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que les bonshommes barbotent dans la boue. IMiis lard, ({uand il parlera aux foules après la guerre, on ne lui demandera pas amèrement; « Où étais-tu? » Se faire tuer, dans son monde, c'était, parmi les tares, la suprême élégance. Clermont-Tonnerre n'en fera pas moins. Mais il ne le fera pas par gloriole, par vanité ou par ostentation. Cette guerre n'est pas une guerre de panache. Elle s'impose à lui comme un devoir religieux. 11 |»ren(l l'épce comme un saint Louis prenait la croix, non pas par ce que Tolstoï appelle le « coupable amour du danger », mais comme un noble d'autrefois, humblement, pieusement, dans le même esprit chrétien qui inspire toute sa vie, et à cause de cette tendresse humaine que notre vieux Joinville nomme divinement « l'amour du menu peuple de Dieu ».
« Oui, écrit-il à un ami, oui, j'ai voulu combattre au milieu des fils de notre sol. Mobilisé dans l'état-major parce qu'officier d 'état-major avant la guerre, j'ai souflert d'être retenu loin d'eux, dêlre parmi eux un étranger et j'ai
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obtenu, avec quelle peine 1 mon passage dans la troupe et mon atîectation à Farme de l'infanterie. Et c'est ma joie : j'aurai ainsi complètement partagé leur vie et resterai l'un des leurs. »
Le 4' zouaves auquel Clermont-Tonnerre appartient depuis ce jour jusqu'à la mort, n'était pas encore à cette date un régiment illustre : il était déjà un des beaux régiments de France. Parti d'Alger le 10 août 1914, il avait lait toute la campagne depuis Charleroi ; à la Marne, devant Montceau-les-Provins, il a une page glorieuse dans la division Pétain ; il livre sous Maud'huy la première bataille de l'Aisne, sur ce Chemin des Dames où nous le retrouverons; sur l'Yser, en décembre, puis au printemps de 1915, lors de l'afiaire des gaz, il s'était par deux fois illustré à Steenstraete. il venait de passer quinze mois presque au repos dans les tranchées de Nieuport. Secteur pittoresque dont il s'était vite débrouillé pour en faire un secteur confortable. C'est là que Clermont- Tonnerre l'avait connu et s'y était fait des amis.
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Il leur avait promis d'aller les rejoindre sur la tète. II leur tenait parole et venait rclroiivor le régiment à Verdun.
Le moment était bien choisi [)oiir faire son entrée. La bataille enlamjiit son quatrième mois. On était le 0 juin. Depuis plus de cent jours continuait cette furie, ce tournoi gigantesque entre les deux armées, ce combat en champ clos ayant pour témoin l'univers. Sur ces collines de la Meuse, sur cette plateforme de quarante kilomètres entre le bois d"Avocourt et le ravin de Vaux se jouait le destin. Verdun incarnait la patrie. Toute la France souiïrait à Verdun. Ce nom était dans le pays comme un point douloureux qui remplit le corps de souffrance. La guerre, c'était Verdun. Cela dura un an. Aujourd'hui, dans l'éclat des dernières campagnes, on ne s'cNplique plus cette fixité de mauvais rêve, ce point noir qui pendant dix mois ne bougea pas sur l'horizon. Ce passé de deux ans nous devient incompréhensible. En réalité des manœuvres immenses s'appuyaient sur Verdun. Sa résistance était la condition d'un ensemble d'oH'en-
sives sur le Dniepr, le Vardar, l'isonzo et hi Somme. Verdun, dans ce projet grandiose (qui pécha par l'exécution) jouait ce rôle de pivot qui a été si souvent le sien dans l'histoire de la guerre. Les Allemands devaient tentei' de faire sauter ce pivot. Ou comprend l'intérêt que nous avions à le garder. 11 y a dans toute bataille une troupe sacrifiée sur laquelle repose la victoire du reste. C'est l'honneur de l'armée française d'avoir été cette troupe. Verdun, c'est le (( cimetière d'Evlau » des batailles de 1916. Et c'est peut- être là que fut gagnée la guerre.
Le mois de juin est le mois atroce de cette • bataille atroce. C'est le mois de la prise de Vaux " (7 juin), de la grande ruée sur Froideterre et Souville (23 juin). L'ennemi se sentant pressé en Galicie (4 juin) et sur la Somme (1*' juillet), veut en finir coûte que coûte. Depuis la fin de mai les assauls se précipitent. L'Empereur a décide d'entrer dans la place le 15 juin, puis le 26. Il lance ses troupes de tous les côtés à la fois, il attaque par les deux rives. Ce qui J se passe sur la rive droite est plus connu.
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La lutte n'est pas moins terrible sur la rive gauche. On sait que de ce côté la défense avancée était constituée par deuv massifs à peu près égaux en importance, le Mort- Homme i\ l'est, à l'ouest par celte colline sans nom qui porte sur la carte la cote 304 ; entre ces piliers court le ruisseau delà Hayelte, qui prend sa source au sud dans le massif des Bois-Bourrus. Les piliers commandent ce couloir qui mène aux Bois-Bourrus, c'est-à-dire au dernier obstacle avant N'erdun,
Au début i\o juin les Allemands nous ont chassés de la crête du Mort-Homme, à laquelle nous restons accrochés par les ongles. Maintenant ils décident d'attaquer par les ailes. Aux furibondes attaques sur le fort de Vaux à noire extrême droite (4*'^-7juin) répondent les assauts de l'extrême gauche sur la cote 304 (4-9 juin). Le front de Verdun est pris comme dans un étau. Les deux efforts sont combinés pour le faire éclater; l'ennemi espère lui imprimer une courbure dangereuse, mettre le centre en saillie, déterminer ainsi une menace d'enveloppement. Si la menace n'opère pas, il réserve
le coup au centre, le coup du !23 juin, qui provoquera la rupture. C'est Tin verse de la manœuvre du 21 février, où la rupture du centre précède la tentative d'enveloppement par les ailes. En juin la même manœuvre se produit, retournée. Jamais la situation n'a été plus tendue.
Les zouaves étaient en ligne sur la colline sans nom. Ce qu'était alors l'existence sur le champ de bataille de Verdun, il n'y a pas de mots pour le décrire. Les bombardements de Verdun ! Ils conservent une gloire affreuse dans l'armée : ils servent de mesure à la capacité de souffrir. C'est de Verdun que date le mot de jnlonnage. Les Allemands, appuyés sur un matériel immense, concentré à loisir à l'abri de leur place de Metz, amené ensuite à pied d'œuvre sur leurs quatorze chemins de fer, ont amoncelé là en effet une artillerie inouïe : plus de deux mille canons, dont plus de la moitié de pièces lourdes.
Avec leur méthode boche, ils ont imaginé de suppléer à toute tactique, à l'élan, aux anciennes qualités militaires, par un déluge
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d'explosifs. La bataille se transforme en un tir ininterrompu, en concentrations de feux, en exercices de polygone. Déjà la cavalerie a disparu de la guerre, l'infanterie prend le même chemin. Elle ne sert plus qu'à occuper la partie du terrain conquise par l'artillerie. Au début, celle-ci se chargeait de détruire les obstacles, les fils de fer, les défenses accessoires. A présent elle fait tout le gros de la besogne : elle emporte les ouvrages, bouleverse les tranchées, broie pêle-mêle la défense avec les défenseurs. Son rôle est de tout anéantir sur un espace donné. Dans les limites de ses feux, défense à l'adversaire de vivre. A Verdun, une division, dans l'espace dune relève, laisse en moyenne iOOO hommes. La terre elle-même change de forme ; les collines, sous les coups de rabot des obus, perdent leur relief, leurs contours. Le paysage prend cet aspect monstrueux, jamais vu, cet aspect de néant, cette apparence croulante de fourmilière et de sciure, où des échardes, des fétus, des débris de choses mêlés comme de la paille dans de mauvais pain, rappellent qu'il y
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a ou des bois, des fusils, des brancards, on ne } sait quoi de concassé là. On ne vit plus : des dix, des douze heures durant, on est dans ce désert, sous le bombardement, dans cette lune d'entonnoirs où se creusent d'autres entonnoirs. On ne dort plus, on ne mange plus, on range les morts sur le parapet, on ne ramasse plus les blessés. On attend le moment fatal dans une sorte de stupeur, dans un tressaillement de tremblement de terre, au milieu du vacarme dément. Toute l'armée française a passé par celte épreuve. C'est là que se trouvaient les zouaves depuis le 20 mai. On juge de Teffet que produit un homme qui arrive librement, de plein gré, rejoindre les camarades dans un pareil enfer, qui leur montre qu'on peut y être autrement que par force et dans ces conditions vient leur dire : « Px'ésent ! » C'est ce geste d'amour que fait Clermont- Tonnerre. De Paris à la gare régulatrice de Saint-Dizier, puis à Bar-le-Duc et <à Fleury-sur- Aire, il entre progressivement dans cette atmosphère spéciale et extraordinaire dont ceux qui l'ont connue n'oublieront plus la vision, et qui
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à lr<'iilc lieues à la roiuK^ annonce la balaille. Nul lumulte, une impression d'ordre, de clianlier en travail, de gens alVairés, tous tendus en vue d'une idée fixe. Cette guerre s'organise à l'arrière comme une usine; tous les eiïorts des routes, des gares, des villages sans habitants et bondes d'uniformes, concourent au môme but; partout la mémo inquiétude soucieuse, une seule pensée en marche, une exécution obéissante et souple de tous les membres de la machine. Ces génies d'organisateurs, un I*étain, un Nivelle, invisibles, sont là. On sent de loin le drame, comme on respire de loin le souffle de la mer. C'est le prélude, c'est le porche par où Ton entre dans la grande vie.
A partir de Mont/évillo, la route se poursuit à pied. On est déjà on pleine tempête, dans la région des batteries. Un autre que Clermont- Tonnerre aurait peut-être arrêté son voyage en deçà, au dépùt divisionnaire, et ne se fût pas soucié de prendre au pied levé, dans de pareilles circonstances, le commandement d'une troupe inconnue. Pour tout chef, les trois quarts de son autorité consistent à connaître son monde
et à être connu de lui. Clermonl-Tonuerre juge l'instant on ne peut mieux choisi pour prendie le contact. Le lieutenant-colonel Hichaud le reçoit à bras ouverts. Justement la « treizième » monte cette nuit en première ligne. Voilà l'occasion de faire connaissance.
Il y a pour tout deux manières : on peut procéder en détail, à loisir, ou bien on peut prendre en main son monde d'un seul coup. C'est à ce dernier parti que s'arrête l'officier.' Les Allemands ont attaqué tous les jours précédents. Tout fait présager un nouveau coup pour le lendemain. La « treizième » relève dans le plus sale coin, dans ce fameux coin de Pommérieux, où la colline s'abaisse en forme de dos de selle, et qui est le point délicat par où les Boches espèrent tourner la position. Du reste, plus de « tranchée » : une vague suite de trous d'obus, point d'abris, pas de sacs à terre, et pour toute société les morts des relèves précédentes restés sur le terrain. Les hommes sont exténués : on ne dort pas mieux en réserve qu'en première ligne. Tout le monde tombe de sommeil. Chacun ne