I.KS DERNILRS JOURS
force est donc de renoncer au stationnement prévu et de lancer les troupes par paquets, comme elles arrivent, à la tète des Allemands. Les renforts à jjeine débarqués marchent à la bataille. Les zouaves, les premiers arrives, s'engage ni immédiatement en avant d'Orvillers- Sorel. (Uermont-Tonnerre, chargé d'amener le régiment à pied dœuvre, se montra « à hauteur », ainsi qu'il lavait demandé : il s'acquitta desati\che avec une maîtrise parfaite, songeant à tout, prévoyant tout, et gardant au milieu du bruit, dit un témoin, dans le souci des mille détails que suppose le déplacement rapide d'une troupe, « son sourire de toujours, ce sourire qui lui ouvrait les cœurs ».
La situation était tragique. Les Allemands, par un coup d'une rudesse inédite, avaient frappé le front allié au point faible, à la jonclion des armées française et britannique, et obtenu une large rupture. Ludendoriï précipite trois armées par cette brèche : une masse dun million d'hommes tentent de s'y engouffrer, de rejeter la droite des Anglais à la mer et de culbuter notre gauche dans la vallée de
rOise. Depuis trois jours, le corps Pelle soutenant presque seul des combats héroïques, couvrait la route de Paris. Deux nouvelles divisions accourues prolongeaient sa gauche devant cette vallée du Matz et ce massif de la petite Suisse, qui entre Noyon et Compiègne est la clef de la route de l'Oise, — terrain où devaient se produire trois mois plus tard, en juin, rolîensivc de von Hutier et la contreattaque de Mangin, prélude de la bataille de juillet et du revirement final. C'est là que se jouait le destin de Paris. Les Allemands ayant trouvé le défaut de la cuirasse, cherchaient par cet hiatus entre les deux armées le cœur de la France. Ce jour-là, dans une scène historique, à Doullens, les chefs de la France] et de l'Angleterre remettaient à Foch le commandement de leurs forces disjointes et lui confiaient à ressouder les tronçons de l'arme brisée.
Que devine la troupe de ces événements immenses ? Elle sait du moins parfaitement quand ça va mal. 11 n'y a pas besoin de le lui dire : elle reconnaît bien toute seule ces
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images de (léroule, lu fuilc des campagnes, les . harrcltes, Texode dos misères vagabondes et les longs désespoirs qui encombrent les routes, « os tableaux muets, ces cortèges de détresses it'lluanl des foyers détruits; elle reconnaît bien sans pbrases qu'il s'agit d'autre cliose que d'un incident militaire, qu'il y va de tout à la fois et de la patrie mémo. Il no s'agit plus d'une (onvenliou oL d'une affaire de forme, comme pour la j)Ossession ou la perte de quelques tranchées : c'est maintenant tout le sérieux et le drame do la guerre.
C'est dans ces moments-là que le Français vaut tout son prix : il faut improviser, suppléer à tout par l'audace; on sort de l'ornière et de la routine, on invente, on peint dans le frais. La confiance française court presque gaiement dans ces bagarres. Elle se double de colère et s'excite d'un défi. Clermont-Tonnerre ne perd pas un instant son admirable sérénité. Il mesure mieux que ne font ses hommes l'amplitude du revers et l'étendue de la menace ; il n'a pas un instant de faiblesse, de reproche ou de doute. Son énergie ne se trouble pas pour des accidents
fortuits ; sa certitude se fonde sur des raisons que ces accidents n'atteignent pas. Elle demeure étrangère à ces vicissitudes ; son calme dans \ ces circonstances terribles étonna tous ceux qui le virent. Je me rappelle de quel air, surprenant de douceur et de finesse, il me disait en souriant, un jour que les Boches attaquaient à Nieuport et que quelques-uns se montraient nerveux : « Il n'est pas du tout oiseau des tempêtes, celui-là. » Ce sang-froid supérieur dans les instants de crise fît encore une fois Tadmiration de tous les témoins. 11 conservait dans cette surprise et dans ce vaste émoi sa paisible assurance.
« J'ai une foi entière dans le succès final, déclarait-il au P. Joyeux, Taumônier des zouaves, dont nous ne faisons guère que reproduire le récit, et peu m'importent les fluctuations de la bataille. » Il en arrivait presque, à force de détachement, à considérer comme des phénomènes indifférents les péripéties de l'immense drame. Quant à lui, sa personne ne comp tait plus : que lui faisait le déploiement de la force allemande ? Que lui faisait le péril ? « Quand on a la conscience tranquille et que
LES UEHN1EHS JOUIS 'iO'J
l'on est prêt ù voir venir la mort, îijoulait-il, ce n'est pas le Boche qui vous fait peur. »
Le lieutenant-colonel Hcsson avait rejoint d'urgence à Orvillers-Sorel. Le commandant reprend auprès de lui ses louclions d'adjoint. La mission du régiment était délicate. Il s'agissait d'occuper à l'improviste, sans renseignements, un terrain inconnu, ondulé, coupé de bois et de chemins creux, avec de gros villages au pied des pentes ou sur les sommets, qui pouvaient être autant de nids de mitrailleuses. On ne savait pas bien ce qu'on avait devant soi. Pas de liaison certaine à droite ni à gauche. Peu d'artillerie encore pour soutien en arrière. C'est dans ces conditions qu'il fallait établir la ligne de manière à pouvoir dès le lendemain prendre l'olVensive et se saisir avant l'ennemi des hauteurs de la Poste et de Boulogne-la- Grasse.
Les ordres à peine rédigés et transmis à la troupe, le commandant de Clermont-Tonnerre partait pour s'assurer de tout, reconnaître et visiter le front, rectifier lui-même l'emplacement des bataillons, passer partout, liire un
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mot à chaque officier, compléter sur le terrain les instructions écrites, rapporter enfin au colonel les résultats de sa reconnaissance. Le poste du colonel était une ])elite tranchée à ciel ouvert, à la lisière d'un bois, en avant du village d'Orvillers, sans autre abri qu'une toile de tente. La visite reprenait le lendemain avant laltaque. Ainsi le commandant partageait son temps entre ses courses et les labeurs du commandement. Il était sur pied depuis trois nuits. Enfin il dut, le 28 au soir, s'avouer brisé de fatigue et consentir à prendre quelques heures de sommeiL 11 s'en excusait au P. Joyeux, dans ce coin de tranchée où ils reposaient ensemble : « Autrefois, disait-il, j'allais jusqu'à quatre nuits sans dormir; mainte- : nant je ne peux plus. » Ainsi il reposa quelques instants, et ce fut son avant-dernier sommeil sur cette terre, un soir de bataille, dans une tranchée, dans la nuit du jeudi au vendredi de la semaine sainte. ,
L'attaque du 28 à quatre heures du soir, insuffisamment étayée par l'artillerie (deux groupes lourds sur trois qui devaient l'appuyer