‹ Louis de Clermont-Tonnerre, commandant de Zouaves, 1877-1918Chapitre 19 sur 28 · I. Guerre et Paix, t. III, p · texte numérisé non relu

I. Guerre et Paix, t. III, p

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fait de trop beaux rêves : rAllemagne iiVHaiL pas ù bout.

Mon ami n'accusait personne. Il n'y avait chez lui ni colère, ni rancune, à peine une nuance de pitié au sujet de la présomption et du néant des hommes. Leurs desseins, leurs projets, leurs plans, quelle fragilité ! Comme c'est peu de chose! Quelle leçon d'humilité! Jamais Clermont-Tonnerre ne m'avait paru ; plus haut qu'en ce moment. Il parvenait aux cimes de la sérénité et du détachement. Il n'était point surpris de souffrir.

— Quoi d'étonnant, me disait-il, que le salut de la France coûte cher et qu'il faille payer de tant de douleurs sa victoire et son relèvement?

Il n'était point scandalisé que ga n'allât pas tout seul : il avait le stoïcisme du soldat qui encaisse d'un cœur ferme les peines des mauvais jours. 11 avait surtout celte foi du chrétien habitué à 1 idée de rachat, et qui croit à la valeur souveraine et au mérite de la souffrance. La grandeur de la France ne lui paraissait pas trop payée à ce prix.

LA BATAII.LK IJI LlIt.VIIN DKS DAMKS I (•»

l'iiis lard, en feuillclunt ses piipieis, je trouvai une petite linilnluDi IVaiiçaii^e qui portait encore une dule de mai 1889, une date de première crwiinumion : le livre avait beaucoup servi ; plusieurs passages étaient soulignés au crayon. Celaient lous eeu\ qui commentaient le Fiat volunltis luu, tous les passages sur l'utilisation de la douleur.

.. l*uls(fie je ne saurais éviter l'af/lirlion^ tjii\ii-je à faire i/ue de me réfugier en rous, pour que vous me secouriez et </ueUe me devienne utile ?

H l^our vous, choisissez les souffrances et reijardez-les comme les consolations d^ni grand prix. . .

« Lorsque vous en serez venu à trouver la souffrance douce et à l'aimer pour Jésus-Christ, alors estimez-vous heureuj-, parce que vous avez trouvé le Paradis sur la terre. »

Et je me souvins alors de ce champ de chaume où nous nous pi'omcnions cote à cote, parcelle soirée niél;iiuoli(ine du piinlemps de liMT,

tandis qu'à quelques lieues de nous la guerre, dans un nuage de fumée opiniâtre, forgeait des destins inconnus sur l'enclume tragique d'Hurtebise.

Clermont-Tonnerre trouvait d'ailleurs au milieu de cette crise un point d'appui solide dans Taccomplissement de son devoir d'état. Comme toujours, le métier, avec ses préoccupations précises, lui apportait le secours et le bienfait de la diversion. Le commandement d'un bataillon est une chose fort diflérenle d'un commandement de compagnie. Le capitaine n'est guère que le premier de ses soldats; sa vie est celle de la troupe. Il exécute les ordres, mais n'a presque aucune part à la conduite des opérations. 11 n'a pas l'idée de l'ensemble.

Le bataillon au contraire est l'unité tactique par excellence. La force d'une armée se compte en bataillons. Le bataillon est le dernier élément où s'arrêtent les ordres du haut commandement; après cela il n'y a plus de place J que pour les ordres de détail, les dispositions qui résultent des circonstances particulières.

LA BATMMJ. Dl' (IIF-MIN DKS DAMTS lii

C'est presque toujours par l)alailIons que Iji division manœuvre, Le clief de bataillon avec ses quatre compagnies et sa coni|)agnie de mitrailleuses dispose déjà dune grande diversitt^ de combinaisons : il monte de petites opérations, il se sert de ses capitaines comme on se sert des doigts de la main et du pouce pour s'emparer d'un objectif, repousser une attaque. Il a une réserve qu'il garde ou dépense à propos. Il est en relations directes avec le commandement dont il est le principal agent d'exécution. Le rôle d'un capitaine n'est qu'un rôle tout pratique, celui du camarade, de l'entraîneur que les hommes suivent à cause de son ascendant, de sa bonté et de son cran. Il connaît chaque soldat, l'aime, s'en fait aimer. Le commandant n'a plus d'action que par ses ofliriers.

Cette vie nouvelle, ce nouveau genre de responsabilités passionnent Clermont-Tonnerre.

Il s'y montre tout de suite un officier d'élite. Deux fois, dans ces dix jours, il a rétabli la situation ; il l'a consolidée par de petites actions locales, par des^coups de main audacieux et

bien conçus. Grâce ti lui, nous demeurons maîtres de la butte du Monument qui est la clef j de toute cette position particulièrement hasardée, étranglée, capitale de Tistbme d'Hurtebise. 11 a, pendant dix jours, tenu tête à la Garde. Il n'a pas perdu un pouce de terrain et a même rendu fort améliorée une situation dont il a hérité dans des conditions délicates. Et cela du moins, c'est quelque chose dont on a le droit d'être fier.

Mais les hommes ont-ils ce soutien de vie surnaturelle ou cet intérêt du métier et de la tâche d'accomplir? On se rappelle cet accès de découragement, ce souffle pessimiste qui s'emparèrent des troupes après les événements d'avril. Chose curieuse ! On le sait peut-être, le mouvement sembla se propager de l'arrière. Ce sont les troupes de réserve, celles qui n'avaient pas donné le premier jour et point subi de pertes, qui furent les premières à se démoraliser : il suffit, pour produire ce résultat, de l'ordre de] faire demi-tour. On eut alors l'exemple de laj contagion dans ces immenses rassemblements] et ces énormes masses déçues.

LA BATAILLE DU CHKMIN DES DAMES 1 7i«

Celle urinée, lu veille enthousiaste, n'était jtliis (ju'une l'oule mécontente où grondait la révolte. Des désordres éclatèrent. S'agissail-jl de phénomènes spontanés et de réactions collectives, de ces accidents communs de Tàme inquiète des multitudes ? A ces causes naturelles s'ajoutaient des menées équivoques; de i'auv bruits se répandaient avec une rapidité suspecte; des rumeurs faisaient circuler des chiiïres de pertes démesurés; les pires nouvelles trouvaient crédit et s'amplifiaient encore dans celte lantasmagorie sombre. Des tracts ténébreux se trouvaient dans les paquetages des hommes. On tenait des conciliabules, des ébauches et des embryons de soviets où Ton ne distinguait que trop la propagande de Tennemi. L'Allemagne prohtaitd'un moment de désarroi et de l'espérance frustrée de notre victoire douteuse, pour semer la panique et venir à bout de ses adversaires pur la menace intérieure. Les chefs avaient ainsi à se battre sur deux, fronts. C'est dans les cantonnements, autour des gares de permissionnaires, que les mystérieux émissaires trouvaient le plus facile accès. Le commandant

de Clermont-Tonnerre réussit à sauver ses enfants, à écarter d'eux les tentateurs, à tendre autour d'eux un cordon sanitaire. Pendant vingt-deux nuits, à l'heure où se chuchotaient les sales conseils, où la capitulation s'insinuait à la faveur de l'ombre, il veilla, fit bonne garde autour de son troupeau. Tous les /ouaves demeurèrent fidèles.

Ce sera l'honneur de Pélain, qui prit le commandement dans ces circonstances difficiles, d'avoir charmé le mauvais esprit, exorcisé le démon, chassé le génie des ténèbres. Tout en continuant à se battre et à mener la rude défense des Monts de Champagne et du Chemin des Dames, il eut lart de reprendre l'armée effarouchée, de la ramener par la douceur dans la discipline et le devoir. Et se montrant humain, ménager du soldat, en ne lui demandant jamais de sacrifices inutiles, il le conduit à consentir aux sacrifices nécessaires. Grande œuvre modeste et faite sans bruit, dont on lui doit la gloire. En peu de mois, il refait le moral de l'armée, la préparant de longue main pour les épreuves futures dont il prévoit l'échéance et

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qu il seul iravaiicc IcrriLlcs. Dès le mois d'août, ii peut entrepieiulie (juelques actions limitées, (l'une exécution impeccable, achevant de rendre aux troupes la confiance j)ar le succès. En octobre, il décide de iiiellre un point linal au carnage de rAi>ne en l'cjetanL d un coup les Allemands deiiièie l'Ailette : c'e>l la bataille de la Malmaison.

Ùuand on suit la route de Maubcuge entre Soibsons et Laon, ajtrès le Moulin de Lallaux, où s'embranche vers l'est la route désormais fameuse construite pour les voyages de Mesdames de France au château de la Bove, cl qui suit constamment le l'aile de l'immense plateau de l'Aisne, on tlécouvre plus au nord une sorte d'éperon perpendiculaire à l'ave du Chemin des Dames; la route de Maubeuge, pendant plus d'une lieue, court presque parallèle à ce long appendice qui la domine sur toute cette |)artie de son trajet, car la route ne tarde pas à s'abaisser dans la vallée, tandis que ce promontoire reste à l'altitude générale du plateau, comme une l()n^M!0 (aide liori/onlale. Tout ce qui circule dans la n allée déiihi donc obliiiatoirement

SOUS les vues de cet observatoire. L'extrémité du pédoncule se renfle môme d'une sorte de verrue, pareille à une lentille ou à un œil de crustacé et qui semble placée là pour surveiller de tous côtés la vallée de l'Ailette : c'est le fort de la Malmaison.

Qui tient le fort de la Malmaison prend à revers tout le plateau des Dames et possède la clef de cette position capitale. Tant que cette clef était aux mains de l'ennemi, nous ne pouvions faire sur le plateau que des progrès précaires. Nous demeurions à la merci d'une contreattaque qui nous culbuterait dans l'Aisne. Nous restions accrochés au rebord sud de la crête, comme à une gouttière. Seule la prise du fort nous permettrait d'enjamber le miir et de nous y asseoir solidement à cheval.

L'opération, dans ce terrain raviné, escarpé, déchiqueté, impossible, percé de ces cavernes sans âge qu'on n'a jamais bien expliquées et qui s'appellent des creutes, était une entreprise particulièrement difficile. La préparation fut un chef-d'œuvre. Comme à Douaumont, la victoire, à un an d'intervalle, fut complète, sans

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réplique. Cette fois, c'est aux zouaves qu'échut l'honneur de la journée. C'étaient les Marsouins qui, i'annt'-e précédente, avaient donné i\ Donaumont. Les /ouaves voulaient leur tour. Il fallut bien leur accorder le fort de la Malmaison.

Le régiment, i\ cette époque, avait perdu son ancien chef, le colonel Richaud, promu à un commandement de brigade. Son nouveau commandant, le lieutenant-colonel Besson, officier distingué, brillant, avait pris pour adjoint le commandant de Clermont-Tonnerre. Ce fut donc pour notre ami une bataille d'un nouveau genre, bataille souterraine, dans une cave, au bout d'un fil de téléphone, abstraite, austère, ingrate, sans la gloire du soleil et rivressedu péril défié au grand jour. Un témoin, le commandant Henry Bordeaux, qui a suivi toute Tàction, tantôt avec les troupes d'assaut, tantôt dans le poste du colonel, nous fait assister à cette double bataille : celle de la surface, sur la terre bouleversée et sous les rafales des barrages, et celle de l'intérieur, sans images, sans aucune apparence sensible, toute en pen-

sée et en palliéliqiie cérébral. 11 me permet de copier ]e^ notes de son journal.

Le commandant Bordeaux avait connu Cicrmont-ïonnerre à Verdun, quand il préparait son beau livre des Caj/ùfs délivrés. 11 s'était épris tout de suite de cette âme d'apotre patient, calme persuasif, simple. « J'aime son idéalisme plein de poésie, qui trouve du charme à la nature dans les pires circonstances et sait même se servir de la douleur et de la mort, et celte afîection pour les hommes qui lui donne sur eux de l'ascendant, qui les attire, les retient, leur donne courage ou réconfort. » Il l'accompagne au poste du colonel Besson, le P. C. Avricourt.

« On n'est plus qu'à 500 mètres des lignes. Les obus son nent sur la pierre qui nous recouvre. On est tout près de la bataille. Le lieutenantcolonel Besson, tout jeune, brun, achève d'organiser la journée. Le commandant Giraud, qui doit prendre le fort, est un grand jeune homme mince, aux traits lins, aux yeux bleus... Il me reconnaît : « Eh bien î je vous attends demain soir à o lieurcs. — .l'v seiai. mais aurez-

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NOUS du thé? — Lus Boches e» auront, ou du moins de l'eau minérale... Mon I*. C. est déjà haplisé. — l'^t comment ? — Kli 1 mais natul'ellement, le poste Joséphine... »

« Il y a dans le poste d'A\ri(onil deux compaj^jnies entassées, plus une section du i;énie, plus les coureurs, téléphonistes, petit état-major du colonel, plus les brancardiers du poste de secours. Cela fait beaucoup de monde...

« C'est la veillée des armes. Les hommes qui attendent sont devenus plus graves. Ils ne savent pas encore l'heure, mais ils devinent que c'est pour demain malin. Cependant nul ne peut se recueillir dans celle atmosphère collective : il faut vivre en commun, penser en commun, subir l'angoisse commune. Déjà les âmes se haussent.- Pas de plaisanteries grossières, pas de disputes. Même quand on parle de choses indifférentes, il y a par derrière un autre sentiment.

a Dans une peliLe salle éclairée par des lampes de mineurs à acétylène, nous sommes réunis : un groupe d'ofticiers. Dans un coin, il y a le téléphone, un vieux fauteuil et une grande glace,

meubles échoués là on ne sait comme. Le téléphone appelle souvent, on s'en sert avec des formules convenues, on est si près des Boches... Mardi 9S oclobre. — «... Vers 7 heures je rentre à la carrière'... Entrée pénible. Il y a des officiers blessés, le lieutenant Ducrot, le commandant Helbert, blessé comme il partait avec son bataillon, le 4% qui doit dépasser le fort et aller plus loin jusqu'à la ferme Many... Sa mise hors de cause gêne beaucoup le colonel Besson, à cause du rôle important réservé à ce bataillon. Il faut appeler du poste Arras le commandant du Peuty, qui arrive tout équipé. « Ce n'est pas gai, dit Helbert, de redescendre en laissant son bataillon. — Ce n'est pas plus gai d'y monter », réplique tranquillement du Peuty. Il part, le colonel l'embrasse. Deux heures après, il prévient par le téléphone déjà en place qu'il est à la ferme Many, mais non sans peine : deux compagnies réduites l'une à treize hommes, l'autre à vingt'...

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