenu en icelle, priant Dieu, Mons' de Bussi, « vous avoir en sa garde.
« Escript à Bloys, le vie jour de décembre 1576.
« Henry.
« De Neufville1. »
1 Registres fies délibérations ci- conclusions, BB. 35, fos 129-130.
Louis de Clermont vint présenter lui-même sa commission à l'Hôtel de Ville le 14 décembre. Il quitta bientôt Angers et alla s'établir au château des Pontsde-Cé. Cette forteresse, dont les murs étaient garnis de créneaux et de mâchicoulis, dominait le cours de la Loire, du côté du nord. De larges douves, que franchissait un pont-levis, en défendaient les abords, vers l'est. Les autres parties de l'édifice étaient protégées par un canal, à l'ouest, et par la Boire-Salée, au sud. Au devant, sur l'éperon de la première des trois arches qui traversaient cette boire, se dressait le gibet. Une chapelle attenait à cette demeure seigneuriale1. La population des Ponts-de-Cé se composait alors de nombreux drapiers drapants et de tisserands 2. C'est dans cette retraite solidement établie que Bussy s'était retranché avec son escorte de soudards et de gens sans aveu. La place avait été précédemment pourvue d'artillerie, sur la demande du sieur de Néry, chargé de sa défense.
Effrayé par les menaces du gouverneur, le conseil confia à une députation la mission de chercher à le calmer3. Bussy reprocha aux bourgeois « d'avoir envoyé au Roy faire plaincte qu'il pilloit lesdicts habitants et qu'il faisoit de grandes despanses. » Les députés a lui remonstrèrent qu'il n'y avoit aulcun habitant de la ville, de qualité, qui eust voullu porter telle parolle au Roy, et qu'il n'estoit pas de plus grande extraction que les
1 Voir le Dict. hist. de M.-et-L., t. III, p. 154.
2 Ibid., p. 155.
3 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, 1° 131.
monarques, empereurs, roys et princes qui ne pouvoient empescher que Ton ne malparlast d'eulx *. »
Les troubles civils désolaient la France. Inquiets des dispositions témoignées par les États généraux de Blois, ouverts le 6 décembre, les calvinistes avaient pris les armes dans le midi. Henri III, redoutant de voir la guerre se propager dans les autres provinces du royaume , chercha à réconcilier les deux partis et envoya des instructions importantes à Bussy, le 26 décembre 1576, le 1er janvier et le 6 février 1577.
« Monsieur de Bussi,
« Craignant que, à l'exemple de la surprinse de la « Charité et de quelques autres villes, desquelles ceulx « de la religion prétendue réformée se sont saisiz, ilz « se licentient peu à peu de faire le semblable par touttes « les provinces, je désire, pour y obvier, que vous con- « tinuez d'advertir les habitans de vostre gouvernement, « qu'ilz ayent à se tenir si bien sur leurs gardes et pour- « veoir avec tel soing et vigilance à la garde des portes, « qu'il n'en puisse advenir aulcune faulte ; se y compor- « tans, touttefois, de faczon que ceulx de lad. religion « congnoissent que ce n'est pour rien entreprandre plus « avant, que de conserver lesd. villes contre ceulx qui « y voudront attenter, meuz de juste craincte que les « exemples susd. leur donnent, sans faire aucun mal « ny déplaisir à ceulx qui se contiendront comme ilz
• Louvet, t. I, f" 107 r\
« doibvent, voullant aussi que vous faciez entendre à « tous ceulx de lad. religion, que j'entans, comme je <f vous ay ce cy davant ordonné, que vous et tous mes « autres subjectz catholicques les preniez en garde avec « leurs femmes, familles, biens et maisons, pour les « préserver, soubz ma protection, de toutte injure, « pourveu qu'ilz vivent doresnavant sans faire chose « qui tende à troubler le repos du royaulme; et s'il y en « avoit quelques ungs qui ayans prins aultre opinion, « fussent partiz de leursd. maisons pour se retirer « ailleurs, donnerez ordre de les faire advertir de ceste « myenne intencion, afin qu'ilz ayent occasion de s'en « retourner chez eulx pour y vivre comme je veulx « quïlz puissent faire, en toutte seureté; pourvoyant. « au reste, si bien à la conservation de tout ce qui dé- « pend de vostre gouvernement, que où les passions « d'aucuns ne pouroient, par ses voyes, estre contenues, « vous les puissiez réprimer par aultre moyen etempes- « cher Fexéculion de leurs mauvais desseings. Priant « Dieu, Mons' de Bussi, vous avoir en sa saincte garde.
« Escript à Bloys, le xxvi* de décembre mil cinq cens « soixante seze.
« Henry.
« De Neufville '. »
» Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, fos 134-135. — La lettre porte la suscription suivante : A Monsieur de Bussy, chevallier de mon ordre, gouverneur et mon lieutenant général en Anjou.
« Monsieur de Bussy,
« J'ay peu de jours eu advis que ceulx de la religion « prétendue réformée se sont emparez de quelques « villes et places fortes en aucunes provinces de mon « royaulme, prenant prétexte sur certaine deffense qui « n'ont encores peu déposer, quelque asseurance qui leur « ayt esté donnée, de ma part, du désir que j'ay de « conserver tous mes subjectz en repos, et par ce qu'il « seroit à craindre qu'ilz en feissent autant en tous les « autres lieux où ilz en trouveroient la commodité, je « vous prie, pour y obvier, donner immédiatement ordre « à vostre gouvernement , que les habitans des villes « gardent les portes d'icelles avec armes, comme ilz « avoient accoustumé, et se rendre si soigneux et vigi- « lans à les tenir en seureté soubz mon obéissance, que « ceulx qui y vouldroient faire quelque entreprinse , « n'ayent moyen de l'exécuter; et aurez aussi l'œil « ouvert [sur] touttes causes remmuées et desseings qui « pouroient tendre à troubler le repos de lad. province, « y usant de si prompt remède contre ceulx qui com- « menceront, que leur mauvaise volunté ne puisse venir « à effect, mays j'entends que ceulx qui se contiendront « paisiblement en leurs maisons, en l'obéissance qu'ils « doibvent à mes ordonnances et commanclemens, sans « faire ny entreprandre aucune chose au contraire, « soyent conservez soubz ma protection, en laquelle je « vous ay ci davant mandé les prandre, sans estre aucu- « nement recherchez en leurs consciences ny molestez
« en leurs personnes, biens, honneurs et familles. A
« quoy vous tiendrez la main, faisant sur ce, de rechef,
« entendre mon intencion à mes dictz subjectz devostre
« gouvernement, afin que les ungs et les autres a vent
« à si conformer. Pryant Dieu, Mons: de Bussy, vous
« avoir en sa garde.
« Escript à Bloys, le deuxiesme jour de janvier mil « cinq cens soixante dix sept.
« Henry.
« De Neufville.1 »
Le roi ordonna, dans sa dernière, lettre « faire appeller « les nobles et autres personnes les plus signallées de « ceste ville et pais d'Anjou, tant catholicques que de la « nouvelle oppinion, pour les faire prandre en saulve « garde les ungs aux autres, leur faire entendre le voul- « loir et intention de sa Majesté, qui est que tous ses « subjectz vivent en paix et qu'il n'y ayt qu'une religion « en son royaulme, scavoir la catholieque, apostolicque « et roumaine, et que tous lesd. de la nouvelle oppinion « et leurs associez qui vouldront se contenir, ne seront « recherchez en leurs consciences et seront maintenuz « eulx, leurs familles et biens; et contre ceulx qui se « vouldront ellever et entreprandre contre le service du « Roy, sera procédé suyvant le contenu esd. mémoires8.» Tilly avait reçu, en effet, des instructions particulières
1 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, !•> 136-137.
2 Ibid., BB. 35, f» 147 r» et v.
destinées au gouverneur. Après avoir été lues à l'audience du conseil de ville, elles furent publiées dans les lieux accoutumés. Les huguenots de l'Anjou restèrent en repos pendant la sixième guerre civile et conservèrent même des relations amicales avec le gouverneur, qui avait sans doute usé de ménagements à leur égard.
Le vendredi 8 février, le maire annonçait que l'un des maîtres d'hôtel de Bussy d'Amboise désirait être gratifié « d'ung acoustrement de velours ou de sarge de Florence. » Le nombre des échevins présents à la réunion étant insuffisant, cette question ne put être examinée par l'assemblée1.
Sous prétexte de protéger la province ou d'envoyer des renforts au duc d'Anjou, Bussy « bailla des commissions à plusieurs jeunes volleurs pour amasser des trouppes, soubz ombre d'aller à la guerre pour le service du Roy, et amassa une infinité de cappitaines qui occupèrent tout le pais et pillèrent tout aulx champs et villaiges, et contraignirent le peuple. quitter et abandonner tout, tellement que c'estoit une pitié et désollation bien grande de voir la mallice des hommes2. » Des munitions considérables avaient été concentrées aux Ponts-de-Cé 3.
Le conseil de ville concéda à Tilly « la somme de deux cens livres, que les habitans accordent et consentent estre levées sur eulx, par chascun moys, pour la solde de tel nombre de soldatz qu'il plaira aud. sieur
* Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, f* 147 v°.
t Louvet, 1. 1, f° 107 v.
3 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, f° 131.
prendre et tenir près de luy, et aussy pour l'entretenement d'un sergent-major, à commencer le premier jour de ce moys; lad. levée accordée et consentie par lesd. habitans moiennant , et non autrement , que les ecclésiastiques y contribuent et les habitans du plat pais l'élection d'Angiers , ainssi qu'ilz ont accoustumé , et pour autant de temps, seullement, que la nécessité des guerres et troubles pourra le requérir, et sans le tirer à conséquence1. » Le 15 février, on fit des ordonnances pour la garde et sûreté ,de la ville. Ces prescriptions furent publiées aux carrefours de la cité, suivant l'usage2.
1 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, f05 149 v° et 150 r°.
2 Ibid., f» 150 v°.