CIIAPITIIE X LE JOUR DE PAQUES
ClIAPITHl!: X
LE JULII DK PAQUKS
Ainsi vtk'ul t'I mourut le i^ommandanl de Clermonl-Tonncrre.
Il n'aura |)as vu la victoire, cette victoire si chère et si longtemps (liiït'rée, à laquelle jamais il n'a cessé de croiiM; et pour laquelle il est tombé aux jours de la ^lande tourmente. Aujourd'hui, dans l'éclat des pom|)es triomphales, a[»rès que nos drapeaux troués et magniliques ont défilé parmi les tempêtes d'ovations dans les villes conquises, il est pieux de nous arrêter un moment sur les tombes et de penser aux morts qui sont restés au seuil de la Terre Promise et d'évoquer leurs grandes ombres. Elles ne sont pas entrées mais elles nous ont ouvert la route. Que leur cortège funèbre se môle au cortège du triomphe! Qu'il étende une gravité sur notre joie solennelle!
Songeons pieusement aux vrais vainqueurs, les morts.
Sans doute, c'est une douleur de penser à ce que coûte la gloire. Dans cette immensité de pertes qui endeuille notre bonheur, lesquelles pleurer davantage? On ne sait ce que la mort offre de plus cruel : si nous plaignons la jeunesse fauchée en sa précoce fleur avec toutes ses promesses, avec toutes ses ébauches et ses germes de talents, que dire de la maturité, que dire de la moisson longuement cultivée et prête pour la grange, qu'un orage massacre et piétine? Trop souvent le printemps n'est qu'une brève illusion, un vain charme que les gelées ou la grêle détruisent : le fruit mûr qui a traversé les épreuves de la vie voudrait être respecté. Comment comprendre le mystère impénétrable de la mort, les choix ou les caprices insondables de la Providence? Pourquoi sontce toujours les meilleurs qui s'en vont? Pourquoi ceux-là et non pas d'autres? Amis de ma jeunesse, Péguy, Augustin et Claude Cochin, Gabriel et François Laurentie, Joachim Merlant,] Ernest Babut, Pierre-Maurice Masson, Joseph
Li: jorn dm paqlks i'il
Ollô-Laprune, Giiiard, Henry du Uoiire, I.ouis (le Clcrmonl-ToiiiieiTe, j)Oui'quoi nous abandonnez-vous? Pourquoi vous ètcs-vous retirés de celle France déserte donl vous étiez les fds les plus {i;rands, les plus nécessaires ? \'ous n'aviez achevé que la moitié de la tùche. Ne laissez pas le reste à nos faibles épaules... (Jnaiid nous considérons les ruines de la patrie et luiil ce ([ui demeure à l'aire aux survivants, il nous semble pourtant le comprendre : sans doute, nous n'avons pas été jugés dignes de votre récompense; nous demeurons attachés ici-bas comme manœuvres en signe de notre misère. Vous êtes entrés tout droits dans la gloire^ et c'est nous qui n'avons mérité que la part terrestre et inférieure.
Je ne chercherai pas à dire ce qu'aurait fait Clermont- Tonnerre, quels eussent été ses desseins d'avenir, quelle eut pu être sa carrière. Tous ceux qui l'ont connu et qui ont cru en lui. s'étonnent devanl sa tombe que Dieu ait éteint cette lumière. A-t-il donc tant d'apotres qu'il puisse les gaspiller, les briser à sa guise .' La France a-t-elle de quoi faire ainsi sans compter
des dépenses de ses plus beaux génies? Clermont-Tonnerre dans ses entreliens de la guerre avait coutume de dire que tout ne serait pas fini le jour de la paix; au contraire, ce ne serait que le commencement. La guerre n'était pour lui qu'une préparation à son œuvre future, ù celte création d'harmonie et de beauté morales, à cette renaissance française qu'il avait rêvée depuis toujours. Avec quelle expérience et quelle autorité nouvelles il aurait continué cette œuvre, dans l'épanouissement et le sourire de la victoire! « Le xviif siècle, disait-il, a été l'âge de la négation, le xix^ celui du doute; le XX' sera le siècle de la reconstruction ». 11 se sentait de force à être Tun des ouvriers de la cité nouvelle, de la grande patrie et du grand lendemain.
11 n'est plus. Nous n'entendrons plus sa voix aimable et persuasive; il ne nous tiendra plus sous le charme de ses discours et de son éloquence enflammée et intelligente. Il manquera désormais une amitié, une douceur et un stimulant à nos vies. Sa mort, son admirable mort ne cessera d'affliger nos cœurs et de trou-
LE JOin DK PAQLES i'I'^
hier notre raison. C'esl à lui que nous demanderons le courage (k* la conijirendrc cl de l'accepter comme il a l'ail hii-mème. C'est sur sa tombe (ju'il faiil relire les lignes suivantes, écrites sur la tombe d'un nmi d'enfance, et qui prennent à la lumière de sa mort le sens d'un testament :
« Que ferais-je, »jcrivait-il le soir des funérailles de cet ami, emporté par une lypboïde, en quelques jours, en 190't, que ferais-je, nio/ f/t/i rei/.r tant fane en ce monde^ si je venais à me sentir jierdu comme C... s'est senti perdu lui-même? J'écrirais ces quelques lignes et je les distribuerais à mes amis :
« Dans mes projels d'avenir, j'ai rêvé de Iravailler pour Dieu et pour mon pays : j'ai imaginé une France plus grande, rendue à sa foi et à sa gloire, forte pour l'avenir. Mon ambition a été de consacrer toute ma vie, une longue vie^ à cette œuvre, et voilà que Dieu m "arrête alors qu'il me fallait beaucoup d'années... Vous qui m'avez connu et qui me survivrez, Iravaillez à accomplir celte œuvre à laquelle je m'étais voué et que
Dieu ne m'a pas laissé entreprendre : sauvez la France, vous le pouvez si vous le voulez. »
Sauver la France, même aujourd'hui, dans la victoire présente, l'œuvre est encore à accomplir : réparer les ruines, les désastres, les pertes, refaire de la vie, des hommes, de la santé, recréer de l'ordre et du bonheur dans un travail fécond, corriger les idées funestes dont nous avons pensé mourir, les travers, les défauts de méthode et de discipline qui nous ont coûté si cher; reconstituer partout les forces essentielles, le foyer, la famille, le métier, la région; honorer les grandes choses, conserver dans la paix l'accord, l'union sacrée des bonnes volontés qui nous ont conduits au triomphe; ne pas écouler les conseils de la vanité qui justifierait par le succès nos anciennes erreurs et nos vieilles folies ; faire une grande amitié laborieuse de tous les Français, renoncer aux querelles stériles, réveiller les provinces engourdies, ranimer le grand goût de l'énergie et de l'action, le sens de l'entreprise et du commandement, n'y a-t-il pas là de quoi remplir les plus belles ambitions? N'est-ce qu'un rêve ou qu'une chi-
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mère? La France dans le bonheur vaudra-t-elle moins que dans l'épreuve?
(lerles, la tàcbe est immense, mais écoulons encore une dernière fois Cdermont-Tonnerre. 11 traverse Baltimore quelques semaines après rincendie. Il voit déjà la ville renaître de ses cendres. « Admirons en passant, écrit-il, admirons ce magnifique côté du caractère américain qui, sans s'attarder à pleurer sur le passé, se redresse et regarde l'avenir avec confiance. Baltimore surgira plus belle et cette catastrophe aura été une bénédiction. Cecidi sed surgam : admirable enseignement, ajoute-t-il. pour nous autres, et comme il est réconfortant si on le médite sur les ruines qui s'entassent en ce moment dans notre chère France. »
Grandes en effet sont nos ruines — plus grandes encore que notre ami ne pouvait l'entrevoir, dans cette France ravagée et glorieuse d'aujourd'hui. Nous ne pleurerons cependant que celles qui sont des deuils. Mais faut-il même pleurer celles-là? La .France n'est-elle pas faite avant tout de ses morts? 11 faut pour parler d'eux emprunter la voix d'un des leurs :
« Mourir ainsi n'est pas mourir », s'écriait Augustin Cochin. Comme le commandant de Clermont-Tonnerre, à Oivillers-Sorel, entraîna ses zouaves à l'attaque et, étendu devant les lignes, commanda la victoire, il demeure encore près de nous et plus puissant que nous : son esprit vient s'ajouter au génie de la France, il fait partie désormais des maîtres spirituels et des saints de la patrie, de ces saints militaires, du ciel des « bons soldats qui n'ont pas oublié la loi d'amour » : si quelque bien se fait par nos indignes mains, c'est à eux qu'en reviendra la gloire. Il est l'un de nos chefs, et pour parler comme il parlait, — comme il convient qu'on parle d'un soldat, d'un croyant, tombé un matin de victoire, en la vigile de Pâques, fête de la Résurrection, — « pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ? »
APPENDICF I
ClTATlÔ.NS A LuUDilE DU CHEF DESCAUUONS DE CI.ERMONT-TONNEIIRE
1° Ordre de la Brigade n° 7, dic ['2 février 1915.
« Etant attaché à la I6i° Brigade d'Infanterie Territoriale, du 2 août l'Ji'f au M février 19111, s'y est montré on toutes circonstances d'une intelligence, dun allant, d'un dévouement vraiment rares.
« lin moment arrêté par un accident grave, a rejoint incomplt'tement guéri.
« Du 28 septembre au 30 octobre a rendu les plus hauts services dans la défense d'Achiet-le-Petit en assurant une liaison constante avec les troupes défendant le village détruit par l'artillerie et l'incendie. De môme, le 4 octobre, pendant la défense de Bucquoy, en allant sous le feu de l'ennemi, et en avant de nos premit-rcs lignes, reconnaître les abords de ISuciiuoy qui allait être contre-attaque.
<c Même rôle d intelligence et d'activité et de dévouement du 5 au 11 octobre sur les lignes HannescampsBienvillers- Fonquevillers, et du 5 au 30 novembre dans la défense de la grande tèle de pont de Nieuport, dans des reconnaissances journalières sous le feu de l'ennemi . »
"1" Ordre de la t" Armée n" 3533, du 4 septembre 191 G.
Légion d'Honneur.
« N'a cessé de faire preuve de bravoure et d'un allant remarquables, notamment en juin et juillet 1916.
« Le 5 août, et les jours suivants, malgré un tir d'artillerie des plus violents et des attaques incessantes d'infanterie a résisté victorieusement à l'adversaire ne lui laissant aucun répit : contre-attaquant Jour et nuit à la grenade, conquéi^ant 100 mètres de terrain et faisant subir à l'ennemi des pertes importantes.
« Blessé à l'épaule le 14 août, n'a pas voulu se laisser évacuer et a tenu à conserver le commandement de son unité. »
(Déjà cité à l'Ordre.)
3"" Ordre de la 2" Armée n° 505, du 16 novembre 1916.
« Officier d'une, rare distinction chez lequel le plusmagnifique courage s'allie à une sollicitude de tous les instants pour ses zouaves dont il est adoré. Au cours de l'attaque du 24- octobre 1916 a atteint, dans un superbe élan, les trois objectifs successifs qui étaient assignés à son Unité, fait de très nombreux prisonniers et mérité pour l'humanité et la vaillance de sa troupe cet hommage d'un vaincu, officier supérieur : « Vos zouaves sont les plus beaux soldats que j'aie vus de ma vie. »
k° Ordre de la 6" Armée n° 487, du 15 juin 1917.
« Le 25 avril 1917, alors que son bataillon venait d'être relevé des tranchées a reçu Tordre de reprendre un "point d'appui que l'ennemi, après une formidable préparation d'artillerie, avait réoccupé. S'est montré en la circonstance un merveilleux entraîneur d'hommes, et d'un seul élan, à la tête de ses zouaves, a repris à la Garde Impériale allemande cette importante position. »
5** Ordre du Régiment n" 31, du 31 juillet 1917.
(( Adjoint au chef de corps pendant la période du 2 aL 10 juillet 1917, a montré dans le commandement d'un secteur particulièrement agité de réelles qualités de chef. Officier supérieur de toute première valeur. »