‹ Louis de Clermont-Tonnerre, commandant de Zouaves, 1877-1918Chapitre 15 sur 28 · CHAPITRE VI VERDUN · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI VERDUN

CIIAIMTIU: VI

VEUDl'N

Dans un des petits livres les plus précieux de la guerre, le Carnet intime d'Amédée Guiard — livre d'une sainteté incomparable, merveilleux manuel d'oraison et de pcrfeclionncmenl mystique, — je trouve cette phrase remarquable. Guiard vient de raconter un menu fait où son amour-propre a été piqué au vif. « La moralité que j'en tire, écrit-il, c'est d'abord qu'à la guerre /es* occasions de se dis ti figue?' ne se multiplient pas^ ne s' offrent pas; 'û faut courir après, les saisir. » Je rapproche ces lignes d'un passage du Journal d\4mérique où Clermont- Tonnerre note une conversation de dîner. Ce sont ses propres paroles qu'il rapporte. « Ce n'est pas faire un grand éloge d'un homme que de dire : 0 U aurait pu être une canaille, et il a été hon-

Iâ6 LOms DE CLERMONT-TONNERRE

nête. » L'homme qui fait son devoir ne mérite aucun éloge, il est une canaille s'il y faillit : il nest digne d' éloges que s'il fait jilus que son devoir. »

On se figure en effet que la guerre confère au soldat une vertu ; qu'il suffit de rester à son poste pour être un héros. Ce serait trop commode! Non, on n'est pas héros sans l'avoir fait exprès. Affaire de chance ! entend-on dire. Les chances ne se présentent pas toutes seules sans qu'on les cherche. Pas plus dans l'ordre du courage que dans l'ordre du génie, ou dans celui de la grâce, il n'y a de ces heureux hasards qui dispensent de vouloir et qui viennent au devant des gens comme des bonnes fortunes, sans qu'on se soit donné la peine de les prévenir ou de les préparer. Il y a dans l'acte héroïque une part de choix, de liberté, quelque chose qui vient de l'homme. On se place dans les conditions où l'héroïsme devient possible. Partout ailleurs, on peut faire son devoir en conscience et obéir à la consigne ; on n'est héros que si l'on en fait plus qu'il n'en faut.

Notez d'ailleurs que ce choix n'est nullement

M.nni N 127

impulsif ; on parle d'héroïsme inconscient. Psychologie bien pauvre! Un Clermont-TonneiTB sait ce qu'il fait. Il pèse, il raisonne son acte. 11 délibère avec lui-même. Au début de la guerre, mobilisé dans un état-major, il accepte le poste que le sort lui assigne ; il ne dépasse pas la simple soumission. Il a de grands et nobles intérêts dans la vie, un foyer, des devoirs, une œuvre à accomplir; il ne se croit pas tenu d'en faire plus qu'on ne lui en demande. Plus tard il éprouve un scrupule, il se fuit alïecter à une division active. Mais cela même ne lui suffit plus. Il ilésire maintenant une place dans la troupe. Pourquoi ? Voici comment il s'en explique avec son père.

« 1° Cela me procurera de grandes jouissances, vous ne vous doute/ pas de ce que c'est que de commander à deux cents de ces gars-là.

« 2" C'est nécessaire au point de vue de mon influence future.

« 3° A l'heure qu'il est, tous les civils aux armées, médecins, intendants, interprètes, tous les politiciens de gauche ou de droite (c'est la

môme chose) sont décorés, cités à Tordre de l'armée, etc.. Sur ce point-là, ils me surpassent. Donc une seule supériorité me reste : celle du gentilhomme qui expose bravement sa vie comme lont fait tous les siens depuis huit siècles... Cette supériorité je veux la garder.

« 11 peut arriver quelque malheur sans doute, mais la guerre est la guerre et ici où je suis, je ne suis pas toujours à l'abri du danger. J'ai une confiance absolue en mon avenir. En admettant que je sois frappé, j'ai confiance en Dieu qui m'accueillerait, qui se chargerait de vous, de mes petits et de J...

« Tout ça, cest très simple^ cest totiî droit et il y a des milliers et des milliers de soldats et d'ofiiciers qui pensent comme moi à l'heure présente. Et c'est pourquoi les Boches malgré la ^ supériorité de leur régime, de leur organisation, ne nous auront jamais. Ma logique est irréfutable, et si vous la trouvez trop dure, reprochezvous de me l'avoir enseignée, la passion de notre \ nom et de nos traditions. »

Lettre admirable ! Clermont-Tonnerre écrit

VKRDIN lii»

ainsi le l"" mars. Kt quand, le l'' juin, il a enfin sa mutation, il annonce la nouvelle en ces termes :

a Je suis aiïecté au 4' régiment de marche de zouaves. Je suis bien content. Non pas à la manière de l'enfant qui court à une partie de plaisir, mais comme doit iclre lliomme qui se sent engagé dans sa vie.

« Je ne me suis pas laissé guider par une pensée d'orgueil ou d'égoïsme. Tai fait le geste (juen notre temps de veulerie et de bassesse un homme de ma race, de mon âge et de ma foi ne pouvait éviter .. . Priez et ayez confiance, comme je prie moi-même et j'ai confiance. »

Ainsi Clermont-Tonnerre s'est mis d'accord avec lui-même. Il a réalisé l'unité de sa vie. Observez qu'il n'est plus officier de métier ; il a dit adieu depuis longtemps à la carrière des armes, parce qu'il se sentait plus utile ailleurs; il pourrait légitimement se conserver pour son œuvre et même le faire par devoir. Il n'a nulle ambition militaire, nul désir personnel de

130 LOUIS Dli CLE1\M0NT-T0NNEI\RE

grades ou d'avancement. Il pourrait considérer la guerre comme une gêne dans sa vie, gène imposée, qu'il aurait le droit de limiter à la part strictement nécessaire ; il aurait mille prétextes de rester dans son état-major, où il rend de grands services, où le roi des Belges l'apprécie.

L'utilisation des élites est un des problèmes de la guerre ; un homme comme lui représente une valeur rare, un capital social à ne pas gaspiller. Clermont-Tonnerre pourrait résoudre la question irréprochablement dans le sens de sa sécurité. Il la résout dans le sens de l'exemple, il choisit. La guerre n'est plug ) une épreuve subie, un épisode ou un hors- 1 d'<Buvre qui le contraint d'ajourner son œuvre essentielle : cette œuvre, elle subsiste en tout temps, l'homme n'est pas juge des conditions où Dieu le place pour l'exercer. Clermont-Tonnerre s'est voué au peuple. Il doit aller où est le peuple. Il ne s'absentera pas, ne s'exemptera pas lui-même des misères des petits. Il ne sera pas de ces grands qui planent dans les hautes sphères et roulent en auto tandis

Page 1