‹ Louis de Clermont, sieur de Bussy d'Amboise, gouverneur d'AnjouChapitre 8 sur 31 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

CONTINUATION DES BRIGANDAGES ET DES EXACTIONS. DÉPART DE BUSSY POUR LE CAMP D'ISSOIRE.

Informé de ]a tyrannie que Bussy faisait peser sur T Anjou, Henri III résolut de délivrer la province de ce gouverneur néfaste. Le 1er mai, il écrivait au maire :

« De par le Roy.

« Chers et bien amez, nous sommes très déplaisans « de l'oppression que vous recevez des gens de guerre, « qui ont esté assemblez par delà, et que le debvoir « que y a faict le sr. de Bussy ne vous ayt peu garantir « du mal qui s'en est ensuyvy. Nous luy avions mandé, « par le sr. de Fargis1, de retrancher touttes les com-

1 Philippe d'Angennes, neuvième enfant de Jacques d'Angennes et d'Isabeau Cotereau, « seigneur du Fargys de la Boissière, chancelier et chambellan du duc d'Alençon, Anjou, Berry, Touraine et comte du Maine.» {Archives de la Sarthe, A, 15.) — Il était en 15S5 lieutenantgénéral du Maine et prit une part active aux guerres de religion. Blessé à l'affaire de Brùlon, il mourut au Mans, le 9 novembre 1500, ainsi qu'il résulte de l'analyse des registres de la cathédrale. (Bibliothèque du Mans, numéro 257).

« paignies qu'il a assemblées, au nombre de dix, les « avancer et conduire au plustost en l'armée que nous « avons envoyée, soubz la charge de nostre très cher et « très amé frère, pour assiéger la ville de la Charité », « et licentier touttes les aultres, affin d'en descharger le « pais et nos paouvres subjectz, lesquelz nous font très « grande compassion. Mays il nous a faict responce qu'il « ne pouvoit renger, soubz lesd. dix enseignes, tous les « gens de guerre qu'il avoit amassez, en intention de les « amployer à nostre service, nous requérant de luy en « entretenir encores plus grand nombre. Ce que nous luy « mandons présentement ne pouvoir faire, à cause des « infinies aultres despences dont nous sommes chargez ; « au moyen de quoy nous luy mandons très expres- « sèment de ne faire faulte de satisffaire à nostre pre- « mier commandement, et à ses fins s'acheminer « avecques lesd. dix compaignies en nostre dicte armée, « et faire séparer les aultres ; ce que nous voulions « croire qu'il effectuera incontinant , affin de nous « donner telle occasion d'estre contant de luy, comme il « a tousjours faict.

« Quant aux commissions que nous vous avons en- « voyées , desquelles vous requérez estre deschargez , « nous serons tousjours bien ayses de vous soullaiger « et gratiffier en ce qui se présentera, en considéracion « de vos loyaultez, eu esgard aussy aux charges que

i La ville de la Charité, défendue par cent cinquante hommes commandés par Jaccpies de Btorognes, fut attaquée au mois d'avril par les troupes du duc d'Anjou et capitula après avoir soutenu deux assauts.

« vous avez supportées ; mays ayant assigné l'entrete-

« nement de noz armes sur telle nature de deniers, nous

« ne pouvons vous accorder entièrement la requeste que

« ce porteur nous a sur ce faicte de vostre part. Gomme

« luy avons donné charge de vous faire plus particul-

« lièrement entendre ; vous pryant et néantmoings

« ordonnant de le croire, tant sur ce que [sur] les aultres

« choses que nous luy avons commandé vous dire,

« comme si c'estoit nous-mesmes.

« Donné à Amboize, le vingtiesme jour d'apvril mil

« cinq cens soixante-dix-sept.

« Henry.

« De Neufville1. »

Couvert par la protection du duc d'Anjou, Bussy brava insolemment le roi. Au lieu de se rendre au poste qui lui était assigné, il vint s'établir au château d'Angers, le 3 mai, et entra dans la place par la porte des Champs. Ses troupes logèrent dans les faubourgs. La terreur régnait dans la ville. On doubla les gardes et on se prépara à la défense. Les habitants restaient sous les armes jour et nuit. L'argent faisait défaut. Il fallut recourir aux mesures de rigueur. « A esté conclud que ceulx qui n'ont faict les prestz des deniers du rolle dernier seront contrainctz les bailler selon lesd. rolles, par les con-

' Registres des délibérations et conclusions, BB.35, f03 189-190. — « Le samedy deulxiesme jour dudict mois, raconte Louvet, M. de Bussy arriva aulx Ponts-de-Cé, et le lendemain vint au chasteau d'Angers... MM. le maire et plusieurs notables habitants de son conseil l'allèrent trouver pour sçavoir sa vollonté et intention. »

trainctes cy davant ordonnées, et, oultre, par emprisonnement de leurs personnes, nonobstant oppositions ou appellations quelzconques, et sans préjudice d'icelles, par le premier sergent royal qui en ce sera assisté par les capitaines de la ville et chefs de leurs compaignies, et ce pour satisfaire aux urgentes nécessitez de la ville *. » Chaque jour, pour augmenter les appréhensions des Angevins, Bussy faisait « la monstre » dans la plaine d'Écouflant et jusqu'aux portes de la ville. Les campagnes étaient épuisées. Le 9 mai, le conseil se résigna à payer et décida « qu'il seroit prins et levé par prest la somme de 17,000 livres tournois, tant sur les ecclésiastiques que laicz, pour estre ladicte somme promptement fournie à M. de Bussy, à ce que les compaignées dudict sieur gouverneur n'entrent en ville et qu'elles se retirent des forbourgs2.» L'émotion était si générale que plusieurs bourgeois « riches et moiennez » s'enfuirent à Nantes, entre autres M. deMorelles, conseiller, M. Cador, avocat, le président du Présidial Lesrat, l'archidiacre Eveillard et plusieurs autres. Les habitants de Saumur avaient refusé l'accès de leur cité aux bandes errantes, c'est ce qui avait ramené Bussy à Angers, au dire du gouverneur lui-même, en réponse au discours du maire et des notables 3.

1 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, f° 196 v°.

2 Ibid., f<> 198 r°. — Louvet, t. I, f» 111.

3 Louvet, t. I, f° 110 r°. — Bussy, selon Louvet, dit au maire <> qu'il avoit opinion qu'on luy voulloit faire ung mauvais tour, et promit qu'il ne feroit point entrer aulcunes trouppes en ville, ce que lesdictz habitants ne voullurent croire, et ne se fier en sa parolle, de tant qu'il y avoit beaucoup de l'ois manqué. »

La conduite hautaine de Bussy à Angers inspirait au roi quelques soupçons1. Le séjour prolongé du gouverneur, après le départ des troupes, inquiétait aussi les habitants. Ne voulant pas laisser inactives les forces de Bussy, Henri III résolut d'envoyer, une seconde fois, vers le gouverneur, et confia à Jean de Masseilles le soin de déterminer Louis de Glermont à rejoindre l'armée du duc d'Anjou. Jean de Masseilles, seigneur de Fontaine- Milon, gentilhomme ordinaire, puis chambellan du duc d'Alençon, était fils de Jean de Masseilles et de Jeanne Berruyer2. Le contenu des instructions remises au messager par le souverain est tristement instructif. La faiblesse du prince envers Bussy, ses hésitations, ses concessions témoignent de l'abaissement de son caractère.

Henry III semble mendier un semblant de satisfaction à celui dont il est le seigneur suzerain : « La « Fontaine-Milon dira au sieur de Bussy, de la part du « Roy, comme sa Majesté advertye de plusieurs pilleries, « ra[n]cconnementz et violances qui se commettoient « journellement sur ses subjectz du pays Chartrein, « le Perche , le Maine , Normandie et Bretaigne , par « aulcunes compaignies de gens de guerre, la pluspart « desquelles s'advouoient du sieur de Bussy, vérita-

i Négociations diplom. de la France avec la Toscane, t. IV, p. 118-119.

2 Jean de Masseilles épousa par contrat passé à Sablé, le 26 février ■1582, Renée Jarry. (Voir, sur la famille Jarry, la Seconde partie de l'Histoire de Sablé, de Gilles Ménage, in-12, Le Mans, Monnoyer, 1844). Mort à Angers, chez Me Etienne le Royer, syndic du clergé , le 4 avril 1622, Jean de Masseilles fut inhumé le 8 du même mois, dans l'église de Fontaine-Milon, près Beaufort-en- Vallée.

« blement auroict escrit aux sieurs de Vassé, de Ram- « bouillet, de Matignon et de la Hunauldière, que faisans « renouveller et publier les réglemente et ordonnances « de sadicte Majesté sur la forme de vivre des gens de « guerre, ils eussent à chastier et courir sus en l'estendue « de leurs charges à toutes compaignies qui s'assem- « bleroient sans commission de sadicte Majesté et cornac mettroient tels excedz sur sesdicts subjectz, pour les « deslivrer de l'oppression quilz en reçoivent.

« Depuis ayant sceu sadicte Majesté que aulcunes des- « dictes compaignies s'estoient emparez des faulxbourgs « de la ville du Mans, se disant estre du régiment de « Danjau, lequel a tousjours faict profession de la nou- « velle opinion, où elles ont exercé toutes espèces de « violences et renconnementz, comme Ton pourra voir « par les plainctes et informations qui en ont esté faictes « et présentées à sa Majesté par les habitans de ladicte € ville et faulxbourgs. Advertye aussy sadicte Majesté « que lesdictes compaignies s'estoient mises ensemble, « avoient deslibéré d'aller branqueter toutes les villes « où elles pourroient entrer, et que à ceste fin elles « alloient du costé d'Alençon , ruinant et destruisant « tout le pays par où elles passoient ; encores que « sadicte Majesté eust mandé audict sieur de Bussy, de « licentier et faire séparer tous lesdicts gens de guerre « et ne retenir que quinze compaignies de deux cens « hommes chacune , suyvant les commissions que « sadicte Majesté luy avoit envoyées , pour avecques « icelles aller trouver Monseigneur frère du Roy au

« siège de la Charité : cela fut cause que sadicte Majesté « escrivit ausdicts sieurs de Vassé, de Rambouillet et « de Matignon de asssembler toutes les forces de leurs « gouvernements pour coupper chemin et empescher le « cours de telles viollences, les advertissans comme elle « avoit accordé audict sieur de Bussy lesdictes quinze « commissions pour aller à la Charité et luy avoit mancTe « de faire séparer tout le reste, leur commandant de « laisser passer lesdictes quinze compagnies qu'il auroit c faictes et réarmées en vertu desdictes commissions, « mais de courre sus et tailler en pièces toutes les « aultres qu'ilz trouveraient après cela desbendées en « leurs gouvernemens sans avoir commission de sadicte « Majesté.

« Surquoy, s'il est advenu que aulcunes desdictes « compaignyes ayent esté défaictes, ledict sieur de Bussy « ne doibt penser que cella ayt esté faict pour sa considé- « ration particulière , car ça esté seullement pour « deslivrer le païs de telles opressions insuportables : sa « Majesté n'ayant creu que ledict sieur de Bussy qui a « toujours faict profession d'honneur voulust advoueret « soustenir lesdicts gens de guerre en telle meschan- « cetez :

« En mesmes temps, ceulx de Saumur effroyez du mal « de leurs voisins, croyant que ledict sieur de Bussy ne « pouvoit plus estre maistre desdicts gens de guerre, à « cause de ce qui estoit advenu au Mans et ailleurs, et « d'autant plus que la pluspart desdictes compaygnies « estaient commandées par capitaines de la nouvelle

« opinion, envoyèrent devers sa Majesté aulcuns d'entre « eux avec leur gouverneur pour scavoir ce qu'ilz avoient « à faire en attendant qu'ils peussent envoyer devers « Monseigneur frère du Roy ; dequoy s'estans adressez à « la Royne, mère de sa Majesté, elle leurauroit dict que « mondict seigneur n'entendoict qu'ilz feussent traictez « de ceste façon, partant qu'ilz eussent à s'en retourner « et à ne recevoir en leur ville personne quelconque qui « fust plus fort qu'eulx jusqu'à ce qu'ilz eussent autre « commandement de Monseigneur, lequel elle adver- « tiroit incontinent de la peine en laquelle ilz estoient; « si sur cela ceulx de ladicte ville et celluy qui y com- « mande ont reffusé l'entrée audict sieur de Bussy, il « ne s'en doibt attaquer ausdicts habitans ny audict gou- « verneur, et moins penser que l'on l'ait faict pour le « priver de son authorité et par mauvoise volonté que « sadicte Majesté luy porte, comme elle a donné charge « à la Fonteine de luy dire, et qu'elle n'a jamais eu pen- « sèment, luy escryvant les lettres qu'il a receues, de « contrevenir à l'asseurance que sa Majesté luy a donnée « de sa bonne volunté et luy faire courir sus, mais bien « ausdits gens de guerre qui commettoient les susdictz « excèz et qui saccageoient journellement ses subjectz; « ainsy qu'il a esté mandé de faire aux autres provinces « de ce Royaume.

« De quoy, comme ledict sieur de Bussy ne doibt ny « ne peult avoir occasion de se plaindre et offenser, « sadicte Majesté désire aussy qu'il preigne toute asseu- « rance de sa droicte intention, et que, ce faisant, il

« effectue ce que sadicte Majesté luy a mandé : c'est assa- « voir, qu'il licentie au plustôt tous lesdicts gens de « guerre, excepté les quinze compaignyes que sadicte « Majesté luy a accordées, lesquelles elle est contente luy « entretenir à la charge qu'il les fera acheminer en l'ar- « mée, qui est naguères partye de la Charité pour aller en « Auvergne assieiger les villes d'Issoire et d'Inbert, où « elles ne seront inutilles comme elles ont esté jusqu'à « présent ; que les chefz et capitaines desdictes bandes « soyent catholiques, d'aultant que sa Majesté ne pour- « roit avoir fiance aux autres qui sont parmy lesdictes « bandes qui ont esté et sont encore de ladicte nouvelle « opinion.

« Si ledict sieur de Bussy veult faire ce service à « sadicte Majesté que de mener et conduire luy-mesmes « lesdictes compaignies en ladicte armée, elle en recevra « un très grand contentement et le désire infiniment, « d'aultant que sadicte Majesté s'asseure qu'elle en sera « beaucoup mieulx servie.

« Mais si pour certaines considérations il en fait diffi- « culte, ledict La Fonteine luy dira que, s'il veult se retirer « pour quelque temps avec le sieur de Bussy, son père * , « en sa maison de Maigneville, où il pourra demeurer « en toute seureté, sadicte Majesté offre, en considération « de la prière que Monseigneur son frère luy en a faicte « et aussy pour le désir qu'il a de le grattifier, de luy « accorder une pension de dix mille livres par an, et,

1 Jacques de Clermont d'Amboise, sieur de Bussy et de Saxe-Fontaine.

« avecques lesdictes quinze compaignies de gens de « pied qui luy seront entretenuz durant la guerre, ainsy « que dict est, luy entretenir encores sa compaignye de « gens d'armes, comme le sont les autres des ordon- « nances de sadicte Majesté.

« Si ledict sieur de Bussy ne veult encores se retirer « avecques sondict père avecques ladicte pension que « sadicte Majesté en ce faisant luy offre, ains ayme « mieulx demeurer en son gouvernement , sadicte « Majesté l'aura bien agréable et luy accordera cent « hommes entretenuz dedans le chasteau d'Angers pour « la seureté de sa personne, à la charge aussy qu'il « deschargera tout ledict pays desdicts gens de guerre, « et que dedans les villes n'y demeureront que les gar- « nisons ordinaires pour oster toute cause de soubson « ausdicts habitans et les délivrer de la foulle qu'ilz en « reçoivent.

« Et tout ainsy que par ses offres et ouvertures, ledict « sieur de Bussy sera esclaircy de tous doubtes qu'il « pourroit avoir conceu de la volunté de sadicte Majesté « en son endroict, elle désire aussy que s'accomodant à « son intention et à la raison, il luy donne occasion « par effect d'estre contente de luy et de ses actions. « Ce faisant, il se peut asseurer de la continuation de sa « bonne grâce et de celle de mondict seigneur son frère. « Par le moyen desquelles il acquerra tousjours plus de « bien et honneur qu'il ne feroit autrement, comme ledict « La Fonteine a charge de luy dire de la part de sadicte « Majesté et de Monseigneur.

« Depuis ce mémoire faict, le sieur de Moigneville,

« frère dudict sieur de Bussy \ estant arrivé icy, sadicte

« Majesté luy a commandé aller trouver sondict frère,

« comme il a fait audict L'a Fontaine-Millon, pour luy

« faire entendre le contenu dudict mémoire et luy

« donner plus grande asseurance de la bonne volante

« de sadicte Majesté.

« Faict à Chenonceau, le vme jour de may 1577.

« Henry.

« De Neufville2. »

Le mal s'aggravait chaque jour. Henri III avait dû permettre aux sieurs de Matignon, de Rambouillet et de Vassé de concentrer leurs forces sur les frontières du gouvernement et pays d'Anjou et de refouler dans l'intérieur de la province, les compagnies indisciplinées de Bussy d'Amboise 3. Se voyant menacé, le gouver-

1 Hubert, sieur de Moigneville, deuxième frère de Louis de Bussy. Il fut tué dans la tranchée, cette même année, au siège d'Issoire. (L'Estoile, 1577).

* Archives de la famille Mabille du Chêne, au château de la Crochardière. — Cette pièce a déjà été publiée par M. Arthur Bertrand dans le II" fascicule des documents inédits pour servir à l 'Histoire du Maine. {Revue historique et archéologique du Maine, t. II, n° 3, 1877.) — On lit, dans le registre paroissial de Sainte-Croix d'Angers, à la date du 8 mai : « Le sieur de Bussi, Louis d'Amboise, gouverneur en ce pa'is, fist venir autour cette ville de quatre à cinq mil soudars et cappitaines, ausquels il avoyt promins la pille de la ville, et tenoyent une lieue autour la ville; pillèrent les forsbourgs, toutelïbis ne peurent entrer en ville, mays heurent de la ville grand nombre d'argent. » [Archives de Maine-et-Loire, Paroisse de Sainte-Croix d'Angers, GG. 197-211.)

3 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, f05 218-219.

neur redoublait d'audace et usait de tous les moyens propres à consolider son pouvoir ébranlé. Il avais appris, non sans mauvaise humeur, que MM. de Serrant et de Villeneuve, gentilshommes aimés de leurs compatriotes, Bouvery, trésorier de l'église d'Angers, frère de l'évêque, le maire, Guillaume Deschamps, sieur de la Bouillerie, Gochelin, procureur du roi, et Joseph Chariot ', l'un des échevins, avaient été envoyés, le 9 mai, auprès du prince, par les habitants, « pour faire plaincte à leurs Majestés des méchants comportements et tyrannies que faisoit ledict sieur de Bussy tant aux pais d'Anjou qu'aux dictz habitants2.»

Déjà mille rumeurs confuses volaient de bouche en bouche. Certes, l'éloignement des troupes paraissait écarter le danger d'un pillage prochain , mais Bussy s'obstinait à demeurer à Angers , et les catholiques commençaient à redouter quelque piège mystérieux. A quelle ténébreuse entreprise Louis de Clermont destinait-il son armée de spadassins et d'estaffiers, dont les cadres s'élargissaient, chaque jour, à vue d'œil? Pourquoi , au lieu de prendre le chemin de l'Auvergne , comme le roi le lui avait prescrit à différentes reprises, recevait-il au château les seigneurs et les bourgeois les plus entreprenants et les plus redoutés du parti protes-

1 Joseph Chariot, haï du clergé et des habitants, quitta plus tard Angers et alla finir misérablement ses jours à Rome.

2 « Lequel sieur de Bussy, écrit Louvet, fist passer ses trôuppes par sur les fossez d'entre le portai Sainct-Aubin et le portai Saint-Michel, et les fist loger es proches paroisses d'autour de la ville où ils firent infinis maux. »

tant ? Pourquoi les portes de la place s'ouvraient-elles si souvent et si complaisamment devant MM. du Plessis- Chivré, la Patrière , la Broissinière, du Plessis-de- Gesté, Fourneaux, « tous gentilshommes huguenotz de ce pais d'Anjou, » devant Bellanger, sieur de la Jamais, élu et président en l'élection? Pourquoi Robert Avelinne, les avocats Jousselin, Sauvagère, Lemercier, également attachés à la nouvelle religion, avaient-ils des conférences fréquentes avec Bussy?

On répétait que le gouverneur conspirait, avec les calvinistes, contre l'autorité royale, et traitait secrètement avec les ennemis du souverain, qui lui avaient promis un secours de six cents soldats. On affirmait que des capitaines, choisis parmi les protestants, avaient obtenu des commissions pour lever des troupes. Les commentaires et les suppositions allaient leur train. Le mignon du duc, assurait-on, fortifiait le château, amassait des munitions et des vivres, en attendant le moment propice pour se ruer sur la ville et la livrer en proie à sa horde de bandits1. Redoutant une surprise, le maire envoyait quotidiennement une garde extraordinaire de deux cents hommes à chaque porte. Que faut-il supposer? « N'étaient-ce là, dit un historien moderne, que des bruits mensongers, semés par la peur ou la haine ? Doit-on croire plutôt que l'aventureux capitaine, à l'imitation des grands seigneurs qui essayèrent de reconstruire la féodalité, songeât à se servir du parti

i Louvet, t, i, f» m.

calviniste, pour se faire en Anjou une position indépendante ? Cette conjecture ne paraît point téméraire si Ton veut considérer que, dans un temps où l'anarchie semblait ouvrir des horizons sans bornes à l'audace des chefs d'armée, on pouvait s'attendre à tout d'un homme dont l'orgueil et l'ambition étaient immenses, et qui se plaignait souvent de n'être qu'un « simple gentilhomme, » bien qu'il eût un « cœur d'empereur. » '

Dans la séance du vendredi 21 mai, deux lettres du roi furent lues par le maire :

« De par le Roy.

« Chers et bien amez, nous avons receu voz lectres du « jour d'hier et veu ce que nous avez mandé par icelles « mesmes, pour la peine en laquelle vous retrouvez des « trouppes conduictes par les s? de Matignon, de Ram- « bouillet et de Vassé, qui sont aux frontières du gouver- « nement et païs d'Anjou ; pour à quoy pourvoir nous « avons dépesché de delà les s? evesque de Mande et de « Villeroy, chargez en tout et bien informez de nostre « volunté et intention à laquelle nous sommes asseurez « qu'ilz satisfferont.

« Donné à Chenonceau, le xime jour de may 1577.

« Henry.

« Fizes 2. »

» E. Mourin, la Réforme et la Ligue en Anjou, p. 150.

2 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, f" 218-219.

« De par le Roy.

« Chers et bien amez, s'en retournant par delà le « maire de vostre ville, nous luy avons donné charge « vous admonnester de continuer en la dévotion et fidé- « lité que vous nous avez tousjours portée, avoir l'œil « plus ouvert que jamays à la garde et conservation de « vostre dicte ville, rendre tel debvoir d'obéissance à « nostre très cher et très amé frère que il luy apartient, « et pareillement au s' de Bussy, vostre gouverneur, de « nostre part et de la sienne, et auitres magistratz pré- « posez, tant pour le gouvernement de Jad. ville que « pour l'administration de la justice. Quoy faisans , « soyez asseurez que nous serons bien ayses de vous « soullaiger et gratiffier en ce qui se présentera ; comme « nous avons donné charge aud. maire vous faire plus « amplement entendre.

« Donné à Ghenonceau, le xxvii6 jour de may 1577.

« Henry.

« De Neufville '. »

Le 15 mai, Renaud de Beaune, évêque de Mende, comte du Gévaudan, conseiller au conseil privé du roi, chancelier du duc d'Anjou 2, et M. de Villeroy, composant

* Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, f° 215.

2 L'évêque de Mende touchait 4,000 livres, en 1576, comme seigneur attaché à la maison du duc d'Anjou. [Mémoires du duc de Nevers, t. I, p. 577). — Renaud de Beaune était fils de Guillaume de Beaune, seigneur de Samblançay. Il fut depuis archevêque de Bourges et de Sens, grand aumônier de France et commandeur de l'ordre du Saint-Esprit.

la troisième ambassade envoyée par Henri III, entraient à Angers '. Acculé dans ses derniers retranchements, Bussy, en adroit comédien, voulut jouer un double jeu. « Il faignoit est mallade, » afin de se dispenser de recevoir les délégués royaux, « faisoit construire dans ledict chasteau des moullins à faire farinne, et monster du canon, et y faisoit amener des munitions, » comme s'il se fût préparé à soutenir un siège prochain. Ces singulières manœuvres et ces allures équivoques surprirent étrangement les deux commissaires, occupés à procéder à une enquête minutieuse sur la conduite du gouverneur, quand ils entrèrent dans la forteresse.

Un nommé Guillemin Richard, huguenot zélé, qui avait reçu de Bussy une commission pour lever une compagnie, succomba aux suites d'un accident singulier. Son pistolet, chargé, était placé dans l'arçon de la selle du cheval qu'il venait d'enfourcher. Il voulut l'en retirer, le coup partit, et la balle lui traversa le corps. Tous les membres de cette famille avaient eu une fin tragique. Pierre Richard, le père, avait été pendu dans la rue Saint-Aubin, devant son logis, par ordre du roi. Un autre fils avait été tué, dans les fossés du château, par un

1 Registres des délibérations et conclusions, BB. 35, f0206r°. — « Le vmf jour veindrent vers led. sieur de Bussi les sieurs de Villeron et évesque de Mandes, qui feirent les compaignées de par le Roy et de par M. le duc, son frère. Louange à Dieu ! » (Archives de Maine-et-Loire, Paroisse de Sainte-Croix d'Angers, GG. 197-211). — Louvet dit que l'arrivée des envoyés royaux « aporta ung grant contentement et joye auxdictz habitants. » — Voir aussi la Réforme et la Ligue en Anjou, p. 151.

cerf, et la sœur mariée au ministre Malsousse qui finit ses jours « paouvrement1. »

Les processions annuelles des Rogations ne se rendirent pas aux lieux habituels de dévotion, à raison de la terreur qu'inspirait la présence des troupes du gouverneur, qui dévastaient les faubourgs et les environs de la ville.

Il faut croire, cependant, queBussy d'Amboise, réduit à capituler, avait promis de se soumettre aux ordres du roi, car, dès le 27 mai, Henri III, se confiant dans la parole de Louis de Clermont, avait enjoint aux habitants de lui obéir en tout, comme nous venons de le voir précédemment. Bussy ne partit, néanmoins, que la veille de la Fête-Dieu. Il jugea prudent de déguerpir, sans bruit, et alla coucher chez André de Beauvau, au château de Pimpéan, près Grézillé 2. Deux ans plus tard, le sieur de Beauvau était appréhendé au corps, jugé et décapité à Poitiers, par ordre des Grands-Jours, et sa tête exposée au Pilori d'Angers, pour avoir assassiné un pauvre recors, qui lui faisait sommation à la porte des Gordeliers. Les grands seigneurs du xvie siècle mouraient rarement

1 Malsousse prend le titre de « deputté de l'église de Chasteaugontier, » dans la décision du synode provincial d'Anjou, réuni à Pringé, afin de désigner les lieux à nommer au roi pour en choisir un où sera établi le prêche des huguenots, le 16 février 1581. {Registres des délibérations et conclusions, BB. 36, f° 354.)

2 Bertrand de Beauvau, frère de l'évèque d'Angers, avait acquis le 3 mai 1435, de Jean Galardin, époux de Marie Je Charnières, la seigneurie de Pimpéan. Il fit construire le château, avec tours, portail, mâchicoulis et chapelle dans l'enclos. L'érection de fourches patibulaires y fut autorisée par lettres du 7 juin 1463.

clans leur lit. Le lendemain, Bussy passa devant Saumur, sans y entrer, et se dirigea vers le camp d'Issoïre où l'attendait son maître. Les Angevins poussèrent un long soupir de soulagement. Ils étaient momentanément délivrés de ce redoutable personnage, « qui estoit ung tyran et corsaire sans aulcune miséricorde et religion1.»

» Louvet, tome I, f° 111 r°. — Xotre autour mentionne également « Yestoille chevelue qui praisagea beaucoup de maulx qui sont advenus, mentionnés cy-après. »

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