‹ Louis De Geer: étude biographiqueChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

tes ancêtres de Louis de Geer. — Son père et sa mère. — La Réforme au pays de Liège. — Louis de Gaillardmont se décide à émigrer. — Ses préparatifs de départ. — Sa fuite. — Il se retire à Dordrecht où il meurt. — .Dordrecht à la fin du dix- septième siècle. — Jeunesse de Louis de Geer. — Son caractère sérieux. — Il rencontre Adrienne Gérard et prévoit qu'elle deviendra sa femme. — Voyage à La Rochelle. — Mariage de Louis de Geer.

Le chevalier de Hamilton se moque avec esprit, dans les Mémoires du comte de Gra- Miont, de la manie des longues généalogies, et profite de cette occasion pour nous renseigner ■sur l'origine de son héros. C'est une agréable manière de tourner la difficulté. S'il est très ridicule de ne considérer dans un homme que ses ancêtres, il est très difficile de faire abstraction de tous ceux qui l'ont précédé, et dont le sang coule dans ses veines.

Les historiens belges s'accordent pour recon-

naître que, parmi les familles nobles du pays de Liège, il n'en est guères de plus ancienne que celle de Hamal. Sans s'arrêter aux fictions d'amis un peu complaisants, qui font remonter son origine jusqu'à Pépin d'Héristal, il est certain que, dès le douzième siècle, elle avait rang parmi la noblesse liégeoise. Elle donna naissance à plusieurs branches, qui conservèrent à peu près les mêmes armoiries et retinrent le cri commun de « Hamal! »

C'est d'une petite rivière, sur les bords de laquelle était situé leur château, que le rameau des de Geer tira son nom. Le Geer ou Jecher, qui traverse les provinces de Limbourg et de Liège, pour se jeter dans la Meuse à Maëstrich r a servi aussi à désigner un village peu considérable, qui existe encore aujourd'hui. Eustacha de Hamal, qui vivait vers l'an 1300, fut le premier qui adopta le nom de de Geer, pour se distinguer de son frère aîné Guillaume.

'Lambert de Geer, qui mourut dans les derrières années du quatorzième siècle, était, s'il

faut en croire son épitaphe, un seigneur renommé pour sa piété et sa charité, autant que pour sa noblesse. Son arrière-petit-fils, Louis II de Geer, dit de Chaynée, n'avait pas dégénéré. La tradition rapporte qu'il mérita par sa valeur l'estime et l'approbation du roi de France, qui l'autorisa à joindre à ses armes trois fleur» de lis, et lui accorda la belle devise : « Non sans cause, » que portent toujours les descendants de ce vaillant guerrier.

Quand vint la réforme, les de Geer adoptèrent, pour la plupart, les doctrines protestantes, tandis que les de Hamal restèren t attachés au catholicisme. Les hommes du dix-neuvième siècle ont quelque peine à se représenter l'état de l'Europe, pendant les premières luttes religieuses. Quelle que soit la violence des passions qui les agitent, elle est bien loin d'égaler l'ardeur des premiers combats livrés au nom de la religion. La révolution française, elle-même, n'est rien auprès de la tourmente, qui secoua alors le monde chrétien tout entier. La réforme rcn-

contra ses premiers adhérents dans les classes élevées, parfnî les nobles, les lettrés et les savants. En France surtout, les familles les plus considérables se convertirent au protestantisme. Leur exemple fut suivi aux Pays-Bas. Malgré toute la puissance des évêques de Liège, <jui non contents de lancer contre les hérétiques les foudres de l'excommunication, châtiaient les délinquants des peines les plus dures ; le nombre des réformés augmenta rapidement ^ians la principauté. Les édits eurent beau succéder aux édits, les protestants en vinrent bientôt à former un parti politique, avec lequel on ♦dut compter, et qui ne sut pas garder toujours la modération qu'il reprochait à ses adversaires d'oublier. Ce n'est pas ici le lieu de raconter •en détail ces luttes sanglantes et parfois barbares.

Vers l'an 1595, Louis III de Geer, seigneur de Gaillardmont, petit-fils de Louis II nommé plus haut, et protestant zélé, se décida à quitter sa patrie, où ses coreligionnaires étaient de

nouveau persécutés, pour aller s'établir en Hollande, où, après de longs combats, les réformés, avaient obtenu le libre exercice de leur culte. Sa femme, Jeanne de Neelle, partageait ses -convictions et l'encourageait dans ses desseins; mais celte résolution ne pouvait être exécutée qu'avec une extrême prudence. La grande fortune et les terres considérables de Louis de Geer attiraient sur lui l'attention du pouvoir cpiscopal. Il parvint à transformer en lettres de change sur Amsterdam toutes les valeurs mobilières qu'il possédait. Grâce à la connivence de ses parents restés catholiques, il put vendre en secret, et sans de trop grandes difficultés, ses possessions territoriales. Il avait choisi Aix-la-Chapelle pour première étape de son évasion. Il y emmena avec lui son fils aîné, mais pour ne pas éveiller les soupçons, le fit transporter, dans une sorte de panier suspendu au-dessous de sa voiture. Il put se persuader bientôt que le séjour d'Aix-la-Chapelle lui-même n'était pas assuré, bien que les protestants, très

nombreux, y eussent réclamé l'admission aux fonctions publiques. La ville était fréquemment troublée par les querelles de parti. Louis de Geer pensait, sans cesse, à gagner un asile moins incertain.

S'étant rendu un jour à Maëstricht, où il avait des affaires; il aperçoit en dehors des portes de la ville, sur les bords de la Meuse, un petit navire dans lequel dorment deux matelots. Il s'approche d'eux, les réveille, leur demande quel est leur patron, et où ils se rendent. Le patron se nomme. Il transporte de la tourbe à Rotterdam, et voudrait bien partir le plus tôt possible, mais son chargement n'est pas complet. Il est obligé d'attendre de nouvelles marchandises. Louis de Geer l'appelle à terre. II lui dit que des revers de fortune l'obligent à quitter soudain sa patrie, et à partir pour la Hollande avec tous les siens. Le secret est nécessaire, la traversée sera bien payée. Le batelier touché par ce récit, peut-être aussi par la vue de quelques pièces d'or, qui lui sont re-

mises, jure ses grands dieux qu'il est honnête, que sa barque est bonne, que son compagnon est sûr. Il se fait fort, de conduire saine et sauve à Rotterdam toute la bande des fugitifs, qu'il promet d'attendre.

N'est-ce pas le salât assuré?

Le parti de Louis de Geer est bientôt pris.

Il se hâte de retourner à Liège, où se trouvent encore sa femme et la plupart de ses enfants. Il part de grand matin, et de retour dans sa ville natale, annonce, à qui veut l'entendre, que des circonstances imprévues l'obligent à passer quelques semaines à Maëstrichtavec sa famille. Son assurance parfaite, son calme empêchent les soupçons. Ne laisse-t-il pas d'ailleurs sa maison et tous ses meubles, et de nombreux domestiques chargés de veiller en son absence sur ses propriétés? Il n'emmène avec lui qu'un valet et une servante, le mari et la femme. Ce n'est pas un départ sans esprit de retour, ce n'est pas une fuite. Le- voyage jusqu'à Maëstricht se passe sans difficulté. Le batelier a

tenu parole. Sa barque est prête. Il a disposéses paquets de tourbe de manière à former une sorte de réduit pour les émigrés. A la nuit tombante, Louis de Geer, sa femme, ses six filles, ses deux fils, les serviteurs fidèles en qui il a cru pouvoir se confier, entrent, non* sans crainte, dans la cachette qui doit les dérober à tous les regards. Le patron fait boucher avec soin l'ouverture de la cachette. Son chargement est terminé, il va quitter Maëstricht et le bateau se met en marche. Si la ruse est découverte, tous ceux qui le montent, courent risque d'être livrés à l'inquisition.

Dans une lettre à Fun de ses amis, Louis de* Geer a peint en termes énergiques ses angoisses et celles de sa femme, durant cette traversée sii pénible et qui leur parut si longue : « Sa seule consolation, dit-il, était d'épancher son cœur en. soupirs et prières devant Dieu avec son épouse, au milieu des inquiétudes qui les agitaient. » Quelle ne duLpas être leur joie, quand la barque aborda sur le territoire des Provinces Unies. Le batelier les prévint bientôt que tout

danger était passé : « Réjouissez-vous, mes amis, vous êtes sauvés, nous sommes en Hollande. »

Louis de Geer, aussitôt, descendit à terre avec tous les siens, mais avant de vouloir continuer sa route, il les fit agenouiller sur le rivage pour bénir Dieu ; et dans une prière solennelle, adressa de touchantes actions de grâce à Celui qui les avait protégés contre la colère de leurs ennemis.

« Puis », ajoute non sans quelque naïveté un récit déjà ancien, « après s'être restaurés dans l'auberge du village, ils continuèrent leur voyage, et, arrivés à Rotterdam, ils prirent congé de leur Palinure conservateur, non sans l'avoir généreusement récompensé. »

C'est Dordrecht que Louis de Geer avait choisi pour sa résidence. Il devait y retrouver plusieurs familles nobles de Liège, qui avaient fui comme lui la persécution, pour venir s'établir en Hollande, avec leur fortune.

La ville de Dordrecht se vante, à bon droit, d'être la plus ancienne de toutes les cités des

sept provinces; mais son âge très respectable ne lui interdit pas la coquetterie. Ses vieilles maisons, parfois branlantes, sont bien entretenues, ses canots les plus étroits sont pittoresques, ses grands arbres ombragent de leur épais feuillage des quais animés, mais sans tumulte. Dordrecht est une ville de gens du monde et de gens instruits. A la fin du seizième siècle, plus qu'aujourd'hui encore, elle avait ce caractère. « C'était le trône des muses ainsi que le paradis des arts. » Une société aimable et polie se faisait honneur d'accueillir les étrangers; les riches patriciens offraient une large hospitalité aux savants ou aux lettrés, qui venaient visiter l'antique cité. Montaigne et Guy Patin ont passé par Dordrecht; Descartes y est venu plus tard, lui aussi; les registres municipaux en font la preuve. De nombreux étudiants, attirés par la renommée de l'école latine, ajoutaient à la gaieté de la ville, sans pouvoir troubler sa tranquillité.

Louis de Geer put jouir à Dordrecht d'une

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vie calme et paisible, s'occupant de ses enfants et de l'administration de sa fortune; pour ne . pas attirer l'attention de ses ennemis liégeois, il ne se fit connaître, pendant les premières années de son séjour en Hollande, que comme M. de Gaillardmont, et ce ne fut que peu de temps avant sa mort qu'il reprit publiquement le nom de ses ancêtres.

Il rendit le dernier soupir, le 29 octobre 1602, à Dordrecht, où il avait obtenu le droit de cité; laissant à ses descendants le souvenir de sa foi et de sa constance invincibles. Sa courageuse femme, Jeanne de Neelle, devait lui survivre trente-neuf ans.

Louis IV de Geer, fils aîné de Louis de Gaillardmont et de Jeanne de Neelle,, était assez âgé lors de la fuite de ses parents, pour que le souvenir de ces circonstances dramatiques restât vivant dans sa mémoire. Il était né à Liège, le 17 novembre 1587. Les premières années qu'il passa en Hollande furent consacrées à l'élude. Nous le voyons, en 1605, partir pour

la ville de Roanne, où il fit un séjour assez prolongé. En 1608, il était de retour à Dordrecht. C'est là, que se passa un incident, qui devait exercer sur toute sa vie une influence considérable. Il avait alors "vingt ans.

Se promenant un jour dans les rues de la ville, il aperçut debout, sur le perron d'u&e maison, devant une porte entr'ouverte, une jeune fille, presque un enfant, qui attira sa vue. Il la regarda pendant longtemps en silence, et fut soudain frappé de l'idée qu'elle deviendrait sa femme. 11 s'approcha d'elle et lui demanda son nom.

« Adrienne », répondit-elle en rougissant.

*c Quels sont vos parents? »

« Mon père est Laurent Gérard, ma mère Ode de la Fosse, a dit-elle précipitamment.

Sur quoi, très étonnée de la hardiesse de oet étranger, elle se retira promptement, Tentra dans la maison et ferma la porte.

Louis de Geer ne pouvait que s'^en aller.

A-drienne Gérard était trop bien -élevée, pour

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cacher cette étrange entrevue avec un jeune inconnu. Elle raconta "à ses parents tout ce qui s'était passé* parla un peu du jouvenceau qui Pavait interrogée, déclara qu'elle ne pouvait se rendre compte de l'émotion que lui avait causée un incident si futile ; et pensa beaucoup à celui dont elle ne savait ni le nom, ni la naissance, ni la fortune.

Louis de Geer était plus heureux. Le nom des Gérard n'était pas nouveau pour lui. Il savait, qu'originaire de Liège où elle comptait parmi les plus anciens patriciens, la famille Gérard avait émigré, comme la sienne, pour fuir la persécution. Il n'ignoraït pas, qu'outre sa noblesse, elle était honorable et riche'.

Il continua de penser, lui aussi, à cette aventure, et se persuada que la main de Dieu lui indiquait la femme qu'il devait choisir. Mais avant de songer au mariage, H lui fallait avoir

1. « La famille Gérard, d'une antique noblesse et liés riche, » dit un ancien manuscrit. Voir aussi : « Recueil héraldique de la noble cité de Liège, » page 351.

une situation personnelle, être quelqu'un par lui-même. Louis de Geer se décida à s'adonner aux affaires commerciales, et ne crut pas déroger en se rendant à La Rochelle, pour y étudier la pratique du négoce. Il a parlé lui-même de ce voyage, en des termes qui méritent d'être reproduits : « En 1608, étant à la Rochelle, jeune encore et non marié, et commençant alors à faire des affaires; j'ai invoqué Dieu, le suppliant qu'il voulut m'assister de son saint Esprit, me pré&erver de toute mauvaise société et contre toute fraude, ne point me donner de richesses superflues qui me fissent oublier le Seigneur; mais qu'il daignâtavant toutes choses graver en mon cœur sa crainte et son amour.

Dans ce but, j'ai fait vœu de consacrer à Dieu la dixième partie de tout ce que le Seigneur me ferait acquérir. »

Langage remarquable à tout âge assurément, mais plus remarquable encore dans la bouche d'un jeune homme de vingt ans, qui part seul pour l'étranger, et qui a hâte de revenir dans

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sa patrie d'adoption. Ambitieux déjà et presque amoureux, mais qui tient avant tout à rester fidèle à l'honneur, et à conserver intacts les principes qu'il a reçus dès son enfance.

C'est le 17 août 1608 que Louis de Geer arriva à La Rochelle. Henri IV régnait encore sur la France; mais la vieille cité protestante semblait toujours aux réformés de l'Europe entière, l'endroit le plus sûr pour leur liberté religieuse. Quand au mois de janvier 1611, le fils de Louis de Gaillardmont rentra dans la maison où l'attendait sa mère veuve, le grand roi, qui avait si glorieusement relevé la France abattue, venait de tomber frappé par le poignard d'un obscur assassin.

Fut-ce par crainte de voir sa foi menacée, sous la régence de Marie de Médicis, que Louis de Geer se décida à quitter la France? Fut-ce, avant tout, par le dé^ir de revoir ceux qu'il ainiait et de commencer une vie nouvelle? Comment résoudre ce problème? Ce qui est certain, c'est que Laurent Gérard reçut bientôt la visite

de son jeune compatriote ; c'est que bientôt la main d'Adrienne fut demandée à ses parents, et que ceux-ci consentirent sans difficulté à lui transmettre une question, à laquelle elle fît une réponse facile à prévoir.

L'anneau de fiançailles que Louis de Geer remit à sa fiancée,, existe encore aujourd'hui, et se trouve en la possession de l'un de ses descendants. « Il est artistement travaillé, s r ouvrant, comme une sphère, en quatre cercles concentriques garnis de diamants. » Les noms des futurs époux sont gravés sur la bague, qui suivant la mode du temps, est aussi ornée de différentes devises.

Chaque cercle porte une inscription rédigée en français.

Sur le premier on peut lire : « Gage de notre amitié. » Sur le second : « Amour passe tout. Contentement passe richesse. »

Sur les deux derniers, se trouve le quatrain suivant :.

De cest anneau la rondeur infinie Témoignera par son infinité, Que mon amour et ma fidélité Ne finiront qu'à la fin de ma vie.

Le 27 mai 1612, le mariage fut célébré à Dordrecht. Jamais, pendant le cours d'une longue vie, Louis de Geer ne se repentit de la décision qu'il avait prise. Adrienne Gérard fut toujours l'objet d'un amour tendre et profond, et garda, jusqu'à sa mort, une affection passionnée, pour celui dont les premières paroles Pavaient si fort étonnée. Intelligente et ver-

tueuse, elle aida son mari de ses conseils et de son courage, et fut une mère excellente pour les nombreux enfants que « Dieu leur donna. »

J'aime à citer, en parlant d'elle, quelques lignes rédigées par son mari.

IT écrivait, après son mariage, dans un petit carnet, sorte de livre de famille, où il recueillait le souvenir des événements domestiques 4 :

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