‹ Louis de Clermont-Tonnerre, commandant de Zouaves, 1877-1918Chapitre 5 sur 28 · L.N UISCOLHS UK JKl NliSSI · texte numérisé non relu

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tiils. Il ne pouvait supporter l'optimisme des (liri,u:eants qui dirigeaient si mal; sa sympathie allait tout entière à la foule des humbles et des « exécutants », sur (jui retombait tout le poids de la guerre et qui, s'ils faisaient œuvre obs- (II le, faisaient du moins œuvre utile et mettaient la main à la pâte. Il est claii' que dès lors son cœur était ailleurs ; il n'était déjà plus des nôtres qu'à demi.

Sur toutes ces choses, du reste, il se communiquait j)eu, sentant qu'il différait d'opinion avec d'autres, trop bien élevé pour contiedire t't trop intelligent pour se livrer à ces discussions oiseuses que le langage militaire appelle des « gibernes ». Tout cela, ([iioi qu il en eût, lui faisait dans notre société une figure à part. On a beau être le plus aimable et le plus uni (les camarades, on n'a pas pour rien dans le sang douze siècles de noblesse et deux ancêtres qui ontrégné'. On estquelqu'un dontla famille

I. Constance, fille de Maiiifroy de Clennonl. amiral de Sicile et de Jérusalem ; Isabeau, iille de Tristan de ("lermont. femme de Ferdinand d'Aragon, roi de Naples. — Il faut ajouter que la mère de Clermont-Tonnerre était une Biencourt, lille d'une Montmorency.

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a eu part au\ affaires hiimaiues et qui se sent encore digne d'avoir voix au chapitre. On est en même temps quelqu'un d'un peu timide, quelqu'un d'exigeant pour soi-même, qui s'est fait de la perfection une idée difficile et qui redoute toujours d'être au-dessous de ce qu'il se doit. Peut-être d'autres causes de réserve, une sensibilité délicate et aisément froissée, lui donnaient-elles souvent celte attitude contractée. Et c'est ce qui le rendait parfois un peu inquiet et mettait dans ses traits une crispation légère, qui surprenait d'abord chez cet homme de manières accomplies et à qui l'usage j du monde donnait par ailleurs tant d'aisance. Quand il était en confiance, sa conversation était un charme. Il avait le goût et le don de ces entretiens familiers, de ces dialogues intimes où excellent les hommes de vie intérieure et qui sont le grand moyen d'action, le signe particulier de l'éducateur et de l'apôtre. C'est à ce Irait qu'ils se reconnaissent tous et c'est ce qui explique l'influence immense de certains hommes qui jamais n'ont écrit une ligne, jamais prononcé un discours. C'est le secret de ceux

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qui sont i\iin litre quolronqiie des directeurs de conscience, dette mclhode repose sur le don de soi-rnôme. Nulle n'est plus personnelle ou jdus persuasive. C'est dans ces momenls-h\ (ju'on connaissait (Uermont-Tonnerre. Nous causions parfois de choses fort éloignées de la guerre, souvent de l'Amérique où nous avions •'•lé tous deu\. Il parlait encore d'Albert de Mun. dont il avail (''t('' le disciple et Tami, ou hien, bondissant par-<lessus les temps où nous sivions, il développait l'avenir de la France après la guerre, d'une France régénérée, unie, dt'harrassée des haines de partis, guérie de ses mauvaises habitudes politiques, ayant retrouvé l)ar la victoire le sens des réalités, sa foi en elle-même et son rang dans le monde. Il peignait avec éloquence cette République de ses rêves. Moments heureux de causerie sur la dune de Nieuport, en face de la mer, sur cette triste frange sablonneuse des Flandres, dont il goûtait si bien la pénétrante mélancolie! Il avait, au milieu de ces épanchements, des arrêts subits, des silences pour admirer un jeu de lumière, un nuage ; un coup de soleil dans les brumes,

un champ de ces pâles anémones qui étoilcnt les dunes d'un printemi)s ('pliémèrc, l'enchantaient. Et il lui arrivait souvent de rapporter des tranchées des croquis, des études qu'il retraçait ensuite dans ses heures de loisir d'un trait appliqué, attentif et qu'il enluminait aux trois crayons avec un sentiment subtil et ingénu de la couleur.

Un jour, trois mois peut-être après notre rencontre, quand il jugea l'entente assez mûre entre nous pour se livrer tout à fait, il me donna à lire un petit écrit de cinquante pages, à couverture jaune, de format populaire, orné d'une dédicace où il se promettait des espoirs de longue amitié. Ces cinquante pages, datées de l'année 1911, et hardiment intitulées : Powçiioi nous sommes sociaux ? étaient une profession de foi à forme de discours, une de ces lettres écrites aux amis inconnus, un appel et une confidence, un programme et un manifeste. Le jeune homme de trente-trois ans y avait résumé toute son expérience et ses raisons de vivre ; il y racontait discrètement ses luttes, ses déboires, l'histoire de sa vocation, ses sou-

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venirs do voyiiges et de vie mililairc; il s'y t'iîiil mis loiil entier. Il y ;ivail condensé ses idées de jeunesse et ses desseins iVh^e niiii'. C'était une de ces déclarations que Ton fait une fois pour toutes au seuil d'une existence, après un lonj^ temps de recueillement, au moment d'engaiijor l'aclion. .J'ignore à quelle occasion ce discours fut composé ; il avait paru d'abord dans le Correspondant. L'auteur y attachait du prix, puisque c'est le seul de ses ouvrages (juil eut pris la peine de recueillir et auquel il se fût préoccupé d'assurer quelque publicité.

On y lisait cette page fameuse de Y Ancien lu il nue :

H Au x" siècle, écrit Taine, peu importe l'extraction du noble; souvent, c'est un comte carlovingien, un bénéficier du roi, le hardi propriétaire d'une des dernières terres franques. Ici c'est un évèquc guerrier, un vaillant abbé ; ailleurs, un païen converti, un bandit devenu sédentaire, un aventurier qui a prospéré. »

a Au XX" siècle, poursuivait l'orateur, il en est de même : enrôlons tous les privilégiés de

fait, ceux qui ont en partage les dons de la naissance, de la fortune, du savoir, de Tintelligence ; tous les riches^ ce mot étant pris dans son plus large sens : nobles possesseurs de terres familiales, maîtres de forges héréditaires, ouvriers devenus patrons, économistes, savants, écrivains, orateurs, poètes ou artistes, tous ceux auxquels une supériorité quelconque donne une parcelle d'ascendant sur leurs frères... : qu'importe leur extraction? Le noble aujourd'hui, c'est l'éducateur ; c'est celui qui met en valeur le capital concret ou abstrait qu'il a reçu, qui s'en sert pour améliorer l'état matériel ou moral de ses frères, qui leur tend une main généreuse pour gravir d'échelon en échelon ; le noble ^ cest le social. Pour faire cet office, il n'a pas besoin d'ancêtres : il est lui-même un ancêtre, il ne lui faut que du cœur. Trois sentiments intimes l'y stimulent : l'amour, s'il est bon ; le devoir, s'il sait le comprendre ; la raison, s'il veut bien réfléchir. »

Ces vues audacieuses, frappantes, cette large manière d'envisager l'histoire ; cette foi ardente

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dans ravcnir, cctlo flamme, celle absence (régoïsme, celle voix de chef et d'apôlre, celle jeune aiilorilé étaient quelque chose d'émouvant. Cii n'était plus ici le camarade secret, volonliers silencieux que j'avais connu jusqu'alors : c'était le ton du maître, l'assurance d'une passion de servir. On sentait une pensée méditée et mûrie, s'élançant de la solitude à la conquête des ;\mes. Cela sonuait comme une fanfare, un cri de ralliement, et c'était pathéli({ue aussi, ce j^rand appel jeté par un nom (lu [)assé à toutes les forces du monde moderne, (^omme il y avait eu des hommes de son sang à toutes les pages de notre histoire, après celui de Marignan et celui de Pavie, après ceux de La liochelle et ceux de Fontenoy, après ceux même cnlin des guerres de l'Empire, celui-ci voulait inscrire son nom au service du pays, sur le champ des batailles sociales. On se trouvait eu présence d'un de ces beaux types patriciens comme les aime le génie de François de Curel, el comme il en a mis à la scène dans le Repas ihi Lion : mais c'était le héros intact, avant la catastrophe elle désenchantement; c'était enfin

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le héros vivant, auquel la majesté authentique (lu nom prêtait Tintérêt positif qui manque à la plus helle création littéraire.

Le discours continuait avec la môme noblesse, et c'était un hymne attendri à saint François d'Assise, une évocation de son Cantique des créatures, de sa merveilleuse puissance d'amour, de sa pitié profonde pour les souffrances humaines ; c'étaient ensuite des développements sur la justice sociale et sur les droits des misérables, et la part de responsabilité qui rend la société solidaire des crimes qu'elle n'empêche pas, des ignorances qu'elle n'éclaire pas, des détresses et des révoltes qu'elle n'a pas guéries. Tous ces thèmes, jusqu'à une belle citation du P. Gratry qui servait de péroraison et qui terminait le morceau par une vision de la Cité harmonieuse, me transportaient bien loin de Nieuport et bien loin de la guerre, à plus de vingt ans en arrière, à cet âge de notre jeunesse où je les avais entendus pour la première fois. Ils réveillaient de vieux souvenirs et d'anciennes espérances.

J'ignore ce que l'avenir pensera de celle

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génénilion riaiicaise qui vers la lin du deruior siècle allei^nail la viuglième année et qui, comme la précédente élail née sous le signe de la Science, naquit sous le signe des préoccupations sociales. Celte jeunesse qui n'aura pas tout entière aboidé V-\'^o mur et que la guerre aura découronnéc de ses chefs, a|)paraUra comme sacriliée : elle n'aura pas l'iionneur d'achever la tache commencée ni d'entrer dans la vie comme feront ses cadets par la porte de la victoire. Presque toute son existence s'est consumée dans les travaux d'une paix sans gloire. Pourtant elle a rempli une tâche importante. Son caractère essentiel, ce fut la restauration des valeurs religieuses. Ce sera pour les curieux un spectacle édifiant que la naissance de cette forte école catholique dans un siècle dont les maîtres proclamaient la faillite religieuse et que ce contraste entre l'athéisme de la France officielle et le puissant réveil mystique de la jeunesse.

Dans ce temps de l'esprit sectaire le plus maniaque, dans ces années de couvents expulsés, d'écoles sans Dieu, d'étoiles éteintes,

OU vit s'allumer çà cl là cent foyers de ferveur, comme des feux de bivouac autour des sanctuaires fermés. On ne saura jamais quel ^ sentiment grave, sérieux, quelle somme de dévouement, quelle dépense d'amour et de 1 bonne volonté se firent dans ces petits cercles, j ces patronages, ces sociétés de conférences qui groupaient chaque soir, dans certains faubourgs de Paris, des prêtres, des étudiants, la jeunesse ouvrière. 11 y eut à cette époque un zèle ardent des âmes. Ceux qui ont eu l'honneur d'assister aux débuts d'une société comme le Sillon savent quel événement ce fui dans leur vie morale. Il semblait qu'il y avait là, dans ces petites assemblées, la foi qui transporte les montagnes. Tout ce qui brûle dans la jeunesse d'ardeur, de passion de sacrifice, tous ces sentiments inactifs auxquels la politique d'alors ne donnait pas d'emploi, se tournaient vers les choses divines. On retournait, par dégoût de ce siècle prosaïque, à ces grands sentiments qui assignent à la vie un but au delà d'elle-même et qui faisaient battre autrefois le cœur de toute la France. Le socialiste Charles Péguy, dans

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son éclio|)|)o de la ruu du lu Surbonne, écrivait cet étonnant mystère de Jeanne dWrc^ s'enivraitdans son coin d'héroïsme et de sainteté. II est possible (jue tont ce mouvement ait passé presque in;\|)er(ii dans les procès et les scandales j)ublics, dans le tourbillon des aiïaires qui occupaient le devant de la scène. 11 est possible que l'avenir n'en retienne presque rien. Il y a là comme un « envers de l'histoire contemporaine », dont l'esquisse n'a pas encore été tentée. Mais peut-être la splendeur morale de la France pendant la ^^lerrc, peut-être les vertus qui ont ébloui l'étranger et confondu l'ennemi, s'expliqueraient-elles moins bien sans le travail obscur de celte génération inconnue. C'est à cette génération qu'appartenait Clermont-Tonnerre. 11 se situait à mes yeux dans une série morale. Mais quelles idées particulières y avait-il apportées? Ouelle variante personnelle l'éducation, le milieu avaient-ils ajoutée aux convictions de mon ami? Comment le devoir social s'était-il imposé à ce jeune homme qui pouvait si bien se contenter d'être un des heureux de ce monde? Problème

nouveau et captivant, dont j'entrevoyais la trace dans plus d'une confidence el d'un aveu de son discours. Ce morceau rend un })eu le son d'une autobiographie. On y retrouve l'histoire et comme la parabole du jeune gentilhomme qu'attire l'amour du peuple : l'écho des propos scandalisés des gens du monde, la désapprobation des sages, la pitié des sceptiques et lei haussements d'épaules, et la peine qu'on fait à ^, des hommes qu'on respecte; enfin, dernière | épreuve, plus cruelle que toutes les autres, la méfiance du « peuple » lui-même, incapable de croire qu'on l'aime sans arrière-pensée. Il y avait là en quelques pages tout un roman vécu, tout un petit drame résumé dans les lignes] suivantes :

« Combien me considèrent avec curiosité, de l'air dont on examine dans une vitrine de musée un type hybride d'animal et finissent par me dire en souriant : « Vous êtes un phénomène » ! Combien veulent me reléguer chez l'antiquaire ])Oiir m'offrir à quelque collectionneur averti du Nouveau Monde en spécimen

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(i'uiic inttM'cssanlo espèce qui se rarélie cluiqiie jour, parce qu'il n'y a plus pour elle assez d'oxygèue dans Tair ! Combien me disputent un coin dans l'autobus sous prétexte que ma place est dans les daumons d'aritan et les coupés à housses! Combien me traitent d'épave d'ancien régime et à ce litre m'évincent par principe de toutes les fonctions du régime nouveau? Combien professent à mon endroit une haine implacable et aveugle, parce qu'ils croient voir en moi l'ennemi héréditaire, l'éternel réactionnaire, le perpétuel obstacle à tout progrès moderne. Combien enfin... car il y en a, hélas!... issus du même milieu que moi, se laissent impressionner par tout cela, ou y trouvant à leur inertie une excuse, se découragent, s'ankylosent, ouvrent la porte à la paresse et s'en vont répétant de par le monde : « Il n'y a plus rien à faire pour nous en France! »

Quelle lumière sur un caractère! Tout s'expliquait, jusqu'à celte gêne quej'avais observée en lui. On voyait le ci-devant, le suspect,

l'homme de l'ancienne France qui venait réclamer sa place dans la nouvelle, impatient d'un rôle archaïque et du nom de fossile; regardée de travers par la démocratie, condamné par les gens de son monde, accusé par tous de se déclasser. Et pourtant, quelle foi, quelle générosité ! Comment de telles forces s'étaient-elles trouvées mises à l'écart de la vie nationale? Pourquoi ces avanies et ces brimades contre un | Français? C'est une histoire qu'il vaut la peine de raconter : c'est un document, une page curieuse de l'histoire de la France des trente

dernières années.

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