‹ Louis de Clermont, sieur de Bussy d'Amboise, gouverneur d'AnjouChapitre 7 sur 31 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

RETOUR DE BUSSY A ANGERS. — NOUVEAUX DÉSORDRES COMMIS PAR SES SOLDATS EN ANJOU ET AU MAINE.

Au mois de mars, Bussy rentra à Angers, et se logea au château, au lieu de descendre, suivant l'usage des gouverneurs, dans une maison de la Cité. L'alarme se répandit aussitôt dans les rangs du peuple ; on s'imagina qu'il allait « faire piller la ville par une infinité de volleurs qu'il tenoit à sa dévotion. » Averti de l'effroi qu'il inspirait, Bussy reçut la députation des bourgeois avec son insolence habituelle, affecta de paraître blessé, et répondit « qu'il s'estonnoit fort de la deffiance qu'on avoyt de luy. » Le gouverneur sortit d'Angers, quelques jours après, et se rendit à Beaufort-en-Vallée, suivi de sa horde famélique, recrutée parmi les torcheurs de rottes, et se porta ensuite vers les marches de Bretagne.

Bientôt un ordre du roi enjoignit à Bussy de se joindre à Jean de Léaumont, sieur de Puygaillard, ancien gouverneur d'Anjou, célèbre par sa bravoure, pour tenir

tète au prince de Condé, chef du parti protestant. Les catholiques de cette armée comprenaient un ensemble de deux mille hommes. Les huguenots formaient un contingent de quatre mille fantassins et de cinq cents cavaliers, comme nous l'apprend une lettre de Sinolfo Saracini au grand duc de Toscane, datée de Blois (7 mars) : « Intanto il principe di Condé si trova in campagna con circa quattro mila fanti, oltre ai cinque cento cavalli de' quali scrissi per l'altra mia ; alFincontro si è levato volontariamente con buon numéro di gente Bussy d'Amboise, governatore per Monsignore in Angers, di consenso di esso Monsignore e appresso di Sua Maestà, la quale visto l'animo gagliardo di costui desideroso di gloria, e interessato per odio particolare e affronti ricevuti dal re di Navara, gli è parso di aggiungerli M. di Puigaillard con circa due mila fanti, a fine che con la prudenza e esperienza di questo capitano e con queste forze possa detto Bussy più facilmente opporsi al principe di Condé ; e a quest'ora doveva essere in campagna e a fronte del nemico '. »

Une autre lettre du 24 mars constate que le duc du Maine et Bussy d'Amboise marchent au secours de Mirambeau assiégé par Condé. Le seigneur de cette place était le frère de M. de Lansac. Cet ancien huguenot, très ardent, avait embrassé récemment le parti du Roi 2.

i Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, Lettre da Saracini au grand duc, Blois, 7 mars 1575. (Ibid., t. IV, p. 115.)

2 Ibid., t. IV, p. 117. — Le 2 avril, M. du Maine faisait lever le siège (Je Mirambeau.

Les Angevins se croyaient délivrés de la troupe de Bussy. Le jour de Pâques fleuries, le corps de ville reçut un message. Le gouverneur, après avoir laissé le duc du Maine devant Mirambeau , reprenait le chemin de l'Anjou. Il avertissait le maire et les échevins que la nécessité de vivre allait le contraindre de loger ses compagnies clans la ville et les faubourgs, « si mieux n'aymoient leur dresser estappes, lesquelles nouvelles estonnèrent d'abondant lesdicts habitants '. » On convoque en toute hâte l'assemblée des États et on convient d'envoyer cinq notables au camp de Bussy pour le supplier « de descharger lepaïs, ceste ville et faubourgs des garnisons qu'il pourrait encore délibérer y mettre et establir 2. » Le lendemain, les députés sont de retour d'Ingrandes , où Louis de Clermont avait conduit son armée. Ils rapportent la réponse du gouverneur et annoncent que « ledict seigneur vouloit et entendoit qu'il fust fourni et baillé dedans demain matin l'advancement d'un quart de moys de l'entretènement et solde de douze compaignées. »

L'assemblée s'exécute de bonne grâce. « A esté conclud, sans le tirer en conséquence pour l'advenir, que, pour faire cognoistre audict seigneur la volonté et affection singulière que tous les habitants de ceste ville ont d'obéir et satisfaire à ses commandements, ladicte advance sera faite tant par les gens d'église que habitants

1 Louvet dit que « tout le païs estoit presque désert » et que « le paouvre peuple fuyoit davant luy comme davant ung tyran barbare. »

2 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, 1° 166.

laicz et que la part des Iaicz sera prise sous forme de prest. » Quarante-quatre notables souscrivirent pour

cent livres, et un capitaine en offrit cinq cents. Voici la liste des particuliers :

Messieurs

Le Maire G livres .

Françoys Grimaudet G

Le procureur du Roy G

René Morin G

Le sieur de la Pasqueraye G

Le lieutenant criminel G

Le sieur de Lobrière G

Claude Sagnyer, sieur de Luigné . . G

Lambert G

Lebret G

Chariot G

Cotteblanche C

Perrine du Moulinet G

Le sieur de Ponfou C

La dame de la Riveraye G

Joyau, cinq cens livres, qu'il baillera audit Lebret, luy baillant promesse de le luy rendre d'huy en

trois moys Ve

Le sieur delà Hallourde G

Le sieur de la Brizarderie G

Madamoyselle du Boys G

Le sieur de FEspervière G

Madame du Ghesne < !

Pierre Aveline G livres.

Le sieur de Grantville G »

La dame du Boistravers G »

Le sieur du Breil G »

Le sieur des Morelles G »

Françoys Foucquet G »

Gupif, sieur de la Robinaie G »

L'esleu Romier G »

Le sieur de Villettes G »

Le sieur des Places G »

Le sieur de la Monantière G »

Le sieur de la Rinberdière C »

La contrôleuse de la myette * G »

René Autier G »

Le sieur de la Croix-Bignon G »

Le sieur de la Thibauldière G »

Le sieur du Plessis-Bitault G »

Le sieur esleu le Blanc l'aisné G »

Le sieur du Bois-Morin C »

Le sieur de Malpère G »

La dame de la Jourlaye G »

Madamoyselle du Pont G »

Madamoyselle de Beauchamps G »

Le sieur de Venton G » 2

1 Myette, ou Muete, impôt pour subvenir à des frais de guerre.

2 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, fes 170 et 171. — « Les habitants, dit Louvet, qui portoient trente solz, furent contrainctz, par les capitaines des quartiers, au paiement des taxes à quoi ils furent taxés, après lequel paiement levé et païé, ledict sieur de Bussy fist retirer tous ses volleurs qui estoient cinq ou six cents belistres ramassez. »

Louvet évalue à vingt-cinq mille livres la somme payée à Bussy. Il abandonna la cité après avoir reçu l'argent, mais les compagnies continuèrent leurs déprédations dans toute la province. Sans trop s'éloigner d'Angers, « la mamelle qu'il faut traire, » le favori du duc d'Anjou promena ses estaffiers dans les campagnes voisines : « Ceulx qui suivoient ledict sieur de Bussy s'appeloient Mal contents, et portoient de petitz chapeaulx sans cordon, et faisoient feincte d'estre contre les huguenote ; ils prenoient les catholicques , lesquelz ils bandoient et cachoient la veue, et faisoient feincte les mener à la Rochelle, et les faisoient cheminer autour d'eulx. Ils les prenoient, feignant les mener bien loing, et leur faisoient escripre des lettres à leurs parants et amys, à ce qu'ilz eussent à aporter la ranczon à quoy ils estoient taxez , leur faisant escripre qu'ilz estoient entre les mains des huguenotz *. »

La ville envoya vainement, au mois d'avril, une députation en cour pour obtenir le renvoi des compagnies 2. De son côté, Tilly exigeait le versement des deux mille quatre cents livres, qu'il disait lui avoir été accordées et promises formellement. Les soldats de Saint-Ceval multipliaient les vexations et la garnison traitait Angers en place conquise. Le gouverneur du château semblait prendre à tache de vexer les bourgeois. La milice ayant planté un niai devant la porte de la forteresse, Saint- Ceval ne se présenta pas et ne chargea aucun de ses

i Louvet t. 1, f» 108, v».

2 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, fos 174-175.

gens d'aller remercier les capitaines, ce qui scandalisa singulièrement les habitants '.

Le Maine ne fut pas plus heureux que l'Anjou. Les troupes étaient « espandues presque partout le pays, faisans infiniz maultz et degastz plus que ne fist oncques l'ancien ennemy de France, lorsqu'il occupoit le pais et comté du Maine. » Le vendredi 19 avril, Jacques Taron, lieutenant-général de Monseigneur le sénéchal du Maine, assistait au conseil de ville en compagnie du président du présidial, du lieutenant-particulier de la sénéchaussée, Jean de Vignolles, de plusieurs conseillers, des quatre échevins Macé Aubert, sieur de Bois-Guiet, avocat, Jacques Regnaud, marchand, Jacques Dugué, magistrat, Estienne Montreux, sieur de la Mesnerie, écuyer, et des principaux habitants du Mans.

On discutait sur les mesures à adopter pour mettre la cité à l'abri d'une attaque des « trouppes de gens de guerre, tant de cheval que de pied , s'advouant du sieur de Bussy, sans recongnoistre le Roy ni Monseigneur, » qui étaient campées auprès des barrières des faubourgs. « Ung tabourin et ung trompette » se présentèrent devant la réunion, de la part du sieur Dangeau, se disant lieutenant-général et colonel de cette troupe composée de quatre enseignes de soldats de pied et d'une cornette de cavaliers. Us étaient porteurs d'une requête de leur chef, qui demandait à loger aux faubourgs de la Couture et de Saint-Nicolas, « sa compaignée collonnelle, » et offrait d'établir le reste dans la campagne. Dangeau ne

1 Louvct, ibid.t\. I, f° 110 r°.

pensait qu'à vivre « doulcement » et promettait de partir le lendemain, sans causer aucun dommage aux particuliers. Le conseil répondit, par l'organe du lieutenantgénéral , que les gens de guerre recevraient du pain, du vin et autres subsistances, mais qu'il leur était interdit de dépasser l'hôpital de Coëffort situé à cinq cents pas de la barrière du faubourg de la Couture *. Le tambourin de la ville publia cette ordonnance, en présence du greffier, Me Nicolas Cartier 2.

Bientôt les soldats s'introduisirent par escalade dans les faubourgs, « tirant coups des arquebouzes, l'espée au poing , en criant à haulte voix : Tue, tue papaulx , vive Bussy ! » Ils occupèrent les logis que le peuple s'était empressé d'abandonner. Les compagnies plantèrent trois de leurs enseignes « à la barbe du fossé de la ville, » en signe d'hostilité et de menace. Ils barricadèrent les habitations, les fortifièrent, percèrent les murs des demeures voisines des remparts, fusillèrent les promeneurs et braquèrent un fauconneau, près la porte du Pont-Neuf, « en la maison d'ung nommé Hubert. » Plusieurs coups furent tirés. Les Manceaux murèrent la porte du Pont- Neuf et la Vieille-Porte et se retranchèrent derrière des abris. Le lendemain, on écrivit aux gentilshommes du voisinage pour implorer leur secours, mais ceux-ci restèrent chez eux afin de protéger leurs domaines contre les autres bandes de Bussy.

* L'hôpital de Coëffort avait été fondé en 1180 par Henri II, roi d'Angleterre. Il prit le nom de la Mission, qu'il conserve encore.

2 Procès-verbal dressé par le bailli d'Évron, le 31 mai 1577 {Notice historique sur Évron, par M. Gérault; Laval, 1840, in-8°, p. 162).

Le sieur Dangeau demanda alors à parlementer. MM. de Montra versier et du Perray se rendirent auprès du colonel dont les capitaines réclamèrent « deux mil écus sol. » Cette prétention fut repoussée. Toutefois la population des faubourgs voulut racheter les femmes, enfants, biens et maisons tombés au pouvoir de l'ennemi. En effet, les coupe-jarrets de Bussy brisaient tout, emportaient les meubles « à charges de chevaulx et charrettes, » jetaient le blé par les rues et le vendaient à dix-huit deniers le boisseau , défonçaient les tonneaux devins, dont le contenu courait dans les ruisseaux, et jetaient le lard et les autres provisions aux chiens errants. Ils avaient lié plusieurs hommes et femmes, attachés ensemble trois à trois et quatre à quatre, et les avaient enfermés dans leurs demeures ou dans l'église Saint- Nicolas. Ils les présentaient devant les remparts et s'en servaient comme de gabions et de défense. Plusieurs femmes et filles avaient été bâillonnées et violées. Les arquebusades et la mousqueterie continuaient de part et d'autre, malgré la trêve.

Enfin la bataille cessa. Dangeau exigeait un versement de deux mille écus. Le dimanche 21 avril , Jacques Berault, sieur de Beauchamp, accompagné des sieurs de Montraversier et du Perray, alla remettre dix-huit cents écus au chef des estaffiers et les compagnies levèrent le camp. D'autres soldats, armés d'arquebuses et de « coutelasses1, » cherchèrent à assaillir le faubourg de Saint-

1 Sans doute des sortes de faucharts ou couteaux de brèche.

Jean , mais ils furent vigoureusement repoussés par les habitants conduits par François de Champlais, sieur de la Masserie. Quelques-uns des envahisseurs se retranchèrent dans les maisons voisines des barrières et dans l'église Saint-Gilles ; on réussit, cependant, à les en déloger, et la ville fut délivrée de la horde de ces effrontés pillards.

Le lendemain 22 avril , un procès-verbal des dégradations et des ruines était dressé par Jacques Taron. Il constata que les habitations avaient été dévastées , les meubles brisés, les titres brûlés, la plume des lits mise au vent, les robes, vêtements, tapis, linges, courtines hachés, découpés à coups de couteau et d'épée, les caves pillées , les barriques défoncées , etc. Pendant que le lieutenant-général procédait à sa minutieuse inspection , Berault survint. Il raconta qu'il avait conduit les troupes jusqu'à Moncé en Belin, où Dangeau avait partagé l'argent entre lui et ses capitaines , « sans rien en bailler aux soldartz, » qui devaient se contenter du butin récolté pendant deux jours de pillage. L'infortuné Berault, dévalisé et démonté, avait été renvoyé avec un bâton blanc au poing et les compagnies avaient emmené son cheval.

Les Manceaux n'oublièrent pas les maux qui leur avaient été infligés par « les filz des unze mille diables '. »

« Le texte intégral de cette pièce, qui fait partie du cabinet de M. l'abbé G. Esnault, a été publié par M. Arthur Bertrand dans son article intitulé : Le Maine, V Anjou et Bussy d'Amboise (1576-1579). IIe fascicule des documents inédits pour servir à l'Histoire du Maine, Nous le reproduisons, à la fin de cet ouvrage, aux pièces justificatives, n° 2. L'original était signé : Ja. Taron et De la Rivière.

Soucieux d'éviter le retour d'un semblable désastre, ils sollicitèrent et obtinrent du roi l'autorisation de faire les dépenses nécessaires pour fortifier leurs faubourgs '. Le conseil de ville demanda que Dangeau fût poursuivi. Les politiques et les protestants, compromis dans cette triste équipée, parvinrent à sauver le coupable. Jean de Vignolles, le lieutenant-particulier du sénéchal du Maine, le sinistre héros du pillage de 1562, s'interposa auprès du duc d'Anjou en faveur de l'accusé, et des lettres d'abolition furent accordées au lieutenant de Bussy en 1578. L'Estoile consigne sommairement le récit de ces faits. « Au commencement de ce mois de may (1577), Bussy d'Amboise pilla les pays d'Anjou et du Maine, mesme les faubourgs du Mans, et avec quatre mil arquebusiers , qui se firent tous riches de butin, saccagea plus de vingt -cinq lieues de pays, *

A la même époque, « des gendarmes se disant estre du régiment du sieur de Bussy, avoient entré au dedans de la dite abbaye d'Evron, mesme en l'églize du dit lieu où ils avoient fait grand désordre, pillé, volé et dérobé tout ce qu'ils avoient pu et estant les dits gendarmes sortis de ladite abbaye, la dite chambre du thrésor avoit esté trouvée ouverte, les dits huis et coffres rompus ; plusieurs des dits tistres respandus au dedans de la dite chambre en laquelle ils avoient fait leurs infections sur aucuns des dits tistres et papiers qui à ce moïen avoient

1 Voir le document numéro 12G de la Bibliothèque du Mans.

esté trouvés pourris et gastés \ » Des signes et des phénomènes merveilleux avaient prédit les maux réservés à l'Anjou et au Maine par le séjour de Bussy d'Amboise. « Ce gouvernement fut funeste aux Angevins et présagé par deux étranges prodiges ; le premier d'une crue extraordinaire de la Mayenne, qui fut si grande qu'elle rompit les ponts d'Angers et emmena plusieurs maisons et quelques arches ; le second fut l'apparition d'une comète à longue chevelure, qui dura trois mois dans l'année 1577 2. »

1 Procès-verbal dressé par le bailli d'Evron, le 31 mai 1577. {Notice historique sur Evron, par M. Gérault ; Laval, 1840, in-8°, p. 162.)

2 B. Roger, Histoire d'Anjou, p. 440.

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