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songe qu'à se jeter dans son trou et h n'en plus bouger. Cependant le capitaine parcourt la ligne dans le clair-obscur nocturne, indifï'érent aux mitrailleuses. Il secoue ses hommes endormis, il organise le travail, il exhorte, encourage; il prêche d'exemple. A l'aube, la tranchée est achevée comme par enchantement, étroite, profonde de deux mètres. L'attaque se déclenche à 5 heures, se répète quatre fois de suite, à o h. 30, à }) heures, à midi, avec accompagnement de lance-llammes et un bombardement féroce. Tout échoua. La « treizième » avait (Jeif.r blessés. Son capitaine pouvait maintenant lui demander ce qu'il voulait : il était le bon dieu...
Je n'ai pas l'intention de faire par le menu le récit de tous ces combats. L'histoire du 4' zouaves, à dater de Verdun, c'est un peu l'histoire de la guerre. Mangin ne fait plus rien sans lui. 11 s'en sert à Fleury en août, en octobre à Douaumont, en décembre à Louvemont, puis le IG avril encore à la deuxième bataille de l'Aisne ; il le retrouvera sous sa main à Longpont à l'aube du 18 juillet, aux lisières de cette
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i'orèt de Villers-Cotterets d'où jaillit le premier bond triomphal de nos armées.
La bataille, en effet, à partir de la (in de juin, après Téchec sur la rive gauche, se rabat sur la rive droite, et n'y cessera plus jusqu'à notre victoire. Mangin est là. On connaît peu dans le public cette partie de la bataille, ces combats enrages du mois d'août, autour de Thiaumont, de Fleury, de la Chapelle Sainte-Fine, sur les avancées de Souville, au bois Fumin, à Vaux -Chapitre et à la Haie-Renard, ces corps à corps suprêmes où s'exaspère la volonté des adversaires : Thiaumont pris, repris d'u-sept fols^ le village de Fleury passant de main en main et chaque fois s'effaçant un peu davantage jusqu'à n'être plus qu'un souvenir, une tache plus blanche comme une cruche de lait renversée, bue par une terre avare. L'épisode du lieutenant Charles et de ses pionniers à la Haie-Renard, le 5 août, où une poignée de vingt-quatre braves (la dernière réserve du lieutenant-colonel Richaud) barra seule pendant une nuit la route de Souville, à la place du régiment de droite anéanti, mérite-
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mil l;i {gloire. Clermonl-Toiinerrc et su <f treizième >» sont au centre, à Kieury. C'est là (jiie nous les montre la lettre du zouave qui ouvre ce récit. Pour Clermont-Tonnerre, cette période (le dix-sept jours est ce qu'il avait fait do plus dur.
Aucune ligne délinie, une série de trous d'obus vaguement organisés, avec de petites grappes d'hommes par trois ou quatre dans chacun ; point de boyaux, point de (ils de fer; le capitaine et sa liaison péle-mùle dans un cratère de 305, — un nid de marmites, le point de convergence de trois axes de tir. Un brancardier écrabouillé à deux pas de lui dans le môme trou avec le blessé qu'il confessait... Pas une ligne de repli, pas une troupe de soutien. Les Boches revenant à la charge tous les jours ; là-bas, Verdun, la France — et entre elle et les Boches, la poitrine des zouaves.
Les zouaves achèvent de gagner leur réputation d' « as '). Entre les régiments de cette magnifique division, que commande un des lieutenants de Galliéni à Madagascar, un Breton aigu à figure de corsaire, le général Guyot de Salins,
c'est d'ailleurs une émulation, un merveilleux concours. Zouaves, tirailleurs, régiment mixte, régiment colonial du Maroc, quand vit-on un pareil attelage? Les zouaves naturellement sont les préférés de Clermont-Tonnerre, depuis leur colonel, Richaud, le « Richaud du zouave », Marseillais avisé, héroïque et cordial, jusqu'au dernier de ses bonshommes qui Tadorçat, Quels hommes ! En principe, les zouaves sont des troupes d'Algérie, avec un recrutement de colons et d'indigènes ; mais il entre dans le nombre beaucoup de gars de notre Midi, Languedoc et Provence, et puis, le temps aidant, l'ensemble s'est beaucoup panaché (en décembre 1916, le régiment s'est déjà renouvelé six fois) : il y a un peu de tout, des Basques, de la Touraine, de la Bretagne, au total des échantillons de toutes nos provinces, et ce sont maintenant de bonnes têtes rondes de chez nous qu'on voit sous la chéchia dont le drap rouge arbore le croissant du Prophète.
En somme, une compagnie de zouaves dans l'été de 1916, c'est un abrégé de la France, un extrait de toutes ses essences et un cépage de
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tons SOS crus. Quelle joie pour un Clermont- Toiinerre de rcsj)irei' ces bonnes odeurs de lerre française! Voilà le bon côté de la troupe. Tetle société de soldats, c'est peut-être la société idéale ; pas une petitesse, pas une mesquinerie; la vie ramenée aux traits les plus simples, les plus forts ; rien de bourgeois, des rap|)orls clairs fondés sur les sentiments essentiels, honneur, dévouement, confiance, union à la vie, à la mort ; le commandement au plus digne. Quoi do plus beau ? Quel mépris des vulgarités, quelle absence dégoïsme ! C'est la vie noble par excellence. Clermont-Tonnerre admire là le modèle vivant de ces « amitiés », de ces petites communautés, de ces « mutuelles » qu'il rêve pour en refaire une France.
Ici, plus de trace de ces méfiances dont il a tant souffert. « Que de ressources etd'aflection parmi les hommes! écrit le capitaine Cochin, encore un traditionaliste et un ami des humbles. On se fait refl'el dun f/rand seif/neur du moi/en nç^e. » On se figure que le peuple abhorre l'aristocrate. Quelle erreur ! « Des Clermont-Tonnerre, disait devant moi une métayère de Villers-Bo-
cage, il ne faut pas, pour en trouver, beaucoup feuilleter l'histoire de France : il y en a à toutes les pages. » Pour cette bonne femme, son noble ^ c'était un patriotisme. Les hommes \ de la c{ treizième » partagent ce sentiment ; ils admirent leur chef, d'abord parce que c'est lui, mais ils sont flattés en outre de l'éclat de son nom, qui se confond pour eux avec ce qu'ils savent confusément du passé de la France. Ils se rendent compte en lui qu'ils sont \ les fils d'une vieille histoire. Ils trouvent tout naturel de se mettre en quatre pour lui et de lui procurer toutes les aises dont ils lui savent gré de se passer pour eux. 11 est leur luxe. Peutêtre que, rentrés chez eux, cela ne les eût pas empêchés de voter contre lui ; dans le rang, le \ lien séculaire se renoue sans effort et le cadre éternel reparaît sous les ruines des modernes plâtras.
Rien ne ressemble moins d'ailleurs que la « manière » de Clermont-Tonnerre, à l'état d'esprit du jimker et à sa façon de traiter le « matériel humain » ; rien de plus éloigné aussi de la manière populaire et du bourgeois qui
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s'encanaille. La morgue révolte l'Ame franr^aise, la vulgarité lui répugne. Le peuple n'admet pas qu'on s'abaisse pour lui parler. Hien ne plaisait tant aux zouaves que la distinction de leur capitaine, que cette grâce virile qui |)renait, pour les approcher, quelque chose de fraternel. 11 les connaissait tous — pas seulement leurs noms, mais leurs familles, leurs enfants, leurs petites allaires. Il les faisait parler de leur pays. Sa grande connaissance des provinces lui permettait de mettre chacun sur son terrain ; avec tous il trouvait le mot juste. Sa mémoire infaillible, aidée d'une bonté attentive, enregistrait tous ces détails. Chaque homme comprenait qu'il avait en lui un ami. Que n'eùt-il pas obtenu d'eux ? Je n'en veux citer qu'un trait, l'histoire de ce zouave dont on a lu la lettre.
« On ne sait pas, me disait Clermont-ïonnerre en me la racontant, comme ces gens-là sont bien élevés, comme ils sont tous de bonne maison. J'avais remarqué dans mes recrues un petit zouave qui ne riait pas, qui songeait, en un mol, qui me faisait du cafard. Je l'appelle, je le confesse : un petit gars du Nord, les
parents de Fautre côté, pas de nouvelles depuis deux ans. ,1e le remonte et pour qu'il se sente moins seul, je le prends dans ma liaison... Il ne me quittait plus. A Fleury, vous savez ce que Ton prenait comme marmitage. Les Boches préparaient une attaque. Je dépêche mon gosse au chef de bataillon, .le le vois revenir au bout d une demi-heure, pale comme un linge, la tête bandée : « Qu'est-ce que tu as, mon pauvre Louvet ? » Ce qu'il avait ? Un éclat dans la tête, le crâne ouvert, un trou à mettre le poing dedans. « Alors qu'est-ce que tu fais ici ? Veux-tu bien me ficher le camp tout de suite 1 » Savez-vous ce qu'il me répond ? J'y aurais été de ma larme : notez qu'il ne tenait pas debout, qu'il était aussi mort que vif : « Oh ! mon capitaine, fait-il, vous pensez bien que jamais je ne serais parti sans vous dire au revoir. » — Eh bien ! blessé comme il était, n'ayant plus qu'à se laisser emmener, ayant déjà à sa capote sa fiche rose d'évacué, il traversait deux fois, aller et retour, le tir de barrage, — et quel barrage 1 — simplement par reconnaissance pour un peu de bonté que je lui avais témoignée, et
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pour remplir envers son cliof un devoir de genlillosse... ' »
Mais le soin du moral, s'il csl la ^ranil»' « jouissance » et la tâche préférée du caj)itaine de Clermont-Tonnerre, n'est encore qu'une j)artie de sa tâche, A côté de ce devoir, il y a r «( instruction ». (llermont-Tonnerre n'est pas lunlassin. Ancien oflicicr de cuirassiers, il a fait comme heaucoup de ses pareils, que Tinulililé de leur arme dans hi guerre nouvelle a décidés à en changer. 11 y aurait heaucoup à dire sur ce sujet, et le commandement s'est hien trouvé, au cours de la dernière campagne, d'avoir conservé comme la prunelle de ses yeux quelques divisions de cavalerie : elles ont eu un rôle éclatant dans les batailles de la grande année. Cependant^ heaucoup de cavaliers, découragés de leur rôle ingrat dans la guerre de tranchées, avaient pris le parti de demander leur passage dans des armes plus actives. Beaucoup choisirent naturellement les
1. Cette anecdote se trouve coûtée, pas très exactement, par le capitaine 11. Uawsou, l'auteur des charmantes lettres du Tcmporanj QciUlcmaii, dans sou livre C'est pour la France.
plus audacieuses et les plus « casse-cou y>\ les armes d'avant-garde, où ils retrouvaient l'usage de leurs qualités professionnelles : l'aviation, les tanks lorsqu'il y eut des tanks. Un grand nombre d'ailleurs passa dans l'infanterie, parce que c'était là qu'on se battait le plus : hommage maiinifique rendu par l'esprit de corps à une vieille rivale. On se demande ce qu'a fait la cavalerie pendant la guerre ? Elle a servi de réservoir à tout le reste de l'armée.
Clermont-Tonnerre avait tout à apprendre du métier. Il n'est pas question de faire ici un cours de tactique, mais on sait assez que la guerre est en perpétuelle évolution. Si les principes sont invariables, les procédés se modifient. Les trouvailles de la technique moderne, le travail ininterrompu d'une armée d'inventeurs, de chimistes, d'ingénieurs, de mécaniciens ont porté dans ces quatre années à un degré inédit la puissance de l'armement. La partie technique de la guerre joue un rôle de plus en plus grand, qui a parfois caché aux yeux de quelques observateurs la partie immortelle, ce que Napoléon en appelle la partie di-
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vino. (iiicrre de malrriel, a-t-oii dit, et mémo de (f siirmtilériel » : tiint raccumuliition et la complexité des défenses et des armes se sont accrues, au point d'en accabler l'esprit et de le rendre impuissant au milieu de tous les outils que la science mettait à son service. Il a fallu quatre ans au commandement et à la troupe pour digérer, maîtriser cette énormité de moyens nouveaux, pour se les assimiler et en tirer un « art ». Cela ne s'est pas fait sans tâtonnements. Autrefois, la tactique changeait tous les dix ans. Dans cette guerre, elle aura changé tous les six mois. Il serait curieux d'en noter les époques. Déjà la tactique de IVser se distingue de celle de la Marne ; les batailles d'Artois et de Champagne marquent les débuts de remploi massif de Tartillerie ; cette science nouvelle se perfectionne à Verdun, se nuance d'une manière incroyable, parvient, grâce aux ressources de l'observation terrestre et aérienne, de l'avion, de l'aérostat, des diverses sortes de repérage, à une virtuosité inconnue : tirs de réglage, d'efficacité, de harcèlement, d'interdiction, de peignage, de destruction, de
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barrage, d'encagement, d'accompagnement, de contre-balteiie, de contre-préparation, tirs contre aéroplanes, — tirs que, pendant l'année 1917, l'emploi des obus « spéciaux » accroît, si je puis dire, d'une province, ajoutant à la puissance des feux la puissance des gaz. C'est une époque, quand l'aviation de réglage et de photographie donne à l'artilleur des yeux à six mille mètres en l'air; c'en est une, quand la guerre de tranchées remet en honneur les vieux mortiers de Sébastopol et développe prodigieusement minenvverfer et crapouillots. L'époque du grenadier, qui commence à Neuville-Saint- Waast, a eu son beau temps à Verdun et à la seconde bataille de l'Aisne; l'espèce s'évanouit en 1918. L'é|)oque de la bataille d'avions, de l'aviation de charge, est à peu près contemporaine du dei'nier âge de la guerre, l'âge du tank. 11 y a eu une heure de l'arme blanche, une vogue sanglante du combat au couteau. Et je n'ai rien dit du fantastique progrès de l'arme automatique, du plus redoutable assassin entre tous les engins de meurtre, l'arme-squelette, la mitrailleuse.
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(lelte conlinuolle évolution (I«3S moyens tic combat oblige le commandement à un travail correspondant (radaplation. Il faut sans se lasser refondre les règlements, apporter des retouches, se méfier des formules, écarter le tout fait, modeler indériniment les conseils et les directives sur la réalit»'; changeante. Cette guerre, immobile pour le spectateur, est en perpétuelle transformation, loulc en prodigieux mouvement et en lra\ail d'idées. Les deux commandements ennemis rivalisent d'efforts, de sou|)lesse et de rapidil(''. A peine l'un a-t-il trouvé une botte nouvelle, que Tautre improvise la parade. On a dit plaisamment que les deux états-majors se communiquaient leurs circulaires. U y a dans cette boutade une part de vérité : c'est l'éducation des adversaires l'un par l'autre. Chacun est lour à toiu' l'élève de l'ennemi et son maître. Nous avons dans cette guerre beaucoup appris des Allemands. Ils n'ont pas moins appris de nous. L'humanité est ainsi faite qu'avec toutes ses horreurs la guerre est le plus puissant des agents de progrès. Les hommes ne feraient rien, si l'ellort quelquefois
ne devenait pour eux une question de vie ou de mort. Les peuples ne se connaîtraient jamais, sans ces terribles heurts de races. Nous devons plus d'idées nouvelles, plus d'inventions dans tous les genres, plus de notions sur l'univers à quatre ans de guerre qu'à cent ans de routine et de paix.
Il faudrait encore montrer quelle part dans ce travail immense appartient aux exécutants. 11 n'y a pas un perfectionnement dont l'idée, le besoin, le germe ne vienne de la troupe. La part de Vapriori, celle du théoricien est ici des plus minces; le Français — bienfait incalculable — a été mis en demeure d'abdiquer ses systèmes. Tout est né de l'expérience. Une fois de plus la nécessité s'est trouvée être la grande maîtresse. Le cerveau s'est borné à une œuvre de critique, de généralisation, de synthèse ; son rôle a été celui de l'ordonnateur qui dégage les conclusions, formule, promulgue l'enseignement. Que la guerre s'apprenne à la guerre, on le savait, ou plutôt on croyait le savoir : beaucoup l'avaient trop oublié. Cette prédominance du pratique sur l'intellectuel, ce retour
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Mix méthodes positives, sont le bénéfice net et ie plus indiscutable résultat de la guerre. L'armée, pendant (juatre ans, et à tous les étages, a été le laboratoire d'où sortira peut-être la \érité française. C'est là que s'est élaborée toute la tactique nouvelle. Quoi d'étonnant? Ce ne sont pas toujours des ingénieurs et des savants qui font les découvertes pratiques ; celui qui est le plus à même de perfectionner sa machine, c'est le mécanicien qui s'en sert. Giiïard était chauffeur sur une locomotive. Ajoutez que dans celte guerre toute la jeunesse des écoles, tout ce qui sortait des Mines, de l'Ecole centrale, de Polytechnique, de ^Normale, était lieutenant dans une batterie ou chef de section d'infanterie, et appliquait toute son intelligence aux problèmes de la guerre. On peut bien dire, pour se contenter d'un seul exemple, qu'un des organes les plus délicats de l'observation d'artillerie, le repérage par le son, a été créé de toutes pièces par le sous-lieutenant de réserve Charles Nordmann, lorsqu'il servait dans le régiment du lieutenant-colonel Nivelle.
De tout cet ensemble de faits, résultent des
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conditions de bataille toutes nouvelles. C'est peu de chose dans la guerre qu'une compagnie d'infanterie : c'est la goutte d'eau qui subit la pression de la masse, la molécule où se répercute Faction de tout le reste. 11 n'y a pas plus de rapport entre une compagnie d'infanterie dans Tautomnc de 1916, et ce qu'elle était en 1914, qu'entre une carabine de chasse et un tank-mitrâilleur. La compagnie était devenue quelque chose de plus armé et de plus redoutable ^ que n'était le bataillon du début de la guerre Elle avait une puissance de feux et une variété d'outillage qui aurait comblé d'étonnement un capitaine de la vieille école. Elle fait une forme de combat aussi différente de la guerre de tran-J chéesàlamodedel91o, que delà ligne de tirail-| leurs ou de la charge à la baïonnette. C'est une forme intermédiaire entre la guerre de mouvement et la guerre de position. Le grand ennemi qu'elle a à vaincre, ce n'est pas tant le canon, qu'elle déjoue jjar des formations de plus en plus diluées, insaisissables, que Tinfanterie de l'adversaire, qui se réduit de plus en plus au nid de mitrailleuses. L'assaut se résoud bientôt
on une colleclion do coml)ats pai'liciiliers et de tlisciissions locales autour de rentres de résistance. r,lia(jue i^roupe manœuvre, s'inliltre, tente de déborder l'adversaire, tout en se gardant lui-ménrxe des contre-enveloppements. i*our venir à bout de l'adversaire, on dispose de toute une petite artillciic pfulative : grenades, mitraillettes, et surtout cette sorte de tromblon ([ui s'adapte au fusil et lance un petit obus qu'on appelle le V. B. ' IMus lard, quand rennemi aura perfectionné sa défensive en mullipliantles blockbaus et les « boîtes à pilules », en accroissant prodigieusement son armature de mitrailleuses, il faudra inventer autre chose : un vrai canon d'accompagnement et surtout ce petit cuirassé, ce mobile dreadnought terrestre, le tank.
En attendant ce dernier mot de 1918, le fantassin de I91G. le poilu de Jonas ou de Gaston Leroux, a déjà une silhouette totalement étrangère aux images déjà vues. On dirait une espèce d'un autre âge historique ; c'est une appa-
l. Initiales des inventeurs, MM. Vivien-l^essières.
rition bizarre, tenant du guerrier par le casque, du pâtre par la peau de mouton, du chemineau par les musettes, du paysan par les outils, de l'ouvrier par toute une inexplicable panoplie où le fusil et la baïonnette sont les seuls accessoires rappelant le soldat connu. Le fantassin proprement dit, le lignard comme on l'appelait, a presque aussi complètement disparu de l'armée que le cavalier de Murât :
Les dragons chevelus, les fantassins épiques
Et les rouges lanciers fourmillant sous les piques,
Comme des fleurs de pourpre en l épaisseur des blés...
Tout cela est du passé. C'est de l'imagerie d'autrefois : c'est du RafTet, c'est du Neuville, c'est du Détaille, cela n'est pas le soldat de Verdun. Le fantassin n'est plus qu'un nom. Une compagnie d'infanterie, c'est un arsenal ambulant, ce sont des équipes de spécialistes : pionniers, grenadiers, mitrailleurs, bombardiers, fusiliers-mitrailleurs, nettoyeurs de tranchées armés du browning et de la grenade axphyxiante, et toute la complexité des organes de liaison : coureurs, colombophiles, signa-
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leurs, t6l(^phonistes. Il ne reste plus pour tenir un Lebel que ceux qui ne sont bons à rien. Chacune de ces spécialités exige des écoles, un apprentissage, après quoi il reste par des exercices assidus k accorder tous ces organes, à les faire fonctionner ensemble, à obtenir la cohésion. Tel est devenu aujourd'hui le métier de fantassin; tel est le rôle d'instructeur de l'officier d'infanterie. Comme on s'explique le désastre russe ! Comment ces peuplades incultes, ces cosaques, ces moujiks, eussent-ils été capables d'un travail de ce genre? En vérité, une guerre comme celle-ci suppose des efforts qui passent infiniment ceux même d'une vie humaine. Ce sont toutes nos traditions, c'est le travail et l'héritage de quarante générations de morts, c'est tout notre passé, toute notre conscience, ce sont quinze siècles d'histoire, quinze siècles de culture, de christianisme, d'éducation, de vertu... Voilà ce qui donne son sens à cette tragédie : toute la France contre toute l'Allemagne. Et c'est ce qui fait dans l'immense drame la beauté de Verdun : jamais le génie français n'avait été soumis à
une pareille épreuve. Après l'avoir subie plus de six mois sans faiblir, il allait tout à coup en sortir par le triomphe.
Je ne raconterai pas après Henry Bordeaux la bataille du 24 octobre, celte sublime journée de Douaumont, qui fit dans cet anxieux automne de 1916 passer le frisson de la Victoire. Je me bornerai à quelques mots sur le rôle de Clermont-Tonnerre. Dans la vie du soldat, après le lent travail que je viens de décrire, la bataille est la récompense. Cette journée passa l'espérance : elle paya d'un seul coup le labeur de Tété.
J'ai vu Clermont-Tonnerre le lendemain de l'action. J'ai ses notes sous les yeux, et surtout je l'entends lui-même, par ce glorieux aprèsmidi d'été de la Saint-Martin, dans la pourpre et le silence des bois de Nixéville.
L'impression de victoire avait commencé tout de suite. A quoi cela se sent-il? A quels symptômes se perçoivent ces mystérieux changements de signe? Comme les autres fois, la division avant l'attaque s'était rassemblée à Verdun. C'est de la citadelle qu'elle s'était mise en
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route en juin pour Îi04, en août pour Floury ; 'est dans ce dernier secteur qu'elle retournait encore. Personne n'ctait dans le secret. I*ourlant, quand les zouaves se formèrent, lorsque leurs l)ataillons khaki, vers le soir, au soleil touchant, d(^filcr6nt dans les ruines de Timpreiiahle \ille. tous lés territoriaux, les garde-magasins, les artilleurs de la forteresse et du Faubourg Pavé, formant la haie sur leur passage, instinctivement, sans ordre, rectifiaient la position et se mettaient au garde-à-vous, comme pour honorer tant de jeunesse, tant de fierté et tant de gloire qui allaient mourir. C'était, me disait Clermont-Tonnerre, comme si le Saint- Sacrement passait.
Les zouaves occupaient, presque à l'extrême gauche de l'attaque, ces ligiies de Fleury qui étaient, depuis août, gardées par tant de leurs morts. Ils les connaissaient bien pour les avoir conquises dans ces combats terribles quand Mangin faisant tcteà l'entêtement de l'ennemi, s'obstinait à lui arracher cette muraille sanglante,'dont sa pensée faisait déjà la base d'un nouveau bond plus audacieux. Mangin, c'est
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riiommc qui le 2^2 mai, d'un élau furieux avail sauté sur Douaumont et y avait serré TEmpereur à la gorge. Il en avait été chassé le 24 mai, mais en se jurant d'y revenir. Cette fois il avait mieux calculé son élan et tenait déjà sa proie. Les troupes avaient été mises au repos cl entraînées près de trois mois. Chacune connaissait son terrain et avait répété l'attaque. Chaque rôle avait été fixé dans le dernier détail; pour la première fois, un horaire était prévu pour la progression, réglant le barrage roulant sur le pas du fantassin. La préparation d'artillerie avait duré trois jours. Jamais un tel tonnerre de feux n'avait précédé l'assaut. Sept mois de dure défensive ou de contre-attaques pied à pied, avaient arrêté, étonné, épuisé l'adversaire. L'armée de Verdun reprend l'offensive : ce que les Allemands ont conquis depuis le 21 février, et leur trophée de Douaumont, elle va le leur ravir en un jour.
Un matin pluvieux enveloppa l'attaque. Le départ de l'assaut se déroba sous ce voile. Le nord du champ de bataille se perdait dans la brume. L'heure H était il li. 40. L'aumônier
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de lii (livisiuii uvaiL passe le iiiiiliii ilans le^ purallèlt's île ih-part. Beaucoup de zouaves eommunièrenl, leur capilaiuu en lète.
Je voudrais retrouver ici les paroles de Clerinont-Toniierre. leur puissance d'émotion, leur -irandeur religieuse. Cinq minutes avant l'heure, il sort; un Sonrenez-ants^ sa médaille delà Vierge dehors, sur la capote, « en acte de foi », la canne dans la main gauche, dans la droite le revolver. Il attend. Nos obus font une voùle ([ui chante sur sa tète. Le malin il a vu ses hommes, dit un mot à chacun : f Je compte sur vous, compte/ sur moi. » 11 csl tranquille, ils suivront tous.
« iNous montions une cùte en pente douce jusqu'à la crête. A gauche une petite butte qui borne l'horizon ; mais à ma droite j'aperçois tout le troisième bataillon déployé, puis les autres, régiments, divisions, un alignement infini, une seule vague humaine, lente, tranquille, comme à l'exercice. Alors, je me retourne : quel spectacle! Toute la treizième, comme un seul homme, ces cent soixante-cinq paires d'yeux braqués sur iiic»i, — quelle licrlé ! Jamais
je n'ai vécu une minute pareille... En bas, comme fond de tableau, le ravin d'où nous sortions s'élargissant très vite, conduisant le regard jusque dans des là-bas brumeux à perte de vue, vers Bar, la Champagne, la France : voilà ce que nous avions derrière nous, au pied de cette crête légère qui nous séparait de l'ennemi et que nous allions franchir. De l'autre côté, qu'allais-je trouver? Je ne le savais pas encore; mais à cet instant-là, j'ai eu cette vision très nette : nous montions avec toute la France derrière nous, dans une lente et irrésistible ascension et sur l'autre versant, l'Allemagne tapie, vaincue et commençant à rouler sur la pente, dans une incurable décadence... »
Magnifique image d'orateur! La voyez-vous cette crête qui sépare deux mondes, comme placés chacun dans un plateau de la balance : et d'un côté la France qui monte, non dans l'éclat heureux des charges d'autrefois, mais lentement, du pas paisible des laboureurs, du pas fécond de l'homme qui travaille en marchant, et dans l'autre plateau la fortune de l'Allemagne qui s'abaisse?... Sans doute l'Aile-
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ma^Mie n'est pas encore battue. Ce rude coup riiuiuilie, mais il n'est pas mortel : moins une blessure qu'un soufflet. Mais quoi? Qu'est-ce que la victoire? C'est la conscience de l'ascendant qu'on a conquis sur l'adversaire. Quelle conscience a été méritée par plus de labeur, plus justiliéc par le succès, plus avouée par Tennemi découragé ?
Le reste de la journée ne fut qu'une fête, une chasse. Les zouaves firent seize cents prisonniers et perdirent quarante hommes. C'est ce jour-là que se placent les fameuses histoires du Ravin de la Dame, l'épisode du sergent Jullien prenant à lui seul deux cents Boches. C'est ce jour-là que se place la scène du major allemand saluant Clermont-Tonnerre par ces paroles, consacrées dans un ordre de l'armée, hommage incomparable du vaincu au vainqueur : « Vos zouaves, iMonsieur, sont les plus beaux soldats que j'aie vus de ma vie. On peut être lier de les commander. »
On sait comment finit cette journée. Comme il arrive souvent dans ces capricieux climats, le ciel, brumeux le matin, s'éclaircit un moment
IGG LOriS DM CLERMONT-TONNKnRE
vers deux heures. Un rayon dessina soudair tout le champ de bataille et se posa au centre sur la pyramide de Douaumont, à l'heure même où Ton y voyait refleurir nos couleurs. Cette lueur dans ces jours souiTrants d'un automne de la Meuse venait dorer notre victoire. La journée se terminait par une apothéose. Et sur ce terrain écorché, sur ces collines héroïques, couronnées par ces grands remous de nuages où se mêlaient les teintes de Torange et du safran, le capitaine de Clermont-Tonnerre évoquait en artiste les paysages de Greco et pensait à Tolède...
CIIAPITUK VII