CHAPITRE V
Louis de Geer et ses enfants. — Ses « conseils de morale ». — Ses id^es en matière d'éducation. — Les fils de Louis de Geer. — Son gendre Charles de Besche. — Foi religieuse de de Geer. — Sa tolérance en matière de doctrine. — Ses secours aux églises opprimées. — Son édition de la Bible. — Ses relations avec les savants et les lettrés. — Ses efforts pour propager l'instruction publique. — Sa mort.
Un prédicateur racontait à une mère le sacrifice d'Isaac. Il lui disait les angoisses d'Abraham et sa soumission à la volonté divine. Cette femme lui répondit : « Dieu n'aurait jamais ordonné ce sacrifice à une mère. »
Cette belle parole a été souvent citée 1 . On
1. M. Villemain a dit avec raison : « Vous inquiétezvous de savoir si cette parole est belle suivant les règles du goût? Est-il aucun art, aucun talent qui puisse imaginer au delà? C'est l'âme qui a trouvé cela, et l'âme a trouvé la chose que le goût de tous les temps admirera et sentira de même. »
l'a souvent étudiée et commentée; on a dit que l'amour paternel était incomplet et égoïste; que les femmes seules pouvaient comprendre et pouvaient éprouver le sentiment sublime, qui porte à s'oublier tout entier, pour un être qui vous doit la vie.
Rien ne remplace l'amour maternel. Rien n'est plus doux, plus tendre et plus profond,, tout à la fois. Mais ce n'est pas le diminuer r que de parler de l'amour d'un père, vraiment père pour ses enfants.
L'amour paternel ne descend pas, et ne peut pas descendre aux mille soins, dans lesquels se complaît la tendre affection d'une mère; il est moins audacieux, moins expansif, plus timide pour tout dire. Il a besoin d'apprentissage. H est ignorant; il est gauche parfois, et parfois craintif. Mais que les circonstances viennent, où son rôle doive se développer soudain; qu'il soit appelé à une action plus directe et plus constante, c'est alors qu'il se montre dans toute sa grandeur. Il acquiert des qualités inconnues;.
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il prend des forces nouvelles; il soutient, il aide, il console, il est plein de douceur et de délicatesse. « Vous leur servirez de père et de mère, » avait dit Adrienne Gérard à son mari, en lui montrant leurs enfants, au moment des derniers adieux. Louis de Geer fut digne jusqu'à la fin de la mission, qui lui avait été confiée; plein de fermeté et de sagesse, de douceur et d'affection, il consacra tous ses efforts à bien élever ceux qu'il aimait d'un profond amour.
Il avait eu seize enfants. Treize vivaient encore, lors de la mort de leur mère et devaient parvenir à l'âge adulte : « Je priai Dieu de vouloir bénir mes commencements, » dit Louis de Geer, « et qu'il me donnât des enfants et moyens de les nourrir comme il avait fait à mes ancêtres. $ Lieu avait abondamment exaucé ces demandes.
« J'ai invoqué Dieu, » écrivait Louis de Geer, quelques années plus tard, « qui nous a donné non seulement des biens, mais aussi des enfants, pour qu'il veuille accorder de son esprit saint aux enfants que déjà il nous a donnés,
ou qu'il nous donnera encore, et graver dans leur cœur sa crainte et son amour; afin que marchant dans ses voies, ils aient part un jour à la vie éternelle. Dans ce but, j'ai fait vœu de donner, chaque année, deux cents florins aux pauvres, pour chacun de mes enfants. »
L'on a retrouvé, dans ses papiers, une noie indiquant la manière dont il avait accompli ce vœu : « J'ai fait vœu pour vous à l'Eternel, » annonçait-il lui-même à ses enfants, « et m'assure que comme il est fidèle en ses promesses^ il l'accomplira, en cas que par votre mauvaise vie, vous ne tiriez son irô sur vous et fassiez changer toutes ses bénédictions en malédictions. »
Louis de Geer croyait très fermement à la puissance des vœux; ses livres font mention, presque à chaque page, de promesses faites à Dieu, en lui demandant en échange son secoure et son soutien; mais il était également persuadé que les hommes doivent s'aider euxmêmes, et que leurs propres efforts sont néces-
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saires, pour obtenir l'appui divin. Justement convaincu de la puissance de l'exemple, il recommandait à ses enfants de ne pas oublier celte vérité : « En la maison, » disait-il, « vous, vieux, servez d'exemple aux jeunes, soyez leur père et mère, comme nous vous l'avons été; à cô qu'ils ne puissent voir que tout bon exemple de vous, et que vous ne soyez cause de leur perte par votre mauvaise vie; car Dieu les redemandera de vous. Comme moi et votre mère nous avons été patron et exemple, soyez le leur aussi. »
On pourrait former une sorte de recueil demorale, des conseils adressés par Louis de Geer à ses enfants; conseils dictés par une affection tendre et une sage expérience. Il leur demande avant tout de rester unis entre eux. Rien no vaut l'union d'une famille nombreuse. C'est une grande force et un grand bonheur dans la vie. Pouvoir en tous temps, en tous lieux, compter sur la sympathie d'êtres que l'on aime; savoir que tout ce qui vous touche, touche ceux
<]ui vous entourent, qu'ils sont heureux de toutes vos joies, qu'ils souffrent de toutes vos douleurs. « Vivez donc, » écrivait de Geer, « en paix, union et concorde fraternelle; vous entreaimant les uns les autres et vous embrassant d'un vrai amour; supportant les infirmités les uns des autres, vivant non pas selon le monde, mais selon Dieu et ses saintes ordonnances et commandements. » Il revient plus d'une fois sur cette recommandation : « Après l'amour de Dieu, aimez- vous les uns les autres, et ne permettez pas que le courroux aille coucher avec vous, de peur qu'il n'y prenne racine; mais avant que coucher, recueillez -vous ensemble, et pardonnez- vous les uns les autres; que celui qui est le plus fort, se montre en se domptant soi-même. » « Nul de vous ne cherche seigneurie ni domination, » dit-il encore, « mais portez la charge conjointement; et comme Dieu a été avec nous et nos ancêtres, ainsi sera-t-il avec vous et ne vous abandonnera pas si vous ne l'abandonnez pas. » "
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« Soyez soigneux à fréquenter Us prêches et saintes assemblées, attentifs à les écouter et conformer votre vie selon les admonitions qui vous y seront faites; soyez charitables envers les pauvres, diligents à la lecture de la parole de Dieu et chants des psaumes. Lisez diligemment les saintes Ecritures; vous y verrez les bénédictions et malédictions, bénédictions avec promesses, tant en la vie présente qu'en la vie à venir, et malédictions avec grièves menaces et épouvantables jugements. Partant, mes enfants, retirez- vous du monde; fuyez les vices qui ne sont qu'allèchements de Satan, pour vous attirer et surprendre en ses lacs. »
Il serait trop long de citer tous les passages, où Louis de Geer exhorte ses enfants à mener une vie honorable; ceux qui viennent d'être reproduits suffisent pour donner une idée de ses conseils très élevés, donnés dans une langue qui ne manque assurément ni de dignité, ni de force. Sans cesse, il leur recommande de ne
pas oublier la charité; de ne jamais croire avoir
assez fait pour les maltoeureiax; de consacrer au soulagement des pauvres une partie très considérable de Lear fortune. Il cherche à développer dans leurs âmes le sentiment de la responsabilité ; tous ont des devoirs à remplir, tous doivent les accomplir. « Et lorsqu'il plaira à Dieu de me retirer de cette vallée de misèires, pour m'introduire en son royaume de gloire; coiisolez-vous les uns les autres. Vous-, aînés, seirvez de père et de mère aux plus jeunes; priez Dieu ardemment à ce qu'il vous fortifie en vos infirmités; ayant bien vécu en la craànAe du Seigneur, les prières des justes seconderont les vôtres, et le Seigneur les exaucera et vous eûvoyera son saint Esprit, el fortifiera vos cœurs; vous proposant et. mettant devant les yeux, qu'il vous a retiré votre mère et puis après votre père, pour vous relever à soi; à ee que vous mettiez toute votre assurance et espérance sur sa bonté et sur ses promesses, qu'il vous sera père et mère, comme le chante David au psaume XXVIL : « Quand je n'auirai pour
moi père, ni mère, mon Dieu sera pour moi., quoi qu'il en soit- »
Tous les enfants de Louis de Geer no profitèrent pas également des leçons qu'ils avaient reçues, et ne restèrent pas fidèles à ses recorn- .mandations. Il avait eu six fils et dix filles.
Laurent de Geer, l'aîné de ses fils, était né à Dordrecht le 10 mai 1614. Sa tournure distinguée, sa figure pleine de noblesse,, son instruction,, ses manières aimables et bienveillantes, .sont attestées par tous ses contemporains.. Son père disait de lui : « C'est un excellent fils qui m'a aidé et soutenu en toutes choses. » a C'est la plus ferme colonne de la maisan des de Geer,» écrivait Amos Comenius. Il avait voyagé pendant sa jeunesse en Fraaice et en Italie.
« Car feu monsieur votre père, considérant que pour être bien clairvoyant es affaires du monde, et paur acquérir de la prudence à un homme de condition, les voyages n'y contribuent pas peuj, après vous avoir bien fait instruire es X>annes lettres dans votre jeunesse, vous envoya
aussi voir ces beaux et ravissants pays; tant pour y apprendre parfaitement les langues ei y voir les choses plus remarquables, que pour y éclaircir votre bon et noble esprit en la connaissance des affaires politiques. » C'est à Laurent de Geer lui-même, que ces paroles sont adressées. Commissaire du roi de Suède aux Pays-Bas, il s'occupa, comme son père, des affaires publiques. Il vivait habituellement à Amsterdam, dans « la maison aux têtes. » Sa demeure était le rendez-vous des lettrés. Amos Comenius lui dédiait, en 1657, ses « opéra didactica. » Nathaniel Duez, ses deux dictionnaires, l'un Français-Latin-Allemand, l'autre Italien-Français. « Vous et monsieur votre père, » lui disait-il, « avez exercé une extraordinaire largesse, par une pure bonté toute désintéressée, et par un amour et désir de bien faire, tant aux partisans des Muses qu'aux domestiques de la foi ; seulement pour assister les pauvres et pour entretenir la littérature, sans y rechercher aucun intérêt particulier. En
4juoi, certes, feu monsieur voire père et vous, son excellent imitateur, avez bien fait paraître que vous êtes véritablement nobles, voir très nobles d'extraction, et très nobles en excellence de vertu, de laquelle on dit que c'est elle seule, ou à tout le moins elle principalement, qui rend les personnes nobles. »
Laurent de Gcer mourut à cinquante-deux ans, laissant une nombreuse postérité 1 , après
1. La famille de Geer existe encore aujourd'hui en Suède et en Hollande, bien que la branche de Laurent soit éteinte. Louis de Geer (le vieux), comme rappellent «es historiens, compte de nombreux descendants dans ces deux pays, et même en France. Le poète Tegner a -dit avec raison : « Une famille, de même qu'une nation, vit non seulement de sa vie actuelle, mais aussi des souvenirs du passé. Elle se perpétue moralement par ses idées et par ses sentiments, dont la constance tradition lui donne un caractère d'unité et d'individualité à répreuve du temps. » Ce serait une étude intéressante •assurément, que de suivre pendant plusieurs générations l'histoire d'une même famille, en constatant le caractère général de la race, tout en notant les différences qu'ont amenées les mœurs et l'esprit de chaque époque, comme l'infusion de sang nouveau. Qu'un tel travail coûte beaucoup d'efforts à eelui qui s'y livre,
avoir, comme son père, dépensé en bannes œuvres et en charité, des sommes très considérables. Son portrait, peint en 1645, a été en 1605 gravé par les soins de Crispin de Pas.
Le second fris de Louis de Geer, appelé Louis comme lui, était né en 1622. Généreux et sincère, mais violent et opiniâtre, il ne sut pas si bien que son frère aîné profiter de l'éducation qu'il avait reçue. Il eut à lutter en Suède contre de sérieuses difficultés. Nommé par la reine Christine colonel d'un régiment, qu'il décela est certain, mais il est sûr d'en retirer beaucoup de profit et des connaissances très variées. Ce n'est pas ce que j'ai voulu faire aujourd'hui; mais Je tie&6 à constater que la famille de Geer n'a pas dégénéré. Elle a fourni à la Suède et à la Hollande plus d'un politique et d'un savant. Je me contenterai de citer : Otban. Guillaume, baron de Geer, sénateur du royaume de- Suéde, gouverneur de la province de Kymenegard, militaire distingué; son fils Robert- Guillaume, comte de Geer, maréchal de la diète Finnoise en 1809; Jean- Jacques de Geer, premier chambellan de la reine à la> fin du siècle dernier; Charles, baron de Geer, « le Béaumur suédois, » dont les ouvrages sur les insectes sont si connus ; Charles, comte de Geer, petit-fils da
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vait former en Hollande; il équipa à ses frais, sous le règne de Charles XI, un nouveau régiraient, «dont il voulut lui faire hommage.
Charles XI, en acceptant 1-e présent, dit à ceux qui l'entouraient : « Eh bien ! que pensez-vous de Louis le Hollandais. Voilà qui indique bien véritablement un cœur suédois, » mais il ne poussa pas la reconnaissance, jusqu'à offrir le commandement cle ce régiment à celui qui le lui avait donné. Ce ne fut jpas la seule contrariété cfue le fils de Louis de Geer eftt à souffrir.
précédent, membre du conseil d'État, maréchal de la noblesse suédoise, premier gentilhomme de la Chambre ; Bmmamial de Geer, sénateur, ministre de .Suède en Hollande, qui épousa la douarière Hamilton, née de Fersen, célèbre avec ses sœurs pour leur grande beauté, sens le nom des trois grâces. 'Parmi les familles qui se sont alliées directement avec celle des de Geer, ou «qui comptent des descendants de Louis de Geer, je citerai : les van Asch van Wyck, comte de Nassau la Leck, van deaa Brande, de "Fersen, Oxenstjern, comte d'Auntrale, comte Donna, comte Gyldenstolpe, comte de Platen, de Clifford,, de Witt, baron Stackelberg, comte de Wetterstedt, de Troil, baron de Tuyl de Serooskerke, baron de Friesendorf.
Grand propriétaire terrien en Suède, comme aux Pays-Bas, il se vit plus d'une fois disputer
ses domaines dans le premier Etat; et eut quelque peine à lutter contre les prétentions exhorbitantes des agents du fisc. Sa qualité de calviniste l'exposa aussi à de sérieuses difficultés. Près tîe son château de Finspong, se trouvait une église qui tombait en ruines, celle de Risingcn. Il offrit de la faire reconstruire, sous deux conditions. Il désirait obtenir le patronage de la paroisse. Il voulait, dans l'intérieur du nouveau temple, élever une chapelle pour son tombeau de famille. Le pasteur refusa, avec aigreur, tout arrangement de ce genre. Louis de Finspong proposa alors de renoncer au patronage, et de se contenter de la chapelle. Le pasteur déclara, « que le seigneur de Finspong, étant un hérétique et un réformé, ne pouvait obtenir sépulture dans leur très saint temple luthérien. » L'on peut deviner la colère du seigneur de Finspong. Il jura que jamais il ne donnerait une obole pour construire une église
luthérienne. Qu'avait-il besoin de tant de ménagements? Il se ferait bâtir un château neuf, avec une chapelle et un tombeau, qui n'appartiendraient qu'à lui. Il tint sa promesse; et c'est à ce mouvement de colère qu'est dû le château de Finspong, vaste monument que l'on admire encore aujourd'hui. Il contient une chapelle, •qui peut renfermer trois ou quatre cents personnes; et où les ouvriers des forges prirent l'habitude de se rendre avec leurs femmes et leurs enfants. Cette fantaisie coûta fort cher. Avant sa mort, Louis de Finspong, devenu aveugle, brûla tous les documents se rapportant à cette construction, pour que ses descendants ne pussent pas lui reprocher d'y avoir dépensé trop d'argent. Il avait épousé une femme excellente et distinguée, qui l'aida à bien élever ses nombreux enfants. Héritier, sinon de la prudence, tout au moins de la générosité paternelle, il se servait de sa grande fortune pour soulager des misères nombreuses. L'anecdote suivante peindra bien son caractère.
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Il revenait de Norkoping en traîneiwa, par un jour d'hiver, suivi par un chien noir- Il rencontra un paysan, qui lui demanda de s'arrèteT r sans le reconnaître., et loi cria : « BaMieznmoi votre bonnet de fourrures ou votre chien. »
Louis deFinspong s'étonna de ce «aas gêne; mais le paysan de répartir : « Il fait orueUement froid. Le vent a emporté mon chapeau. De la moitié du poil de ce chien, je me fabriqiiaiefai un bonnet, et j'aurai soin de vous en faire ni* pareil de l'autre moitié. » Le paysan ajouta -qu'il allait à Finspong, sans savoir qu'il parlait au propriétaire du domaine. Celunei le fltaaaoûter sur son traîneau, et, enlevant sa toque de martre zibeline, le pria de îa garder en souveair de cette a-veaature-
Il mourut de la goutte, le 22 décembre 1695.
Quelques .années auparavant, visitant une &$& de fer nouvellement ouverte, le pied lui avait manqué, et il était tombé d'urne hauteur de quinze pieds., sans se blesser* « Comment te tombeau pourrait-il m'effrayer, » disait-il
« puisque, vivant, j'ai déjà pénétré dans les entraides de la terre- »
Les quatre autres fils de Louis de Geer ne jouèrent ancien rôle. Emmanuel vécut en épicurien, jouissant largement de ses richesses, adkwané aux plaisirs de tout genre, et se préoccupant assez peu des conseils de son père.
EJienne de Geer ne l'imita pas. Il partagea son existence entre Amsterdam et Stockholm, raenani un train très considérable et entretenant à sa table de nombreux amis, mais s'occupant de ses affaires, «et ne négligeant pas celles de FÉgiise. Il avait hérité des usines de Gimo qu'il améliora. Jean de Geer avait une figure très agréable, mais son intelligence était loin d^être remarquable. Il fit un mariage très inférieur, et consacra à jouer aux dés et à perdre la plus grosse part de sa fortune. Benjamin, le fils dernier né, qui avait coûté la vie à sa mère, mourut très jeune. Il venait d'avoir vïngt-troi& aas. On l'enterra dans l'église de Saint-Jean r à Utrecht.
Des dix filles de Louis de Geer, il n 1 y a que peu de choses à dire; trois moururent dans leur enfance. Les sept autres se marièrent.
J'ai déjà parlé de Marguerite, qui avait épousé le savant professeur Tobias Andreae. Adrienne devint la femme d'Adrien Trip, son cousin germain, qui vint s'établir quelques années en Suède, auprès de son beau-père, à Norkoping; et finit par vivre en Groningue, où il s'occupa activement de l'exploitation des tourbières.
Ida de Geer donna sa main à Charles de Besche, fils de Guillaume de Besche, longtemps associé de son père. Ce mariage ne fut pas heureux. Charles de Besche avait un caractère difficile et avide. Il adressa à son beau-père des demandes, que celui-ci dut refuser d'accueillir. Pour se venger de son échec, il se mit à calomnier Louis de Geer. Il l'accusa « de forger des faux comptes, d'enlever des feuillets de ses livres, d'y porter des sommes simulées, de frauder la couronne et d'autres créanciers. » Le chancelier Oxenstjern et le sénéchal du
royaume, Pierre Brahé, reçurent mission d'imposer leur arbitrage. De Besche n'attendit pas leur décision, et quitta précipitamment la Suède. Louis de Geer exigea que la vérification de ses livres continua. La fausseté des accusations de son gendre fut pleinement démontrée. Il adressa alors à ses enfants un récit de ces difficultés, et le termina en disant : « Mes enfants, je ne vous ai point dit tout ceci pour vous exciter contre lui ou vous le faire haïr; mais je vous dis, comme Joseph disait à ses frères : Ne vous déchirez point les uns les autres par des rixes et par des querelles. Dieu a conduit l'affaire à bonne fin. Rendez à Dieu vos actions de grâce et l'implorez, le priant qu'il lui donne un autre cœur et qu'il le regarde d'un œil clément; afin que le nom de Dieu soit loué de nous tous. » N'est-il pas touchant de voir un homme aussi considérable expliquer à ses enfants sa conduite, et les exhorter à la modération vis-à- ^is de celui qui l'avait si cruellement offensé? « Vivez en paix et en concorde, » disait encore
Louis de Geer, « vous aimant les uns les autres; craignez Dieu et gardez ses commandements; souvenez-vous des pauvres et des opprimés, et la bénédiction de Dieu reposera sur vous et su? votre postérité. »
C'en est assez, ce me semble, pour montrer les sentiments dont était animé Louis de Geer. Passionnément dévoué à ses enfants, il les aimait sans égoïsme et sans jalousie.
Il les confiait sans crainte au Dieu qu'il avait servi, depuis son enfance. Sa foi était a«ussi profonde que naïve. « II n'avait pas voué à la terre, et au monde tout le cours die sa vie, ou la ftauir de son âge et sa vieillesse, niais à Dieu, » Il ne se laissait pourtant pas dominer par un esprit étroit de sectaire. Protestant zélé et convaincu,. il était avant tmtt chrétien, et te»it avant tout, ainsi que le dit Fun de ses panégyristes, « an bien et au salut de- tous les chrétien® et du genre humain tout entier. »
« Je ne fais point de distinction, de personae dans la distribution du tond des p«avres r »
écrivadt-il, « et je m'en repose à cet égard sur le discernement du dernier vivant de mes héritiers ou de ses tuteurs, dans le cas où Dieu me retirerait du monde, avant que j'en eusse autrement disposé. » Il eut souvent à donner <les preuves de cette largeur d'idées. Désirant, comme son ami l'évèque Matthias, la réunion complète des deux grandes branches du protestantismey'il se voyait en. butte, comme lui, à la colère des intolérants. Il avaiii étaMî à Norkopiag un pasteur et un maître d'école, pour les ouvriers Wallons qu'il avait attirés dans «ceftte ville, L'évèque die Linkoping regarda d'un très. mauvais œil cette: liberté accordée à des ealviaistes; et se plaignit avec aigreur de la €oadi*He de de Geer. Celui-ci put bientôt se veflger de ses attaques. L'église luthérienne suédoise via ta brûler. Il offrit sa propre maison, pour y célébrer le service divin. Noo content <le celte déa*arche, cpi »e fiufe pas repoussée, il obtk&t en 1641, pouir les. luthériens allemands <le; la ville,, l'autorisation de construire une
église, et entretint de ses propres deniers le pasteur, qui y fut affecté. Il n'en restait pas moins fidèle à la foi de ses pères; par son testament, il recommandait à ses enfants de ne pas l'abandonner. Il lutta pendant toute sa vie pour la cause protestante, et n'épargna pour la faire triompher, ni son temps, ni ses peines, ni son argent. Il avait toujours auprès de lui, à Norkoping, un chapelain dont il se faisait suivre partout. Pour la distribution même de ses aumônes, il disait : « Il faut cependant avoir soin, en premier lieu, de l'église Wallonne (en Hollande s'entend), ensuite des églises affligées ou ruinées en Allemagne et en France, et de toutes celles sur qui la main de Dieu pourrait s'appesantir. Et comme il y a de fortes sommes, elles pourraient aussi servir à entretenir quelques jeunes gens aux études. Si je ne pouvais exécuter ce projet avant ma mort, je le recommande à mes héritiers, afin d'y avoir égard autant qu'ils le jugeront convenir. » Il laissa à son fils aîné, Laurent de Geer, la propriété de
sa maison d'Amsterdam, sous condition de payer pendant quarante ans, après l'échéance du legs, •une somme annuelle de mille florins, pour soutenir des pasteurs et des étudiants Wallons.
Il était lui-même Ancien de la congrégation Wallonne à Amsterdam, et s'occupait très activement de Thôpital des orphelins, pour lequel il fit des dépenses très considérables.
L'examen de ses livres, après sa mort,
prouva que dans l'espace de vingt-trois ans,
<le 1628 à 1651, il avait distribué aux pauvres,
dans divers pays d'Europe, une somme de plus
d'un million de francs, et ce chiffre est bien
loin de comprendre toutes ses libéralités. S'il
<£aut en croire l'Histoire ecclésiastique de Ber-
iûera,il consacra quelques centaines de milliers
de florins d'empire « à subvenir aux besoins
des pauvres de la communion réformée, par
toute l'Allemagne; particulièrement à ceux des
pasteurs dans le Palatinal. Homme digne non
seulement du trône, mais du ciel, » ajoute
^'écrivain. « La postérité aura peine à croire à
1G2 LOUIS DE G££ft.
tant de générosité, soutenue par tant de bontéet de si grandes dépenses, » remarque un orateur sacré, vingt-cinq ans après la mort de de Geer. Ce dernier avait pris pour distributeur général de ses secours en Allemagne, le professeur Henri Alting, qui s'était réfugié à l'université de Groningue, après avoir dû fuir Heidelberg ravagé par la guerre. Alting rappelle c le grand nourricier des églises du Palatinat et des autres églises gémissant sous lesoroix, » et déclare « qu'il jouira d'une renommée éternelle, pour sa munificence vraiment chrétienne. »
Louis de Geer ne se contentait pas d'être ur* protecteur zélé, pour les pasteurs et les étudiants. La Bible n'avait pas été traduite en» langue slave ; les protestants épars en Transylvanie, en Bohème, en Esclavonie, ne pouvaient* pas trouver, dans la lecture de la parole divine,, le courage, qui leur était nécessaire, pour résister aux persécutions, dont ils étaient l'objet. Louis de Geer voulut combler cette lacune; il*
LOUIS- ÔE &EER. WW
installa à Rollerdlaro une imprimerie fournie de caractères slavons; et fit publier à ses frais une version in-folio des saintes Ecritures, dont plusieurs milliers d'exemplaires fareat distribuées graGis par ses soins. La bibliothèque de Fin&pong conserve encore un volume de celte édition.
I>ane une autre occasion. Louis de Geer se fit de nouveau imprimeur. Le pasteur Samuel Desrnarets était engagé, avec les prêtres catholiques de Liège, dans une controverse très vive et très prolongée sur les questions religieuses. De* Geer fit établir à Maestricht urae imprimerie, pour faciliter les conditions de la lutte au champion des doctrines protestantes. Il se montra toute sa vie très désireux d'entretenir des rapports amicaux avec les gens de lettres et tes savants, et leur prouva dans plius d'une circonstance que sa bienveillance n'était pas à dédaigner Jl avait une estittue toute particulière pour Descartes, qu'il avait rencontré à la cour de Suède, et dorut il honorait le caractère et le
talent. Le mariage de sa fille Elisabeth avec Tobias Andreae, professeur à l'université de Groningue et littérateur distingué, augmenta encore ses relations avec les lettrés. II suivait avec un grand soin toutes les questions intéressant l'instruction publique, et faisait de nombreux efforts pour faciliter l'entrée des écoles aux enfants des classes inférieures; il contribua beaucoup à faire venir en Suède Amos Comenius, le lineruiste renommé, le grand novateur en matière universitaire au dix-septième siècle; il facilita les voyages en Italie de Jean-Frédéric Gronovius, le commentateur habile des classiques latins, l'éditeur des « Variorum, » humaniste, père et grand-père d'humanistes et d'antiquaires. Constantin, l'Empereur d'Opdjck, était son ami, ainsi que Jean Duraeus, le théologien intelligent et modéré, qui s'efforçait d'apaiser l'ardeur des controverses entre luthériens et calvinistes. Parmi ces noms jadis célèbres, il en est que les curieux seuls connaissent aujourd'hui. En ^entretenant avec ces
savants amis, de Geer se reposait de ses préoccupations multiples; son goût pour les belles lettres et sa générosité étaient sus de tous; on
lui demandait des secours pour les débutants, des encouragements pour les timides. «Monsieur votre père, » écrivait NathanielDuez 1 à Laurent, fils aîné de Louis de Geer, « a été très çénéreux h viser d'une largesse signalée à l'endroit des Sens d'étude et des hommes de lettres; en subvenant aux uns très libéralement en leurs nécessités, pour l'amour des Muses, en favorisant d'autres d'une manière extraordinaire par un excès de bonté, et en entretenant quelques uns fort honnêtement, à ses propres dépens, par un pur zèle de vertu. »
Jean Clauberge*, professeur remarquable de philosophie et de théologie, disait à de Geer