‹ Louis de Clermont-Tonnerre, commandant de Zouaves, 1877-1918Chapitre 14 sur 28 · PREMIERS MOIS DE LA CI ERRE · texte numérisé non relu

PREMIERS MOIS DE LA CI ERRE

fois. Clermont-Tonnorro dov.iit y rester dixliiiil mois.

Dur novembre 1914 ! Ce fut pendant trente jours un type de bataille nouveau, quelque liose d'inconnu encore et de plus acharné que tout ce qu'on avait vu, où la guerre commença de prendre ce caractère d'obstination dont le symbole reste Verdun. Longtemps, le nom de l'Yser dans ses syllabes désolées parut contenir une nuance suprême de la souiïrance et de l'horreur. On a trop oublié que de cette rude bataille et au moins du premier effort, le principal honneur, pour la partie française, revient aux territoriaux. C'est eux qui presque partout, avec les cavaliers, se trouvèrent à la peine. Ils ne pouvaient guère autre chose que se faire tuer sur place. A côté des fusiliers-marins de l'amiral Honarc'h qui se couvrent de gloire à Dixmude, il y eut les territoriaux de Hamscappelle et de Pervyse, la brigade Trummelet-Faber et la division de Trentinian, plus au sud la brigade Couillaud entre Sleenstraete et Langemarck. La brigade de Gyvès occupait un point délicat entre tous, cette tête de pont de Nieuport, ce grand

1 14 LOIIS DE LLEHMONT-TONNERRE

éventail de canaux et de rivières qui se réunissant à cet endroit dans l'embouchure de ITser, commande tout le régime des eaux de cette région aquatique; c'est la clef des inondations qui étaient la suprême défense des débris de Tarmée belge, stoïquement accrochés à la dernière épave flottante de leur patrie.

La petite ville de Nieuport, cinq ou six fois conquise et brûlée dans Thistoire, et reconstruite au xvi'^ siècle sur le plan en damier qui est celui de la jolie cité de Sabbionetta, près de Mantoue, a été fortifiée sous Louis XIV par Vauban et faisait partie du système de la défense des Flandres françaises à cette époque. Il y a dans la correspondance de Napoléon une instruction célèbre sur l'importance des écluses de Nieuport. C'est ce point capital dont la brigade de Gyvès assure la défense. Elle réussit le 5 novembre à s'emparer du gros village de Lombaertzyde, à trois kilomètres au nord sur la route de Wcstende. Le soir, une de ces contre-attaques nocturnes, impressionnantes, soutenues par un fracas d'artillerie et qui étaient alors la manière favorite de la tactique aile-

PRKMIKRS MOIS DK I,A niKRHK 1 Ki

mande, la chasse du villa<^cî où elle n'a pas eu le temps de s'organiser et la rejette en désordre, la bouscule vers la rivière. Glcrmont- Tonnerre arrive à temps dans cette confusion pour rallier quelques groupes de fuyards et reconstituer une ligne. Par sa décision, son sang-froid, son autorité, il calme, il rassure, il s'impose. Les Allemands ne passent pas. Les ponts étaient sauvés.

On n'attend pas ici le récit détaillé de la bataille, ni môme des services que put y rendre Clermont-Tonnerre. Ce rôle de l'officier d'étatmajor qu'on se représente comme tout abstrait et tout « intellecluel », l'ancien cavalier ne le comprend qu'actif et mêlé à la troupe. Il est tout le temps sur le terrain avec les combattants. 11 conserve de son métier l'instinct des reconnaissances, des patrouilles, du renseignement qui était autrefois le propre du cavalier, quand celui-ci servait d'yeux à l'armée. Il prend sa part de tous les dangers et partage en même temps les soins du commandement. Sa première citation de février 1915 consacre les services qu'il n'a cessé de rendre pendant

IIG Loris DI-: clkrmont-toxnerrr

plus de trois mois dans ce rôle souvent périlleux. Et Ton vient de voir que parfois, à l'instant déoisif, son intervention énergique a sauvé seule la situation.

Cependant la bataille peu à peu retombe, se stabilise ; après six semaines d'efforts violents, elle s'enlise définitivement dans la boue de l'hiver. Quelques sursauts encore, quelques combats affreux autour d'une bicoque, pour rectifier une ligne, reprendre un point d'appui, se donner un peu d'air : dernières actions sporadiquesà Steenstraete, à la fameuse maison du Passeur, attaque de la grande dune en décembre ou prise de Saint-Georges par les fusilliersmarins. La brigade ne joue plus qu'un rôle effacé dansées diverses épisodes. Vers la fin de janvier 1915, la bataille de l'Yser est décidément épuisée. 4

C'est fini désormais de ce premier acte de la s guerre, de ce brillant prologue, dramatique, incomplet, qui laisse les adversaires en présence dans une situation indécise. Ils reprennent haleine, s'observent, se réparent et se surveillent : on dirait deux lutteurs qui sans relâcher

IMU.Mll.llS \I()1^ IH-; LA (.1 KIUU, 117

leur étieinle , poitrine contre poitrine, les muscles tendus, forment un groupe immobile, un même bloc composé de leurs forces égales. Les armées s'équilibrent de la mer à l'Alsace, sans qu'il soit possible d'entrevoir comment s'obtiendra la rupture.

La guerre se transforme peu à peu, s'enterre, se hérisse de broussailles et de fils de fer, s'enfouit, se durcit dans ces travaux de retranchements qui atteindront plus tard leur dernier degré de rigidité et de pélrificalion dans les formidables bétonnages de la ligne Hindenburg. C'est fini pour longtemps de l'ancien idéal de la manœuvre et du mouvement. Les deux commandements ennemis assistent également impuissants à la création de ce paradoxe, de ce monstre nouveau dans l'histoire des guerres : un front continu de .Xieuport aux Vosges, un boulevard de six cents kilomètres, qu'on ne peut enfoncer ni tourner par les ailes, qui paralyse toute stratégie et qui met en déroute toutes les formules tactiques. C'est le résultat imprévu de la guerre des masses et de ces duels de peuples qui devaient en quelques jours, dans

un choc prodigieux, produire un effet écrasant d'anéantissement. H en sort au contraire une sorte de guerre lente, sans fin, continue dans la durée comme dans ses contours, une guerre inédite, vaste, complexe, amorphe, échappant à toutes les règles connues, défiant toutes les théories, sans ressemblance aucune avec les modèles du passé, ne se résumant plus dans une crise brutale et un acte tragique, — une guerre de jour et de nuit, embrassant toutes les formes, se faisant avec toutes les ressources coalisées des nations, où leur industrie, leur science, leur force économique et en dernier lieu leur moral ont autant ou plus de part que le génie des chefs — guerre qu'on a d'ailleurs eu le tort de prendre pour la forme définitive des guerres : la guerre d'usure.

Cette guerre-là ne s'écrit pas, ne se raconte pas. Ce n'est plus la guerre, c'est un état de guerre, une espèce de maladie sourde, on ne sait quoi de passif comme une consomption lente des forces. Cependant Clermont-Tonnerre prenait mal son parti de cette inaction. On se flattait qu'au printemps les opérations

prkmif:rs mois dk la r.iKRRR ir»

sc:ranimeraient, qu'on allait revoir du nouveau. Les territoriaux ne faisaient que monter la garde en attendant l'entrée en scène des troupes d'attaque. Le moment parut arriver lorsque la brigade de Gyvès fut retirée à l'arrière, en février 1915. Clermont-Tonnerre demanda à passer dans une troupe active et fut affecté à l'état-major du Groupement de Nieuport, que commandait alors le général Hély d'Oissel. Gelui-ci prit au mois de mai le commandement de l'armée des Flandres et fut remplacé à iNieuport parle général (J. Houquerol.

L'espoir de Clermont-Tonnerre fut déçu. L'offensive attendue se produisit en Artois : elle échoua. Elle recommença en septembre, en Champagne : elle échoua de même. Quelques heures éblouissantes, des débuts éclatants, un ou deux beaux communiqués, des faits d'armes splendides, des sacrifices immortels, puis plus rien : la victoire trébuchait au bout de quelques pas. Le coup était manqué. L'ébranlement ne s'en propageait pas. La vie du liroui)ement n'en est pas un moment troublée. C'est la vie de secteur, monotone, quotidienne, toute formée

d'incidents et de drames minuscules : coups de main sur un petit poste, perte ou enlèvement d'une redoute, essai de surprise au Boterdijciv ou au Mamelon vert, lutte d'artillerie ou de minenwerfer, tissu de journées toutes pareilles dont les tirs à longue portée sur Dunkerque ou sur Bergues (les Boches ont fait mieux depuis) sont les événements, et où cependant goutte à goutte le sang coule, des hommes meurent...

Qui fera l'histoire de ces longs mois sans histoire? Qui dira ce que fut le génie du soldat dans cette interminable attente? Ce Français, qu'on croyait juger quand on l'appelait peuple léger, commençait à faire voir au monde ce qu'il était : ce peuple de labeur, patient, éternel, le peuple qui a mis quinze cents ans à faire la France, le peuple inspiré qui a conçu le jet de la cathédrale et en a poursuivi la construction pendant trofs siècles. De plus en plus Clermont-Tonnerre se retournait vers les humbles qui avaient été le grand amour de toute sa vie. 11 croyait retrouver dans les états-majors les travers qu'il reprochait aux autres dirigeants. a Nos échecs, d'où viennent-ils ? disait-il quel-

PREMIERS MOIS DE LA G( ERHE l '^ 1

quefois, avec une vivacité un peu injuste. Non des pelils qui jamais n'ont marcliandé leur peine; la faute n'est pas h ceux qui souffrent, mais à ceux qui n'ont pas su prévoir et préparer. Le mal n'est pas dessous mais dessus. >■> Et il développait ses idées favorites sur les privilégiés et les mandarinats, sur les castes supérieures qui en viennent à considérer leurs avantages et leurs places comme « une fin en soi ». Il faisait enfin cet examen, cette critique du régime, à laquelle la guerre invitait tant d'esprits. « 11 ne faut pas, disait-il en ces heures mélancoliques, il ne faut i)as que les gouvernements s'y trompent... Je crois à la victoire, j'y crois comme à un article de foi. Mais qu'on ne s'imagine pas que la victoire sera une excuse. Il faudra une réforme sérieuse. Tout ne sera pas dit après la paix. Au contraire, ça ne fera que commencer... Cette expérience nous ne souffrirons pas qu'elle se perde... C'est une dette envers les morts. »

Les mêmes pensées alors se faisaient jour un peu partout. On se demandait si une part de nos déboires ne tenait pas au fossé qui se creusait

122 LOUIS DE CLERMONT-TONM-.UIIK

entre la troupe et les états-majors. Cette guerre changeait toutes les idées : il fallait briser le moule, reprendre contact avec la réalité. Le commandement décida que tout officier d'état-major serait tenu d'exercer un stage dans les rangs. Clermont-Tonnerre saisit l'occasion avec joie; il demanda une compagnie dans un des régiments delà division, le 4' Régiment de marche de zouaves, lieutenant-colonel Richaud. La demande resta plus de six mois sans réponse.

Cependant l'immobilité du front occidental commençait à trembler et retentissait de coups sourds. On entrait dans une phase nouvelle de la guerre. Ce n'étaient plus les émotions rapides et les coups de théâtre du début de la campagne ; c'était un drame sombre, une forme d'angoisse concentrée. On était en 1916. L'année de Verdun commençait.

Au printemps, les zouaves partirent pour Verdun. Au mois de juin, le capitaine de Clermont-Tonnerre ayant redoublé ses démarches, réussit à les suivre et obtenait de rejoindre à la cote 304 la 13' compagnie.

Page 1