‹ Louis De Geer: étude biographiqueChapitre 5 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Louis de Geer va s'établir à Amsterdam. — Importance commerciale et politique de cette ville au seizième et au dix-septième siècle. — La maison aux têtes. — Le commerce des armes. — La famille Trip et le Trippenhuis. — Influence de Louis de Geer, son habileté, ses rapports avec divers gouvernements. — Traité d'assurance entre Louis de Geer et Dieu. — Générosité de Louis de Geer.

Louis de Geer ne resta pas longtemps à Dordrecht, après son mariage. Il lui fallait un champ plus étendu pour les vastes entreprises commerciales auxquelles il rêvait. C'était, à Amsterdam seulement, qu'il pouvait trouver ce qu'il cherchait.

Amsterdam devenait , tous les jours davantage, le rendez-vous des négociants de tous les pays; et son importance politique grandissait avec la richesse et l'industrie de ses habitants. Il faut consulter les vieux mémoires et les écrits du temps, pour se rendre un compte exact du

rôle joué, au dix-septième et au dix-huitième siècles, par la Venise du Nord.

C'était sur la bourse d'Amsterdam, que les hommes d'affaires de toute l'Europe tenaient les yeux fixés; c'était d'Amsterdam, que partaient chaque année les vaisseaux nombreux, chargés de transmettre aux colonies du nouveau monde les ordres de la mère patrie, et d'en rapporter l'or et les produits des grandes Indes. Les fiers patriciens qui gouvernaient la grande cité, se faisaient gloire d'accorder un asile aux réfugiés de tous les pays. Les protestants quittant la France, les catholiques fuyant l'Angleterre, les juifs chassés du Portugal, trouvaient à Amsterdam la liberté et la paix. Les Jansénistes, atteints par les édits de Louis XIV, rejoignaient les puritains poursuivis par l'intolérance de l'église anglicane, les Jésuites s'y rencontraient avec les philosophes, les incrédules avec les visionnaires*.

1. On peut consulter sur ce point Fessai publié par M. Jacques Hora Siccama, dans le recueil intitulé : « La

Les « rois en exil » du dix-septième siècle passaient tous par Amsterdam, et y recevaient une hospitalité vraiment royale. Marie de Médicis fut frappée de la magnificence déployée, lors de la visite qu'elle fit à la ville, en août 1638. Ce ne furent pas seulement les bourgmestres, qui tinrent à honneur de lui donner des marques nombreuses et coûteuses de courtoisie. La compagnie des Indes Orientales la reçut dans son palais, et lui offrit un banquet splendide, où tous les mets étaient originaires des pays lointains; si bien que la reine se demandait, « ouvrant très fort les yeux, si elle n'était pas l'hôte des Hindoux, des Persans, des Arabes, des Japonais et des Chinois 1 . »

Hollande et la liberté de penser au dix-septième et au dix-huitième siècle. » Paris, 1884.

1. Pour conserver le souvenir des cérémonies et des jeux auxquels la veuve d'Henri IV avait assisté, le conseil d'Amsterdam fit composer par le savant Barteeus une narration de toutes ces fêtes, qui fut rédigée en latin, en français et en hollandais; cette publication ornée du portrait de la reine et de 16 belles gravures,

Quelques années plus tard, Charles II d'Angleterre, exilé et sans ressources, ne devait pas faire appel en vain à la générosité d'Amsterdam; et, malgré son peu de mémoire volontaire, il déclarait, une fois monté sur le trône, que Dieu épargnerait, sans doute, les dangers de la guerre à la ville, en souvenir de toutes les sommes distribuées par elle aux pauvres.

Louis de Geer, en s'installant à Amsterdam, voulait donner une extension plus considérable au commerce des armes qu'il avait entrepris, depuis quelques années. Ce fut en 1615, qu'il vint habiter cette ville, avec, sa femme et ses deux enfants. Il y avait acheté de Nicolas Sohier

contenait en outre sept feuilles, consacrées à la description d'une grande cavalcade organisée, dans cette occasion. Le volume de la « Blyde inkomst der allerdoorluchtigste Koningine Maria de Medicis te Amsterdam, » ne revint pas à la ville moins de vingt mille francs, en argent de l'époque. M. de Yries a publié, «n 1879, une brochure curieuse en hollandais, sur les entrées célèbres à Amsterdam au seizième et dix septième siècle.

de Vermandois, émigré de Flandres comme lui, pour cause de religion, une maison considérable située sur le canal de l'Empereur. Cette maison, qu'il fit rebâtir en 1622, est connue soras le nom de la maison aux têtes : « Het huis i&et de hoofden, » en raison des tètes en pierre qui se trouvent en saillie sur son fronton. Elle existe encore aujourd'hui, et a appartenu, jusqu'au milieu du siècle dernier, aux descendants de Louis de Geer. « Maison remarquablement belle et considérable, » dit en 1662 une vieille description d'Amsterdam, « et dont l'intérieur est plus magnifique que l'on n'est accoutumé à voir, » Peu de changements y ont été faits depuis cette époque, et l'on peut y remarquer toujours, taillées dans le marbre de la cheminée de Pun des salons les armes accolées des de Geer et des Gérard ' .

Dès son établissement à Amsterdam, et bien

L Ce fut l'architecte Jan van Hoorn qui construisit la « maison aux têtes. » La gravure en a été exécutée par Philips. M. Buckier lui a consacré une brochure en 1850.

qu'il fut encore tout jeune, Louis de Geer semble avoir été regardé comme l'un des hommes d'affaires les plus habiles de son pays. Le commerce des armes avait une importance toute particulière, à cette époque de guerres presque incessantes; et Louis de Geer, qui s'était décidé à s'y adonner, sur le conseil de son beaufrère Elias Trip, eut bientôt la réputation d'une grande habileté.

Nous le voyons en 1615, choisi pour commissaire par les Etats généraux qui désiraient £aïre en Suède, pour le compte de l'amirauté des provinces, des achats considérables d'artillerie. Il s'agissait de trouver quatre cents pièces de canon. Par un acte, en date du 15 juillet de cette année, Leurs Hautes Puissances accordent à leur chargé d'affaires sur ce point « de favorables recommandations », destinées à être remises au roi et à la reine de Suède. Gustave- Adolphe répondit à ces avances par une lettre non scellée datée du 26 octobre. Louis de Geer mérita par sa conduite l'approbation des Étais,

et fut souvent, dans la suite, chargé de semblables missions. Son nom revient, à maintes reprises, dans le registre des délibérations.

Les Etats, désireux de favoriser un mouvement d'affaires, qui ne pouvait que profiter au pays, facilitaient le transport et l'envoi de ses marchandises. Les procès-verbaux des séances font, sans cesse, mention de décisions prises dans ce but. L'on y voit, que Louis de Geer s'occupait de rassembler tout ce qui peut servira l'attaque, ou à la défense en temps de guerre; ses magasins étaient pleins de mousquets, pistolets, dagues, piques, hallebardes, lances, cuirasses, corselets, bandoulières, arquebuses, casques, tambours, boulets, plomb, mèches, salpêtre.

L'énumération continue.

Non contents de se servir de son intermédiaire, pour se procurer les armes nécessaires

à la défense des Pays-Bas, les Etats généraux lui donnèrent souvent la mission d'équiper complètement les soldats enrôlés à leur service. C'est ainsi qu'il en fut, pour les bandes du duc

Christian de Brunswick et du comte de Mansfeld. Dans des circonstances critiques, l'argent manquait pour payer ces derniers soldats ; Louis de Geer s'offrit pour prêter les sommes nécessaires, et fut convoqué quatre fois, dans rassemblée de leurs Hautes Puissances. Ce ne fut pas la seule occasion, où il rendit de tels services aux Provinces Unies. Il intervint, plus d'une fois, pour faciliter l'envoi de subsides au Danemarck, et surtout à la Suède; ses relations nombreuses avec les peuples du Nord lui permettaient mieux qu'à tout autre de telles opérations. « Il n'est personne, en ce pays, qui ait, avec la Suède, des rapports commerciaux égalant les siens, » disait le député Rutgers dan&

une séance des Etats.

En récompense de tels services, leurs Hautes Puissances n'hésitaient pas à recommander aux rois ou aux républiques, leurs alliées, l'homme habile qu'elles employaient elles-mêmes, avec un si grand profit. Ce fut sur le conseil des Etats r que la république de Venise chargea

Louis de Geer d'équiper, pour son compte, un régiment d'infanterie formé en Hollande; ainsi que le constatent plusieurs résolutions de 1617, 1619 et 1624. 11 s'était associé, pour cette der-

nière opération avec son beau-frère, Elias Trip, qui devait souvent prendre part aux mêmes affaires que lui.

Elias Trip 1 avait épousé, en 1592, Maria de Geer, sœur consanguine de Louis. Il avait établi, d'abord à Dordrecht, puis à Amsterdam où il se fixa en 1617, une maison très considérable pour la vente de l'artillerie. Ses fabriques et ses fonderies, pour le cuivre et pour le fer, devinrent une des curiosités de la ville. Elias* Trip entra, comme Louis de Geer, en relations fréquentes et amicales avec le gouvernement suédois; il prêta même à Gustave-Adolphe des sommes fort importantes, dont il ne parvint

1. Voir, dans le grand dictionnaire héraldique de Th. Ferwerda, la généalogie de la famille Trip, qui a joué en Hollande un rôle considérable et prolongé; tant par ses richesses que par son influence politique.

pas, pendant sa vie, à obtenir la restitution, et qui furent l'objet d'une réclamation des envoyés hollandais, lors de la conclusion du traité de commerce de 1645, entre les Pays-Bas et la Suède. En 1653 seulement, la reine Christine donna en payement aux héritiers d'Elias Trip de grandes propriétés, situées dans la province d'Halland, qui appartiennent, encore aujourd'hui, à divers descendants du grand négociant 1 .

1. L'un des frères d'Elias Trip, Jacobus élait aussi devenu, par son mariage avec Marguerite de Geer, le beau-frère de Louis. Il suivit l'exemple des siens en "fixant sa résidence à Amsterdam. C'«st dans celte ville, que ses deux fils, le bourgmestre Louis Trip et Ilendrick Trip, firent bâtir la maison, qui est connue sous le nom de « Trippenhuis ». Il n'est pas un voyageur, qui quitte Amsterdam, sans aller voir cette belle demeure qui, disait Fokkens en 1662, « ressemble plus au palais d'un roi qu'à l'habitation d'un négociant. » C'est là, que se trouve aujourd'hui le musée royal des Pays-Bas. Parmi tous ceux, qui le visitent, pour admirer, avec la Ronde de nuit de Rembrandt, les chefs-d'œuvre de la peinture hollandaise, il en est beaucoup, sans doute, qui ignorent qu'il a été bâti avec les produits d'une manufacture de

Que ce fut d'accord avec son beau-frère qu'il agît, ou qu'il ne travaillât que pour son propre compte, Louis de Geer voyait augmenter,chaque année, le chiffre de ses entreprises; et sa réputation allait croissant avec ses richesses. L'on citait partout, la fortune et la générosité de cet émule des vieux patriciens de Venise. La ville d'Amsterdam, où il avait acheté le droit de bourgeoisie, se faisait gloire de le compter parmi ses habitants. Ses rapports, avec la plu<part des gouvernements européens, ajoutaient à son importance; une correspondance active

canons. Pour rappeler cette origine, les architectes avaient fait sculpter, sur la façade, quatre mortiers en pierre massive, qui n'existent plus maintenant; bien que l'Institut des Pays-Bas ait protesté, contre la destruction de celte « œuvre d'art des aïeux. » La truelle, qui a servi à poser la première pierre du Trippenhuis, appartient aux descendants des premiers propriétaires, et porte les armoiries des Tïip et de Geer. Le Trippen* huis a été, en 1664, décrit dans une belle publication in-folio, où Justus Vingboon a donné, en cinq planches de gravures, une description exacte de la « maison des seigneurs Louys et Hendrick Trip. »

le mettait en relation, non seulement avec les négociants, mais avec les savants et les lettrés, qu'il protégeait de son influence et qu'il soutenait de ses dons.

Sans entrer dans le détail de ses affaires commerciales, il est impossible de passer, sous silence, quelques-unes de ses opérations. C'est avec la Suède surtout, que ses relations étaient actives et fréquentes. La Suède soutenait alors contre l'Autriche la cause des réformés, que la Hollande avait jadis défendue contre l'Espagne. Les deux pays étaient unis par le lien d'une foi commune, qu'ils protégeaient contre un ennemi commun. « Notre roi a déjà retiré les fruits les plus précieux de voire amitié, » disaient le 14 décembre 1618 Skylte et van Dyck, envoyés suédois, auprès des Élats généraux. « Nous souhaitons et nous espérons voir nos deux peuples, déjà unis par une même lutte pour la religion et la liberté, une même pureté et intégrité de mœurs, s'assimiler assez l'un à l'autre, pour multiplier les échanges; en

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transportant, sans difficulté, dans vos provinces les marchandises suédoises, au profit de l'utilité générale. »

Personne ne contribua plus que Louis de Geer, à resserrer, par des liens commerciaux, l'union des deux nations protestantes. Résolument attaché à la foi de ses pères, sans que sa ferveur eut rien d'étroit; il éprouvait une admiration profonde et réfléchie, pour le grand

homme d'Etat, qui avait fait peser la Suède, dans la balance européenne. Gustave-Adolphe n'était pas seulement un guerrier et un héros. Il savait que les peuples ne vivent pas seulement de gloire, et que les succès militaires ne font pas seuls la prospérité d'un pays. Malgré l'opposition peu intelligente d'une partie de ses sujets, il encourageait les négociants étrangers à venir s'établir en Suède, et tenait à développer, par tous les moyens, les richesses de son royaume. Il se montra, dès le début, très favorable aux entreprises de Louis de Geer, dont ïl <M>nnaissait l'action, sur le marché d'Amsterdam.

Ce n'était pas seulement, pour le plaisir

d'adresser des compliments aux Etats généraux, que l'ambassadeur Skytte était venu s'établir T à La Haye. Il devait demander à leurs Hautes Puissances des secours pécuniaires, pour son maître, dont le trésor n'était guères rempli.

Les Etats reçurent à merveille l'envoyé du roi; lui témoignèrent beaucoup d'estime; et pour montrer leurs sentiments bienveillants, prirent à leur charge sa nourriture et son entretien, au prix de 80 florins par jour. Non contents de cette courtoisie, ils lui firent don d'une fort belle chaîne d'or, et lui offrirent, lors de son départ, une médaille frappée en son honneur. Par une décision, qui, sans doute, toucha plus Gustave-Adolphe que tous les présents faits

à Skytte, les Etats consentirent à fournir au roi de Suède des subsides mensuels ; et se portèrent fort pour lui, à l'occasion d'un emprunt

qu'il devait former à Amsterdam, et pour garantie duquel, il offrait le produit des mines (Je cuivre de son royaume.

Louis de Geer, l'un des principaux souscripteurs de cet emprunt, fut amené à fixer, tout particulièrement, son attention sur les richesses minérales que pouvait renfermer la Suède. Ces richesses étaient-elles bien utilisées? Tirait-on tout le parti possible des trésors, que cette terre de fer devait contenir? N'y avait-il pas là une grande opération à tenter, une entreprise considérable à organiser?

Louis de Geer était doué d'une qualité bien rare. Ne perdant jamais de vue le but qu'il désirait atteindre, il ne cherchait pas à presser les événements. A la fois très calme et très résolu, très courageux et très modéré, il savait surmonter les obstacles et vaincre les difficultés; mais n'était pas possédé de cette ambition fébrile du succès, qui nuit souvent aux combinaisons les plus sages, et compromet les mesures les mieux assurées. Pour étudier la question des mines suédoises, il ne se crut pas forcé de négliger tous les sujets, qui l'avaient intéressé jusqu'alors, et n'abandonna pas les sources

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premières de sa fortune. Gustave-Adolphe, qui finit par le nommer son commissaire aux Pays- Bas, le pria souvent de négocier, pour lui, des emprunts, d'enrôler des troupes, d'acheter des navires, en son nom. L'un des beaux-frères de Louis, Steven Gérard, fut chargé d'une mission dans les Pays-Bas espagnols, pour organiser un petit corps destiné à l'armée suédoise; il était pourvu d'une lettre de recommandation du roi, pour l'infante Isabelle. Wallenstein, lui aussi, faisait venir des troupes des Pays-Bas, à ^e que nous apprend Péricard, l'envoyé français à Bruxelles. Mais ce n'est pas àWallenstein, -que Louis de Geer eût voulu rendre service. Il voyait, dans Gustave-Adolphe, le champion de la liberté européenne et le rempart du protestantisme. Sa foi religieuse, toujours très vivante, augmentait avec les années ; les difficultés, qu'il avait dû traverser parfois, n'avaient servi qu'à fortifier sa confiance. Dominé par le sentiment profond de la reconnaissance, il se croyait tenu à faire profiter les autres des richesses qu'il

avait acquises, et dont il voulait faire le plus noble usage. Dès sa jeunesse, Louis de Geer avait promis de donner à Dieu la dîme de tout <*e qu'il pourrait gagner. Il s'acquitta, jusqu'à sa mort, de ce vœu si honorable, et les sommes qu'il versa ainsi, en faveur de diverses œuvres, sont immenses. Qu'une entreprise réussît ou qu'elle échouât, il se croyait tenu de faire participer les pauvres, soit aux gains qu'il avait faits, soit à ceux qu'il aurait dû faire.

11 s'était aussi avisé de tout un ingénieux système d'assurances, contre les risques commerciaux, en établissant, avec Dieu, une sorte de compte de Doit et Avoir.

Il écrivait, le 15 mai 1628 : « Nous prions Dieu, qu'il daigne garder nos vaisseaux, et les faire arriver au port sains et saufs; et nous promettons, comme prime d'assurances, mille florins aux pauvres. Les patrons sont Jacques Adrianse et Juriaan Bruyn de Stralsund. »

Que le lecteur ne se moque pas du soin, avec lequel Louis de Geer croyait devoir indiquer à

Dieu le nom des patrons de ses navires. Qu'il ne l'accuse pas surtout de manquer de respect à la Providence, en formant avec elle une sorte de contrat. Celui qui écrivait ses lignes, était renommé pour sa piété, pour sa prudente sagesse et son intelligence.

Quand le bon chevalier La Hire disait : « Je demande à Dieu de faire pour La Hire, ce qu'il voudrait que La Hire fit pour lui; si j'étais Dieu et qu'il fût La Hire, » il n'était assurément dépourvu ni de finesse ni de foi.

Louis de Geer était d'ailleurs trop reconnaissant des bienfaits qu'il avait reçus, pour se montrer très difficile dans le règlement de ses comptes avec Dieu. Quand même il subissait quelque perte, il ne voulait pas que sa charilé s'en ressentît. « Je puis la supporter patiemment, » écrivait-il, « mais les pauvres ne peuvent et ne doivent rien perdre. » Non seulement il donnait beaucoup, mais il voulait être l'administrateur zélé des sommes qu'il consacrait aux bonnes œuvres. Il avait formé de ses

propres deniers, ce qu'il appelait le « fond des pauvres. » Le fond des pauvres occupait une place spéciale, dans ses livres. « Je paye six un quart pour cent des fonds qui sont destinés aux pauvres, tant qu'ils sont employés dans mon commerce, » écrivait-il en 1619, et il ajoutait : « Si l'un de nos parents tombait dans la détresse, il peut, suivant les circonstances, être assisté sur ces fonds, » et quelques années plus lard :

« Que si des malheurs arrivent, nous payerons de nos fonds, et non de ceux des pauvres, jusqu'au dernier denier. Ce que Dieu, le tout puissant, veuille éloigner de nous; s'il le juge utile.- Mais si nos péchés provoquent, de sa part, un tel châtiment, nous nous humilierons devant Dieu et devant le monde. Alors, et non avant, il nous sera permis de prendre notre subsistance, sur le fond des pauvres. » C'est dans le livre personnel de Louis de Geer, que se trouteqt écrites ces observations. C'était une sorte de code qu'il rédigeait pour sa propre conduite.

Il est resté toujours fidèle aux règles qu'il s'était ainsi prescrites.

« Et c'est pourquoi, il faisait les délices de la bonne part du genre humain, » nous dit dansle style un peu prétentieux du dix-septième siècle, AmosComenius 1 , unauteuralors célèbre.

1. Toutes les fois que Ton regarde, de près, aux détails de l'histoire, on est frappé du petit nombre de noms qui survivent aux siècles. Qu'eut dit Amos Comenius> si on lui eut déclaré qu'une note deviendrait nécessaire,, pour apprendre ce qu'il était? Né en Moravie, vers la fin du seizième siècle, il se croyait destiné à renouveler l'enseignement public; et malgré l'échec de ses tentatives, les pédagogues d'aujourd'hui ne liraient pas ses ouvrages, sans profit et sans intérêt. Le livre qu'il publia, sous le titre de « Janua linguarum referata », eut un tel succès, que l'auteur fut appelé en Angleterre,, pour y réformer les collèges. Quand il voulut remplir celte mission, le royaume était trop troublé, pourquoi pûl mettre ses idées en pratique. Il passa en Suède, oiv se trouvait alors Louis de Geer, qui l'accueillit à merveille. Ce fut, sous les auspices et aux frais de Laurent de Geer, fils aîné de Louis, qu'il publia ses «. opéra di~ dactica », Amsterdam 1657. Mais au lieu de continuer

ses recherches philosophiques sur l'éducation, il se dévoua à la tâche difficile d'interpréter les prophètes et

« Le bienheureux de Geer imitait les fontaines, qui répandent au dehors toute l'eau qu'elles peuvent recevoir. Il était trop sage pour thésauriser, là où la rouille et les vers peuvent détruire ; il n'amassait de biens que pour le ciel, et a laissé à ses enfants la mémoire immortelle du nom le plus honorable. »

prétendit avoir trouvé la clef de l'Apocalypse. Il annonça à Louis XIV que Dieu l'avait choisi pour gouverner, non seulement la France, niais le monde entier. Non content d'avoir proclamé celte monarchie universelle, il crut devoir prédire le règne des millénaristes, pour Tannée 1672. Il mourut en 1671, un an trop tôt pour assister à ce grand événement. Amos Gomenius avait beaucoup écrit. Son nom et ses ouvrages étaient partout renommés. Qu'en reste-t-il aujourd'hui?

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