Après l'assaut, en redescendant des premières lignes
2. Nouvelles du combat. La vérité était moins sombre. Voir plus loin, p. 250, le Journal de Clermont-Tonnerre.
LA RATAILLi; Dl CMKMIN DKS DAMKS 1^7
" Cependant, parmi les blessés dont il presse l'évacuation, le colonel Besson, aidé de Clermont-Tonnorre, continue de diiii^er la halaille. îiCs liaisons marchent ù merveille, se doublent ou se remplacent les unes les autres : t<'léplione. T. S. F., pigeons, signaux. On suit l'avance dos Iroupes, on est en liaison avec les Marsouins à gauche et les chasseurs à droite. Ceux-ci sont accroches dès le dépail... le i() bataillon est Irôs éprouve. Alors le colonel Hesson doit couvrir sa droilo... il resie disponible le 5*" bataillon (naliniac et un bataillon de Tirailleurs : les chefs sont là, prennent les ordres, parlent. Le mouvement s'exécute, la droite est couverte... Tout cela se passe avec calme, méthodiquement. Cependant, dans les intervalles, le colonel Besson apprend la mort ou les blessures de quelques-uns de ses officiers. A gauche, le commandant Allix (des Marsouins) est tué. « C'est bien cher», murmure-t-il, car il les aime. Mais le succès est complet.
« Le poste de secours est encombré de blessés. Les prisonniers boches aident à les trans-
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porter. Il y a des blessures affreuses, le sang coule. Les deux médecins en tabliers travaillent là iledans, comme dans une usine. Cependant ces hommes ne se plaignent pas ; sauf les tirailleurs qui gémissent, ils souffrent en silence.
— « C'est une école de patience et de courage, me dit Clermont-Tonnerre. .le vais me retremper chez eux'. »
J'arrête sur ce trait ce tableau : j'aime l'image de ce soldat humain, suspendant son travail, se donnant un moment de relâche, s'arrachant aux questions du combat, aux demandes des vainqueurs qui réclament du matériel et des corvées, pour venir contempler l'envers de la victoire et prendre au milieu des brancards, des blessés, des mourants, une leçon de souffrance et de perfectionnement.
1. Journal incdU d'IIeury Bordeaux. Voir à l'Appendice I\ le récit de ces journées duus le Carnet de Clcnnont-Tounerre.
CHAPn RK V L'ADIEU
ciiAPnr.E Mil
l/ADIKU
Ce caiaclère de ^lavilé et de sereine mélancolie est rimpression qui me reste des derniers jours de Clermont-Tounerre. Nous nous revîmes plusieurs lois en décembre à Paris. Il avait rapporté de la Malmaison une lésion à l'estomac produite par la brûlure des ^a/. Sa santé était ébranlée. Il s'était résigné à prendre quelques semaines de repos dans sa famille.
Il avait assurément besoin de se ména";er.
Apiès dix-liuit mois de campagne à Verdun et
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au Chemin desUames, après quatre citations à
l'ordre de l'armée, il avait le droit de dire qu'il avait fait ses preuves. Il ne manquait pas de postes où il pouvait se rendre utile, par exemple comme instructeur des troupes américaines. Ses chefs le réclamaient auprè* d'eux,
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ses amis le pressaient d'accepter. Il ne voulait rien entendre. C'est le drame de la vocation, qu'on ne peut plus lui faire sa part. Le bien est une passion, un tyran comme le vice. On se ruine par charité, comme d'autres se ruinent pour le jeu, pour les femmes. Clermont-Tonnerre aimait ses zouaves. On ne pouvait pas lui dire qu'il avait fait son compte : il aurait répondu : « Jamais assez ! On peut toujours faire davantage. » Quand on lui parlait de quitter sa troupe, qu'on lui offrait le choix d'une situation moins exposée, il répliquait :
« Les zouaves sont-ils libres de partir quand ils veulent .' Je leur dois l'exemple. Je resterai. »
11 les aimait. 11 se flattait qu'un jour il aurait peut-être l'honneur de commander le régiment : déjà le colonel Richaud l'avait proposé pour le grade de lieutenant-colonel. Cette ambition, c'était le prétexte d'intérêt dont le divin tentateur se servait pour le mener à ses fins. Clermont-Tonnerre savait bien qu'il n'avait aucune chance de passer colonel, mais il en caressait l'idée et c'est par de tels appâts
L ADirr
[ue le ciel l'amusait, ('/t'iait le piège où se pielait son appétit de sainleli', afin qu'il lui rostî\t [quel(|ue petite imperfection qui rempêchàt de se mettre en garde. Ainsi le ciel, si j'ose me servir de ce mot, lui dorait la pilule et achevait de l'engager doucement dans ses voies.
La vi^rité, c'est que c'était le dévouement pour ses hommes qui lui défendait de s'en aller. 11 ne pensait qu'à retourner au milieu d'eux, et non pas comme adjoint au colonel, mais dans son hataillon à lui, comme un chef de famille rentre dans sa maison. Il ne voulait passe résoudre à les abandonner. Depuis la fin d'avril la face des choses s'était entièrement retournée. La situation, si belle dans l'automne de 1916. après les victoires de Verdun et de la Somme, s'était rapidement gâtée dans le cours de l'année suivante et était redevenue très trouble. Les affaires de Russie tournaient décidément mal. On ne pouvait plus douter de la paix séparée. Les Allemands avaient pratiqué le système qui a toujours réussi contre les coalitions : ils renouvelaient la vieille tactique du combat des Iloraces, qui consiste à battre en
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détail (les alliés incapables de s'organiser. Après avoir écrasé les petits, les Serbes en 1915, la Roumanie en 10 10, ils venaient d'en finir avec la Russie à Riga, et commençaient à se tourner maintenant contre les alliés de l'Ouest : l'Italie subissait son désastre de Caporetto. 11 avait suffi de six mois pour rendre si sombre, en novembre, une situation qui semblait si brillante en avril. L'avenir s'annonçait de nouveau peu rassurant.
Je me rappellerai toujours nos entretiens des heures inquiètes de cet hiver, où l'on voyait déjà s'amonceler l'orage. Etait-ce pour en venir là qu'on s'était tant battu, qu'on avait tant souffert, qu'on se faisait tuer depuis trois ans? Plus que jamais, les fautes et les erreurs des grands rendaient sacrées et précieuses aux yeux de Clermont-Tonnerre les vertus, les souffrances innocentes des humbles. C'était loujours en eux qu'il plaçait le salut. En tout cas, c'est à leurs côtés qu'il réclamait sa place, et ce n'était pas le moment d'en changer. Il rejoignit le régiment dans les premiers jours de janvier.
i/adiri i9o
La division était alors au repos en Cliampagne et elle exécutait sur les instructions de Pé'tain ces travaux défensifs où devait venir se briser le l.-i juillet la suprême ruée, la Friedensturni du Kronpriu/. Uemuer la terre n'est guère du goût du soldat fran(;ais, et surtout d'une troupe d'attaque comme les /ouaves. Nos gens répugnent à ces besognes de manœuvres, où l'Allemand fait merveille. On ne peut guère leur en faire de reproche : un soldat, après tout, n'est pas une bêle de bat. Dans ces fastidieux travaux, dans cet ennui du cantonnement, où Tàme retombe, n'a plus pour se soutenir le ressort de l'enthousiasme, Clermont-Tonnerre ne se lasse pas d'admirer la patience de ses hommes et leur gentille résignation. Ses lettres sont un hymne à ses pauvres « bonshommes », à ces petits paysans si braves et si doux, si aisés à mener par le cœur, si pareils à ceux de toujours, race immortelle qui est aujourd'hui comme hier la race de toutes les tâches dévouées, de tous les « coups de chien », de toutes les batailles, de toutes les croisades, toujours grognante, toujours facile, toujours
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active, toujours au travail, ingénieuse comme l'abeille, Téternel « menu peuple » du bon Dieu.
({ Le soldat français, écrit-il, rend à la main quand on veut bien s'occuper de lui et vivre près de lui. Mais combien rares sont, hélas ! les officiers qui font à son endroit tout leur devoir! La plupart s'en tiennent éloignés et ne se rendent pas compte qu'ils renouvellent ainsi la faute des anciennes classes dirigeantes qui avaient rompu le contact avec le peuple. Dans r armée comme dans la vie civile^ ce sont les cadres qui ont le plus besoin d'être dressés... »
Et encore :
« Les merveilleux soldats ! Jamais on ne dira assez ce qu'ils supportent, ce qu'ils font, ce quils valent. El quelle simplicité ! Quelle honnêteté! Quelle modestie aussi et quelle insouciance des galons, des décorations et de la gloire ! C'est le réveil du peuple français, et si les chefs militaires ou civils parviennent à s'élever à la hauteur de pareils hommes, c'est la résurrection de la France. »
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Et en lin, ce cri (ramour :
« Notre soldat ost un miraclu. Je vis Irùs |)rès (le lui et c'est à se mettre à genoux (levant. »
La {lerni(3re visite (jnil nie fit, c'est encore, on l'a vu, par tendresse pour ses petits et pour faire qu'on leur rendît toute la justice qu'ils uKh'itaient. Avec de pareils hommes, il savait bien que, quelles que fussent les fautes des {^gouvernements et les dinicult(3s ou les périls de l'heure, la France ne courait pas le risque de mourii'. Le Français se débrouille toujours. Il y a longtemps que la France est le pays des miracles. Et le bon Dieu, pour faire quelque chose de ce vieux monde, a toujours besoin de ses FraïK^ais. C'était là une foi fermement établie chez (llermont-Tonnerre. Rien ne l'avait troublée. A Québec, dans cette Nouvelle- France qui l'enchanta, il méditait le 31 janvier 1904 sur la France « châtiée par Dieu pour avoir failli à son rôle, de-s'/inee à subir les pires malheurs dans un temps bien pror/ie, mais prête à renaître de ses cendres pour reprendre dans
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le monde la place à laquelle Dieu la préposée ». Et il ajoutait cette parole qui était alors son refrain : « Cecidi sed sin^gam. » Tel il était à vingt-six ans, tel Thomme se retrouvait à quarante. Les « pires malheurs » étaient venus et ne l'étonnaient pas. Ils le confirmaient dans sa foi et lui paraissaient le prélude de la résurrection.
On était au début de mars. Le drame approchait à grands pas. C'était le calme menteur qui présage la tempête. Comme toujours, avant un danger qui tarde à se produire, comme à Verdun en 1910, comme en juillet 191 i avant rinvasion de la Belgique, l'Allemagne avait réussi à faire régner le doute qui a pi'écédé chacune de ses offensives. La menace était dans l'air et à force de l'attendre on finissait par ne plus y croire. Rien n'était plus fréquent dans l'armée que cette étrange sécurité. Tout le monde connaissait les énormes préparatifs de l'ennemi, et chacun dédire : « C'est un bluff \ » Ouelques bombes d'avions sur Paris, faire la guerre au moral de l'arrière, l'intimider par l'étalage d'une force gigantesque, l'Allemagne
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sans doute s'en Uendraif hi. J'ol)jcct;iis qu'on ne crée pas un pareil instrument pf)ur n'en rien l'aire, qu'une l'ois l'outil l'or^^é on <.'st fatalement lent»' tl(^ s'en servir. Clermont-Tonncrre pensait que l'avantage de l'ennemi était de ne ()as atlaquer. « <Ju'est-ee qu'il y gagnerait ? Son intérêt, c'est de coloniser la llussic et de se mettre à l'ouest froidement sur la défensive. Attaquer, c'est risquer (!<> |»i'i(!ic une jtartie magnilique. Quelle raison pourrait y [)Ousser? »
Il se tut, |)uis il ajouta d une voix plus lointaine, — il me semble l'entendre encore; son sourire prenait sur sa face amincie un air de raflinement él range, on ne sait quel caractère d'élégance suprême ; ses traits spiritualisés revotaient leur expression dernière, quelque chose qui sentait liiu-delà. — Il ajouta lentement :
« Oui, quelles raisons ? Je ne vois que Torirueil... »