‹ Louis de Clermont-Tonnerre, commandant de Zouaves, 1877-1918Chapitre 24 sur 28 · I.KS DKUNir.nS JOURS · texte numérisé non relu

I.KS DKUNir.nS JOURS

11 aiiaclulit en cet inslanl radminilioii ilu ses /ouaves. « Le cominandanl a <''li' superbe, disait (juelquos heures plus lard l'un d'eux au V. Joyeux, sans savoir qu'il j)ar]ait d'un niort. \ Oiià un Iiouime! \ oilà un chef! »

Cependant le temps ainsi i::agMé n'est qu im n''pit précaire et do courte (IuiCm;. L'ennemi pousse son succès et redouble d'elTorts. Déjà ses obusiers bombardent Orvillers-Sorcl. [-.a lisière nord de ce village, où nous nous trouvons rejetés, devient la ligne d'accrochage sur laquelle il nous faut résister à tout prix. Le colonel charge son adjoint de ramasser de ce côté les restes du 3' bataillon et d'organiser la défense du village sur la gauche, vers le chemin creux qui conduil aux bois de Mareuiletde Ilevancc. Clermout-Tonnerre s'éloigne, suivi de deux ou trois hommes qui devaient l'aider dans sa mission. Il se dirigeait à grands pas vers le chemin creux. Vingt mètres le séparaient à peine du colonel, quand tout le groupe fut jeté à terre par un obus. Le colonel se releva seul, sans être touché, et ne vit pas dans la fumée et la poussière soulevées par l'éclatement ce

qu'était devenu le commandant de Clermont- Tonnerre.

La bataille fit rage toute la journée. Le soir seulement on s'inquiéta de ne pas voir revenir le commandant. Déjà il ne restait plus grand • espoir sur son compte. Son absence faisait , un vide qui s'ajoutait aux deuils de celte cruelle journée. Chacun la ressentait comme une blessure particulière. La nouvelle avait fait le tour des bataillons avec cette rapidité inexplicable des bruits qui circulent dans une foule. D'autre part, en rappelant les souvenirs de la matinée, personne ne pouvait rien assurer de certain. ; Le commandant était tombé, nul ne l'avait vu reparaître, mais nul témoin de sa mort et personne pour y croire. Ainsi sa mémoire incertaine flottait dans un état intermédiaire entre les vivants et les morts. Le fait de sa disparition se mêlait aux souvenirs légendaires de sa vie et provoquait dans le rang cent rumeurs et cent fables. L'imagination du peuple exige des détails et les crée autour de ceux qu'elle aime ;' elle ne se résigne pas à l'ignorance. Le commandant vivait encore : on l'avait vu aux prises

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iNor un {groupe d'Alleiiiaiids, liiltcM' comme un lion, succomber sous le nomliie. broyé, pitHiné, (errasse à coups de crosses. Et ces pieux rt^cits lUîiiont une manière encore de se donner le change et d'ajourner l'évidence.

(l'est le lendemain seulement que la vérité fut connue. Ce jour-là, à midi, on dépit des pertes et de la l'alii^ue, il fut décidé que les zouaves reprendraient l'olTensive i)our briser délinitivement lélan de ladversaire.

L'attaque réussit au delà de toute espérance. Les zouaves étaient épuisés, mais ils avaient à venger leurs morts. Le commandant de Clermont-Tonnerre semblait, d'oi^i il était, les appeler au combat et mener encore l'assaut furieux des survivants.

Le zouave Bève, de la 9*^ compagnie, reconnut le corps le premier. Il fallait marcher et il passa.

11 reposa encore tout le jour sur le terrain, auprès de Tadjudant Croci, tué par le même obus. Le caporal Moreau respirait encore et put sourire à notre succès. Très affaibli il dit seulement que le commandant était mort sur

le coup, sans souffrances et il succomba presque aussitôt à ses blessures. Clermont-Tonnerre demeura ainsi jusqu'au soir entre ses compagnons, dans Tatlitude que souhaitait un poète \ de Saint-Cyr, dont le vœu s'était accompli dans la suite, et dont il rappelait les vers dans un de ses plus beaux discours :

Heureux le cavalier qui dort S07i fier sommeil Dans Vherbe fine, un soir de bataille gagnée!.. *

Le soir, au château de Sorel, qui réunissait les P. C. du régiment et de la brigade, un zouave se présenta militairement. Il tenait à la i main un sac à terre, un de ces sacs de toile grossière qui servent aux tranchées.

« Mon colonel, dit-il, voici les reliques du commandant de Clermont-Tonnerre ».

Les reliques... Il voulait dire exactement les restes, les objets familiers, les souvenirs. Mais le mot imprégné d'un sens religieux, venu spontanément aux lèvres du soldat, son attitude de tristesse et de fierté exprimaient la

i. Pourquoi les tvaviilleurs doivent aimer la Patrie, p. 23.

LKS DKRMEr.S JOlUS 'lil

vénération : la mort après une telle vie n'était que la consécration de l'IuM'oïsme t-t de la saintoli'.

Le corjts leposait sur un hiMucaid dans une voiture dambulance. Indépendamment de la nuit et du catlre de la bataille, la vie de ce grand mort, dit le témoin (jue nous suivons, produisait une impression puissante et douce. Il rappelait dans son immobilité (et plusieurs ont traduit leur vision j»ar la même image) quelque cliose de ces grands chevaliers de |)ierre sculj)tés au porche des cathédrales. Son visage n'odrait aucune des contractions de la souiïrancc et ne respirait que le calme. Frappé surtout aux jambes (l'une était entièrement broyée), la main gauche mutilée pendant le long du corps, il esquissait de la droite un signe qui lui était habituel au danger — le signe de la croix, « car, disait-il, il voulait mourir en chrétien » : la mort l'avait lixé dans ce geste de l'amour et de la prière.

Les ofliciers serrèrent cette main froide et raidie. La voiture s'enfonça dans l'ombre. Le

lendemain la dépouille mortelle fut enterrée au cimetière d'I'^strées-Saint-Denis, où sa tombe devint pour les zouaves un lieu de pèle-

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