CHAPITRE III
Louis de Geer retourne en Suède. — Il donne un nouveau développement à ses entreprises. — Hommage qui lui est rendu par le gouvernement suédois. — Norkoping. — Société pour le commerce en Afrique. — L'amiral Gyllenhjelm et Louis de Gréer. — Louis de Geer est reçu dans la noblesse suédoise; il achète de grandes propriétés. — Guerre entre la Suède et le Danemark. — De Geer reçoit une mission du gouvernement suédois. — Il est chargé, en outre, d'équiper à ses frais une flotte de secours. — Services rendus par sa flotte. — Il ne parvient pas à obtenir le remboursement de ses avances. — - Lettre que lui adresse la reine Christine. — Il se retire définitivement à Amsterdam.
N'est-ce pas madame de Roufflersqui a écrit : « Il faut s'acquitter de ses devoirs, selon leur ordre et leur importance. » Si Ton se rappelait plus souvent cette vérité, qui paraît très simple, Ton pourrait éviter dans la vie de bien grandes difficultés et des perplexités bien cruelles. La conduite de Louis de Geer fut une constante
application de cette règle. Ce n'était pas un do ces esprits tourmentés et perplexes, qui toujours à la recherche d'objets nouveaux pour leuractivité,finissentsouvent par négliger leurs obligations les plus naturelles. Il s'acquittait, chaque jour, de sa tache journalière, plein de confiance en la bonté d'un I>ieu, qui l'avait soutenu dans ses épreuves. Il avait écrit, dans son livre, la pensée suivante qu'il ne cessait de méditer : « Dieu a souvent exaucé mes prières, lorsque mes pensées étaient tournées vers lui, et m'a délivré de beaucoup de difficultés; en sorte que je me suis clairement aperçu qu'il a été avec nous, et qu'il nous a rappelés à lui, quand nous nous serions détournés de lui, ou lorsque nous l'aurions oublié. » Après la mort de sa femme, il ne cessa pas de s'occuper de ses enfants, et de s'intéresser à ses affaires; il ne crut pas que ce grand chagrin le déliât de toute responsabilité, et lui donnât le droit de se renfermer dans sa douleur. En 1635, il fit en Suède un nouveau voyage; en 1636, il
chargea son cousin, Mathieu de Geer, d'établir à Gimo une forge considérable.
L'on a souvent comparé la grande fortune à une boule de neige, qui va s'augmentant toujours, par le seul fait de sa mise en mouvement. Plus le commerce de Louis de Geer devenait important, plus il était appelé à étendre le champ de ses opérations; sans pour cela devenir infidèle aux premières entreprises de sa jeunesse.
Il avait, pendant longtemps, éprouvé quelque peine à assurer la vente des produits de ses manufactures; cette crise difficile était maintenant passée; on s'adressait à lui de tous côtés, pour toutes les branches de son industrie; et pour suffire à toutes ces demandes, il se voyait forcé de créer des ateliers nouveaux, et de se procurer des forces nouvelles. C'est ainsi que nous le voyons prendre à ferme, du gouvernoment suédois, de grandes chutes d'eau près de Norkoping, pour lesquelles il payait une redevance annuelle de 6,000 francs environ. La
ville de Norkoping était «devenue, grâce à lui, l'un des premiers porls de commerce du pays; il se plaisait à l'habiter, et obtenait pour elle de nombreuses faveurs. Sur sa requête, la reine Christine concédait à la cité grandissante des terrains domaniaux compris dans la nouvelle enceinte; et la fille de Gustave- Adolphe, une fois descendue du trône, ne cessait pas de porter un intérêt particulier à ce « marché du Nord, » qu'elle visitait lors de ses deux derniers voyages en Suède.
Mais les établissements de Norkoping et de Finspong ne parvenaient pas à fournir assez rapidement les marchandises nécessaires, pour l'exécution des commandes; on travaillait le fer et le cuivre dans ces fabriques situées en Sudermanie; c'était le fer seulement, qui alimentait les usines de Skylberg, dans la province de Néricie. A Godegard, en Ostragoihie, se trouvait une grande manufacture de piques, de clous et de fers à cheval, industrie empranfcée au pays de Liège. Dans le district de Warme-
land, Louis de Geer avait fondé des établissements de moindre importance; maïs dans i'Upland, ses entreprises de Gimo, Oesterby et Leufsia avaient pris une très considérable extension.
Faut-il s'étonner que l'homme, qui dirigeait tous ces travaux, eût acquis une grande influence; grâce à lui, les procédés employés par les ouvriers Wallons, pour la fonte et la forge du fer, avaient été substitués à l'outillage allemand plus imparfait, et donnant des résultats très inférieurs. Depuis cette réforme, les mines de Danneraora avaient vu leur production s' augmenter rapidement; les réfugiés appelés par 'Louis de Geer n'avaient pas peu contribué à développer la prospérité de la région, où ils «'étaient établis. Aujourd'hui encore, les fers de Oannemora «Mit célèbres dans l'Europe entière, et les descendants des émigrés protestants, longtemps fidèles à la religion et aux nweurs de leurs ancêtres, sont restés plus fidèles encore aux modes de fabrication employés
par eux. Et ce n'est pas là seulement, que l'influence réorganisatrice de Louis de Geer se fait encore sentir. L'artillerie de Finspong est restée célèbre, comme Norkoping est resté prospère; et c'est à bon droit, que le Trésorier général, Gabriel Oxenstjern, pouvait en écrivant à de Geer, parler des services pécuniaires rendus au royaume par le grand négociant.
Au mois de juillet 1637, de Geer quitta de nouveau la Suède pour la Hollande, et semble pendant trois ans avoir fait, dans ce dernier pays, un séjour tranquille. Il y était encore, en avril 1640, lorsque le gouvernement suédois" lui accorda de nouveau, l'autorisation de procéder à la fonte des canons de fer. Il eut, à cette occasion, une correspondance intéressante avec l'amiral Gyllenhjelm, l'un des cinq régents du royaume. Charles Gyllenhjelm, baron de Bergquarn, n'était pas le premier venu. Frère naturel de Gustave-Adolphe, qu'il avait fidèlement servi, il se trouvait ainsi l'oncle de la reine Christine, et jouait un rôle important dans
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l'Etat, pendant sa minorité. Littérateur distingué, autant que vaillant soldat, il avait profité d'une longue captivité en Pologne pour traduire en vers quelques psaumes de David.
L'on peut trouver l'un d'entre eux, dans le psautier de l'église de Suède. Gyllenhjelm adressait de Nycoping la lettre, qui suit à « Monsieur L. de Geer, marchand renommé, mon bon amy bien respecté, demeurant à présent à Amsterdam :
» Monsieur, puisque ces jours passés, de la part de S. M. notre reine, pour le bien de son royaume et de ses sujets, on a trouvé bon en la régence du royaume de ne permettre à un chacun confusément la fonte des canons de fer. . . pourquoi doncques vous a été octroyée votre demande de continuer encore l'espace de cinq ans cette pratique, avec privilèges tels que vous aurez à voir par l'escrit sur cela donné, sans que aucun en puisse sinon par communication avec ceux qui en sont privilégiés. » Après cette entrée en matière quelque peu longue, l'amiral annonçait à Louis de Geer qu'il avait lui-môme,
« voyant que vos premiers ans privilégiés s'en altoient bientost finir, » « encomniencé en ses propres, terres une même affaire de fondre des canons. » « Gomme vos privilèges m'ont été présentés à subsigner, » continuait-il, « je Fay en vostre faveur aussitost fait, me réservant envers votre beau-fils et fils la liberté de continuer mon œuvre encornmeneée, par comnnumcation et faveur de vous-même; sauf toutefois vostre mécontentement ou préjudice en la matière et l'étoffe qu'elle ne soit bonne et parfaite, voire salon la censure et jugement du collège des montagnes et minières, comme il est cortenu en vos privilèges. » L'amiral faisait en* suite remarquer à son correspondant qu'il aurait pu s'adresser, s'il l'avait voulu, à la compagnie de Juletta, compagnie qui avait obtenu, elle aussi, l'autorisation de fondre des canons de fer. Mais, disait-il, « «Rassurant de vostre loyauté el amitié envers moy, puisque phitost, j'ay voulu communiquer ce négoce avec vous que non avec ceux de Juletta, j'attendray bien-
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tôst voslre response et consentement par vos lettres, et cependant continueray mon affaire; car y ayant employé tant de dépenses et assuré mes amis en divers lieux de leur en faire part et présent, aussi bien que pour mon propre profit, je n'en puis pas désister, mais le maintenir par quelle voye que ce soit. Priant Dieu que par sa bénédiction, tant vous que raoy, y puissions prospérer et nous bien trouver. Adieu et croyez que je suis, Moftsieur, vostre très affectionné amy pour gratifier et servir. »
Quelle fut la réponse définitive du bon amy de l'amiral Gyllenhjelm à cette demande d'association? Nous sommes réduits à la deviner; mais il est presque certain qu'elle fut favorable. Les bons rapports ne cessèrent pas , tout au contraire, entre les deux grands fabricants d'artillerie; et Louis de Geer connaissait trop biea les hommes, pour ne pas savoir qu'il faut parfois s'adresser à leurs intérêts. Il pouvait lui être utile, en plus d'une occasion, d'avcèr pour associé et pour obligé l'oncle de la reine,
et l'un des cinq régents du royaume, et l'affection de Gyllenhjelm, pour le « gratifier et servir » ne pouvait être que fortifiée par des relations commerciales avantageuses.
Le frère de Gustave-Adolphe n'était pas le seul d'ailleurs, parmi les conseillers du trône, à suivre avec intérêt les entreprises de Louis de Geer. Le grand chancelier lui-même, prit, dans plus d'une circonstance, une part personnelle dans ses affaires. Axel Oxensljern n'avait pas seulement pour but l'augmentation de sa fortune. Ce politique habile voulait prêcher d'exemple. Il déplorait de voir la noblesse suédoise incapable de servir son pays, autrement que par l'épée ou par la charrue. Que ne comprenait-elle mieux ses devoirs et la grandeur de son rôle? Que ne suivait-elle, en s'adonnant au négoce, l'exemple des patriciens de Gènes ou de Venise? Pourquoi se consacrer uniquement à la culture des terres? Où donc était la différence essentielle entre le propriétaire et le fabricant; l'un vendant au meilleur prix le blé
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recueilli dans ses champs, le bois coupé dans ses forêts, la toison enlevé à ses brebis ; l'autre s'eflbrçant de tirer le gain le plus élevé des armes, des outils, des tissus produits dans ses manufactures? Le chancelier Oxenstjern ne se trompait pas, et l'histoire est là pour le prouver.
La vraie mission d'une aristocratie est de se trouver à la tête de toute entreprise, qui peut contribuer à la gloire comme à la prospérité nationales. Les cadets des maisons anglaises, qui n'ont pas craint de descendre dans le rang, et qui n'ont pas cru déroger, ont mieux servi leur patrie que les cadets français, souvent besogneux, et s'efforçant souvent « de fumer leurs terres » par des mésalliances peu honorables. Le sang, qui coulait dans les veines de leur femme, ne devait-il donc pas couler dans les veines de leurs enfants? L'argent, qui salissait gagné par un travail honnête, n'avait-il donc plus d'odeur, quand il devenait le prix d'un nom livré contre quelques sacs d'écus?
L'empire des mots a toujours été grand eu France. Par ordonnance royale, il était dit qu'on pestait gentilhomme, en soufflant du verre, et qu'on tombait dans la roture, en forgeant du fer; qu'un fabricant d'étoffe de soie pouvait parler de sa noblesse, mais qu'on perdait toute naissance, en se consacrant au coton. Et c'est ainsi, que tous les descendants des émigrés, qui, pendant la terreur, ont su gagner leur pain à la sueur de leur front, auraient du être déclarés déebu& de tout privilège.
Ce serait e&timer bien peu la mémoire d'une longue race d'aïeux, que d'aboutir à cette conclusion; et ce serait bien mal comprendre le rôle que doivent jouer, encore aujourd'hui, ceux qui peuvent suivre des exemples et invoquer une tradition.
Le chancelier Oxenstjern avait senti la nécessité de mêler la noblesse à la vie intime du pays. Aussi, ne se contentait-il pas de placer des. so*»mes d'argent dans les entreprises formées par de Geer; il tenait à faire lui-même
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par Lie de l'administra Lion de ces sociétés. Il signa et* personne L'acte de constitution de la compagnie, poarlaeoostructioneles vaisseaux, dans les chantiers de Westerwyck; il prit part à l'organisa tioa de la compagnie hollandosuedoise, destinée au commerce, sur la côte occidentale de l'Afrique. Plein; de confiance, comme l'avait été avant lui Gustave-Adolphe, dans la sagesse, et dans la probité de Louis die Geer,. il faisait souvent appel à ses lumières pour résoudre les questions économiques et finaiHieiières.. Les cinq régeats du royaume a'bésitaieitt pas, en 164i, à reconnaître, de la manière tar plus formelle tous les services rendus à la Suède par de Geer; ils constataient en termes précisa que a par ses entreprise* confia dêrabâes, par son commerce d'armes de guerre, il avait contrihaé à défendre le pays centre ses ennemis ; qtt*t> y avait introduit une meilleure méthode peu* tondre le £er, pour forger et fabrâpier les arme»; que par ses soins?,, des n*a>-
»u£acture9 et des- usines coûteuses avaient été
établies; que sur son appel, de nombreux ouvriers étrangers étaient accourus, et qu'il avait ainsi créé une source importante de prospérités nationales. »
En récompense de bienfaits si publiquement attestés, Louis de Geer demanda, la même année, à être reçu* dans Tordre équestre suédois. Il ne fit pas cette démarche dans un but <le vanité. Le descendant de la maison de Hamal, le patricien hollandais, estimé dans l'Europe entière, ne croyait pas ajouter à la considération dont il jouissait, en allant siéger à Stockholm, dans la Chambre des seigneurs; m^is il trouvait à cette mesure deux avantages précieux. Il assurait à ceux de ses enfants, qui voudraient rester Suédois, une position et une influence héréditaires dans leur nouvelle patrie. Il devenait capable d'acheter, pour les leur transmettre, les biens territoriaux qu'il désirait posséder en Suède. En 1638 et 1641, la régence du royaume, voulant remédier à la situation précaire du trésor public, avait décidé l'aliéna-
lion d'une partie des domaines de la couronne; mais en imposant pour cette vente deux conditions capitales. L'achat de ces propriétés ne pouvait être fait que par des nobles; la reine Christine aurait le droit, dans Tannée qui suivrait sa majorité, de reprendre au prix coûtant les biens ainsi concédés.
Le 4 août 1641, fut signé par les cinq régenta un diplôme, conférant la noblesse à Louis de Geer et à ses descendants. Le sénéchal Pierre Brahé, le maréchal Jacques de la Gardie, l'amiral Charles Gyllenhjelm, le chancelier Axel Oxenstjern, le trésorier Gabriel Oxenstjern, vinrent constater, encore une fois, dans cet acte, la reconnaissance due par le peuple suédois à ce nouveau chevalier.
L'usage était alors en Suède de modifier les armoiries des familles étrangères, admises dans le corps équestre. La tète de bélier, qui formait le cimier de l'écusson des de Geer, fut remplacée, sans son autorisation, par une tête de bouc. Il se plaignit vivement de ce changement.
qu'il déclarait une insulte laite à ses ancêtres, et demanda formel leinent à conserver sesanaes entières. L'autorisatton lui en fat accordée. Il prit séance, en 1642, dans la Chambre des Seigneurs* il m'était jamais venu à Stockholm avant 1&41 ; il y acheta alors, dans ia rue de Gotha, une maison qu'il fit agrandir. Mais c'est dans les provinces qu'il voulait avoir, et qu'il parvint à acquérir de grandes propriétés. San premier achat considérable fut celui de Finspong 1 et du dis(rict cpii l'entourait U s'était attaché à cette région, où il avait livré -ses premiers combats industriels en Suède; et désirait devenir le maitre unique et incantesté «des ^établissiemenls, dont il n'avait été jusqu'alors que le locataire. Finspowg et iGodegard, dont il fit en même temps l'acquisition, lui furent attribués pour «environ 3ôft,ÔQ0 Ihmes- De ce moment, cessa son association arec de
1. Finspong avait auparavant appartenu, comme fief» à Jean, duc d'Ostrogolhie. Une des filles de 'Gustave Wasa **Mt «aussi possédé ^ecftbe belle terre,
Besche, pour l'exploitation de cette usine. En 1643, il devint aussi propriétaire, pour une somme à peu près égale, d'Oesterby, Leufsta, Gimo et Stensbo, et se trouva ainsi possesseur de terres très importantes. En 1646, la reine Christine devenue majeure confirma, par des lettres patentes du 30 juin, les opérations faites par la couronne avec Louis de Geer. L'on raconte qu'à cette époque, l'un des commissaires royaux dit, en s'adressant à 4e Geer : « Vous acquérez les meilleurs biens du royaume. »
Celui-ci ne resta pas sans réponse. « Ils étaient des plus mauvais quand on me les a cédés, et je suis prêt à les rendre, si Ton restitue mes avances. » Est-il besoin d'ajouter que les avances ne furent pas restituées ; le trésor était trop pauvre pour faire iJes remboursements; les nouveaux services que Louis de Geer venait de rendre à la Suède, rendaient impossible une mesure, qui lui eût autant déplu.
Au mois de janvier 1644, la Suède et le Danemarck avaient recommencé Ja lutte séculaire
interrompue par une paix, qui avait duré plus de trente ans. Christian IV, roi de Danemarck, n'était point un prince ordinaire, il ne manquait ni d'intelligence, ni de courage. Gustave* Adolphe déclarait l'estimer au-dessus de tous les autres souverains d'Europe. « Je regrette seulement, » ajoutait-il, « que nous nous trouvions si près l'un de l'autre. » Après la mort du vainqueur de Wallenstein, Christian avait soutenu, non sans dignité, une guerre difficile contre l'Empire; mais depuis de longues années, il ne voyait pas sans jalousie la puissance croissante de la Suède; l'alliance conclue, en 1641, entre ce royaume et les Provinces Unies, lui paraissait menaçante; c'était contre lui, croyait-il, que les articles secrets de ce traité étaient rédigés; la question des détroits* restait
1. La navigation dans la Baltique, et le passage du Sund, ont toujours été une cause de difficultés et ub prétexte d'hostilités entre le Danemarck, la Suède et les autres puissances maritimes. Les Provinces Unies étaient lout particulièrement intéressées à la liberté de la navigation. En 165*7, à la suite d'une guerre désas-
d'ailleurs, un sujet constant de diiïérends.
En 1643, huit vaisseaux suédois furent saisis brusquement dans le Sund et leurs marchandises confisquées, sans prétexte plausible. Il se trouva que, parmi ces vaisseaux, plusieurs étaient hollandais et appartenaient à de Geer. Le gouvernement suédois , indigné de ces procédés, résolut de ne pas se laisser surprendre. Il ordonna au général Torstenson, qui guerroyait «en Allemagne, d'envahir le Holstein et le Jutland. Une autre armée, sous le commandement <le Horn, s'emparait en même temps de la province de Scanie. « Le Danemarck nous a traités, toute cette année, comme de mauvais garnements et comme des esclaves, sans souci de l'amitié ou des traités, » écrivait le chancelier Oxenstjern à son fils, en lui annonçant
Ire use contre la Suède, le Danemarck dut pour garder les droits de péage du Sund, interdire l'entrée de la Baltique à toutes les escadres étrangères. « J'en ai vu les clefs de bois dans le port d'Amsterdam,» déclara, au roi de Suède, van Beuningen, envoyé des États généraux. Sa prédiction se réalisa.
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l'ouverture des hostilités. Les premières rencontres furent toutes dévaforables aux Danois. « Le roi, en 1644, sera obligé de sortir de son royaume, un bâton à la main, » avait prédit lecélèbre astronome, Tycho Brahé; et cette prophétie, répétée partout, semblait se réaliser. Christian répondit à des mesures qu'il avait provoquées, en implorant le secours de l'empereur qu'il avait jadis combattu; le feld-maréchal Gallas s'avança pour le soutenir, à latête des forces impériales.
Cependant, les cinq régents du royaume de- Suède s'étaient décidés à envoyer à l'étranger un ambassadeur, chargé de demander des subsides et d'organiser des renforts. Leur choix: se porta sur Louis de Geer. Sa réputation, soi* habileté? ses richesses, la considération dont il jouissait dans toute l'Europe, le désignaient à leurs suffrages. « Je vous renvoyé à Louis de Geer, qui vous mettra au courant de toute l'affaire, quand il en trouvera l'opportunité, » faisait savoir le chancelier Oxenstjern à son fils-
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Jean, Tun des plénipotentiaires à Osnabruck.
C'était vis-à-vis de la Hollande, qu'était la principale mission de Louis de Geer. Il devait, d'après ses instructions, commencer par s'entendre avec le résident suédois à La Haye, Spiering; puis voir le prince d'Orange et se concerter avec les Etats généraux. Il aurait soin d'insister sur l'intérêt qu'avaient les Provinces Unies à prendre à la guerre une. part ouverte; non seulement elles exécutaient les clauses du traité d'alliance, mais elles s'assureraient la libre navigation de la Baltique» Que si les États refusaient d'intervenir, Louis do Geer devait demander des secours à la province même de Hollande, à la Zélande, à Amsterdam, à certaines villes de Frise. Dans tous les cas, il avait l'ordre d'organiser et de £aire mettre à la voile une flotte d'au moins trente vaisseaux; qui serait montée par les soldats suédois, cantonnés dans. le Nord de l'Allemagne. Quant aux dépenses,, elles seraient réglées à l'aide des
subsides que fourniraient les Etats généraux,
et, à défaut de ces derniers, grâce à un fond de 500,000 1., que formeraient, pour une moitié, les régents; que Louis de Geer se faisait fort de procurer, pour l'autre. Les conseillers suédois recommandaient enfin à leur négociateur de suivre, avec le soin le plus vigilant, toutes les menées du gouvernement de Danemarck, et de s'efforcer d'obtenir quelque soutien de l'Angleterre et de l'Ecosse.
C'est le 20 décembre, que furent signées ces instructions. Louis de Geer entra aussitôt en campagne; il quitta la Suède, au fort de l'hiver, et se rendit en Allemagne dans les premiers jours de janvier, pour mettre les plénipotentiaires d'Osnabruck au courant des événements. Il était à Amsterdam en février, il en partit sans retard pour La Haye, se rendit chez l'envoyé Spiering, et se présenta avec lui devant le stathouder Frédéric-Henri. L'accueil qu'il en reçut fut loin de répondre à ses espérances.
Non pas que le stathouder ne se montrât fort courtois, et très disposé à plaire à ses interlo-
eu leurs. Le prince Frédéric-Henri de Nassau étail renommé, pour la bonne grâce de ses manières et l'affabilité de son langage. Général habile autant qu'adroit diplomate, on disait de lui, « qu'il semblait n'avoir d'ennemis que pour se réconcilier avec eux. » Mais tant d'amabilité n'importait guère aux Suédois, quand elle ne servait qu'à couvrir un refus très positif d'intervenir. Le prince, comme les Etats généraux, ne voulait pas prendre parti dans la lutte engagée, et désirait se tenir sur la réserve. « Je déplore qu'il s'oppose perpétuellement à la juste cause, » écrivait de Groot (Grolius), ambassadeur de la reine Christine, à la cour de France. Le grand philosophe politique, recueilli par la Suède après sa fuite de Hollande, n'oubliait peut-être pas que le frère de Frédéric- Henri l'avait fait enfermer, dans le château de Loevonstein ; mais ce n'est pas la rancune seule qui l'inspirait. Il revient, sans cesse, dans ses dépèches, sur ce qu'il regarde comme une profonde erreur. « Les Hollandais ont perdu la
plus belle occasion de bien faire leurs affaires, » disait-il, « et cela par leurs discordes intestines, et je ne sais quel mauvais sentiment envers la Suède. » Il ajoutait quelques jours plas tard : « C'est la marque d'un gouvernement qui chancelé, que de manquer de si magnifiques occasions d'assurer, à tout jamais, la liberté du commerce. Les Hollandais ont mieux servi, cette année, les intérêts du roi de Danemarck, qu'ils détestent, que les leurs propres, » et un peu plus loin : « Le parti moyen que les États généraux veulent suivre, dans la guerre entre le Danemarck et la Suède, n'est pas un parti. Ils ne savent ni s'assurer des amis, ni se défendre contre des ennemis. »
De Groot ne se trompait pas, en affirmant que la vraie politique, pour les Pays-Bas, eut été de soutenir la Suède, qui leur promettait le libre passage dans la Baltique, en échange d'un secours qui lui était dû. Ce fut eontrela Suède elle-même que, vingt ans plus tard, les Etats eurent à -défendre la liberté de navigation
menacée; mais les Provinces Unies tout entières 41e méritaient pas le reproche, qui leur était -ainsi adressé. La province de Hollande, et tout particulièrement les villes du quartier du Nord, se montraient bien disposées pour la cause suédoise. Aussi, tout en persistant à ne pas se déclarer en faveur de l'un des belligérants, leurs Hautes Puissances ne crurent-elles pas devoir refuser à de Geer l'autorisation d'équiper, contre finances, dans les ports de la République, une flotte de vingt à trente vaisseaux. Elles décidèrent, en même temps, l'envoi sur les côtes de la Baltique, d'une escadre destinée à protéger le commerce de leurs nationaux, et ordoûnèrent le départ, pour Stockholm et Copenhague, d'une double ambassade, chargée «l'offrir leur médiation et de négocier la paix*
Louis de Geer se hâta de profiter de la permission qui lui était donnée. « Je crois que ses affaires marcheront bien, s'il apporte assez d'argent, » écrivait de Groot, le 20 février 1645. Un «mois plus tard , trente-deux vaisseaux, achetés ou
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loués à Amsterdam, à Flissingen, dans d'autres villes encore, étaient armés en guerre, et répondaient à cette question. Ils devaient être montés par plus de trois mille hommes, et Louis de Geer annonçait lui-même à l'évêque suédois Matthias, la réussite de ses plans r « Quant à mon équipage, j'espère que dans quinze jours, je le pourrois rendre prest, » et il ajoutait : « Je suis le marchand converti en homme de guerre. Le marquis Spinola est mort, il faut qu'un autre le relève. »
Le marquis Spinola, lui-même, n'eut pu qu'admirer son successeur. Sur la fin d'avril, la flotte suédoise était prête à mettre à la voile. De Geer avait choisi, pour la commander, l'amiral Martin Thyssen, brave marin zélandais, « homme laborieux et prêt à sacrifier sa vie, sans souci, pour la patrie et la société, » dit un historien contemporain. C'était en combattant contre les Espagnols, sur les côtes du Brésil, que Thyssen s'était acquis une juste renommée. Le vice-amiral Gerritsen était aussi
zélandais. Quant au contre-amiral, c'était un vieux routier des mers, du nom de Blom, déjà chargé d'années, mais plein de vigueur encore, et bien connu pour son expérience. Le viceamiral Gerritsen forma l'avant-garde, avec huit vaisseaux. Thyssen le suit bientôt, avec le reste de l'escadre. Il avait l'ordre de se rendre sur la côte du Jutland, pour y embarquer des soldats suédois, de se diriger ensuite vers la ville de Gothembourg que les Danois assiégeaient;, et après l'avoir délivrée, de se joindre à la flotte de la reine Christine, qui croisait dans la Baltique.
Christian IV, encouragé par les secours que lui avait envoyés l'empereur, s'était décidé à porter la guerre sur le territoire même de la Suède, en commençant, sur la fin de l'hiver r le siège de la ville importante de Gothembourg. Ce n'était pas la première fois que cette cité avait à lutter contre les armées danoises. Fondée en 1607, elle avait été détruite en 1611, par l'ennemi. Reconstruite par Gustave-Adolphe,
elle était de nouycau attaquée, sous le gouvernement de sa fille. Le roi de Danemarck attachait une importance capitale à la reddition de cette place, pour laver la honte de l'occupation facile du Jutland par les Suédois. Gothembourg -était assiégé par terre et par mer. Le stathouder de Norwège, Ànnibal Sehested, à la tète de l'armée, était campé sous les murailles. Christian IV lui-même, commandait la flotte, qui élevait intercepter toute communication, et empêcher tout ravitaillement. Sur la nouvelle des armements suédois en Hollande, il résolut de brusquer les choses; mais le courage des défenseurs de la ville était inébranlable. Le roi fit sommer le commandant Nils Manncrsehildt d'avoir à lui ouvrir les portes; une plus longue résistance était inutile. « Nous avons décidé, » annonçait-il, « de faire couler quelques bâti* ments à l'entrée de la rivière, devant Elsborg. Votre sauveur, Louis de Geer, et toute sa bande -en seront bien empêchés. »
« Louts de Geer ne réclame pas le nom de
sauveur de la ville, » répondit noblement Nils Mannerschildt, « il en donnera, comme nous, tout l'honneur à Dieu, et ne demande, comme nous, d'autre nom que celui de serviteur fidèle <le notre reine. »
Christian se lassa bientôt d'attendre une soumission, qui pouvait tarder longtemps encore. Après avoir rendu la passe d'EIsborg impraticable, il mit à la mer, avec sa flotte, et s'avança à la rencontre de l'escadre suédoise, qu'il trouva, sur les côtes du Jutland, occupée à procéder à l'embarquement des soldats. Une violente tempête arrêta le début des hostilités. Le calme revenu, le roi de Danemarck se vit à la tête de neuf vaisseaux; trois navires seulement restaient à l'amiral Thyssen. Le combat s'engagea avec ardeur, soutenu des deux parts, avec tua mâle courage. Les marins zélandais, bien »qa'accablés par le nombre, firent des cnearveilles. L'amiral Thyssen parvint à forcer la ligne danoise, et put se retirer glorieuseraent; il séjourna dans le détroit de Listerdiejr,
la flotte danoise croisait dans les mêmes eaux r sans oser recommencer la bataille. Au début de juillet, Thyssen dut reconnaître que ses vaisseaux ne pourraient plus tenir la mer, sans réparation. Il regagna la Hollande. La nouvelle de ces événements causa en Europe une sensation profonde. Les Danois triomphèrent avec arrogance de la défaite de ces Hollandais- Suédois, comme ils disaient, qui avaient osé lutter contre eux. A Copenhague même, les églises retentirent de solennelles actions de grâce. Dans des circonstances si critiques, de Geer ne se laissa pas abattre; il redoubla d'énergie et d'activité. Sans souci des plaintes, des injures, des menaces; sans crainte des matelots, qui s'étaient révoltés et avaient voulu piller sa maison à Amsterdam, il n'épargna ni peine, ni argent, pour former une flotte nouvelle. Le mois de juillet ne s!était pas écoulé r que l'amiral Thyssen se voyait, de nouveau, à la tête de vingt-deux voiles. Louis de Geer n'avait garde cependant, de négliger les autres
missions qu'il avait reçues. Dans une longue conférence avec les ambassadeurs hollandais, qui allaient offrir leur médiation, il défendait, en termes convaincants, la cause et les intérêts <le la Suède.
Le siège de Gothembourg durait toujours.
€e ne fut qu'après une négociation avec Sehested, commandant l'investissement en l'absence du roi, que l'amiral hollandais, chargé de conduire les envoyés des États, pût obtenir le libre passage sur Stockholm des délégués de leurs Hautes Puissances. La seconde ambassade, destinée à Copenhague, fut moins heureuse encore. En arrivant dans cette ville, elle n'y trouva pas le prince, avec lequel elle devait s'entendre. Christian parcourait la Baltique, victorieux en diverses rencontres des flottes suédoises, qu'il détruisait presque, non loin do Kicl et de Stockholm. La fortune lui semblait île nouveau prospère; le Holstein et le Jutland étaient enlevés à Torstenson par les troupes impériales, sous la direction du felcl maréchal
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Gallas; et le peuple danois se croyait assuré d'un triomphe définitif. Fallait-il s'arrêter en si bons chemins, et compromettre par une. paix trop hâtive de si glorieux résultats? N'était-il;pas nécessaire d'assurer, une fois pour toutes; au Danemarck l'empire si longtemps disputé delà Baltique? Les circonstances n'étaient-elles .pas propices à de si grands desseins? La Suède semblait vaincue; le retard des vaisseaux promis par Louis de Geer avait causé un découragement général, et des récriminations violentes.
« Le roi de Danemarck est si enflé d'orgueil, » écrivait de Groot, « que si la Suède ne parvient pas à le percer d'un grand coup, il ne recouvrera pas la raison. » Christian IV se montra, en effet, plein de hauteur vis-à-vis des ambassadeurs des Etats; quand il consentit à les recevoir, il" refusa d'accéder à toute proposition de trêve, et se plaignit avec amertume des .secours que la Hollande avait fournis à ses ennemis. Ne pouvait-on pas entraver de Geér 2 et
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^'opposer à ses entreprises? Pouvait-on se prélendre allié fidèle, en favorisant des armement* de telle nature? La réponse des ambassadeurs était facile. Louis de Geer avait agi en simple particulier. Il avait, comme tel, le droit de se livrer au commerce, sous la protection des lois. Il eût été contraire à la liberté de lui créer des difficultés. Christian IV ne se déclara pas satisfait, et menaça de sa colère celui qui avait osé braver sa puissance. Il résolut de ne rien épargner pour le punir. Le 7 août 1C44, il adressait à ses sujets la missive suivante, écrite à bord du vaisseau la « Trinité » : « Nous, Christian, roi de Danemarck, des Vandales et des Goths, duc de Schleswig, Holstein, Slormark et Detmars, comte d'Oldenbourg et Delmenhorst, à tous savoir faisons; que puisque un groupe de Hollandais se sont laissés attirer et employer, avec leurs vaisseaux, par Louis de Geer, contre notre royaume, notre pays et nos sujets; ainsi nous voulons que ces Hollandaisleurs biens et leurs vaisseaux, partout où ils-
puissent se trouver, soient attaqués, traités <;omme ennemis, déclarés de bonne prise; commandons et ordonnons à tout commandant, bourgmestres, conseillers et autres personnes ayant quelque autorité, de faire saisir ces gens et ces vaisseaux, où qu'ils se trouvent, de les arrêter, emprisonner, condamner et envoyer en notre capitale de Copenhague. » Le 25 du même mois, M. de Cracauw, résident des Provinces Unies, à Hilseneur, prévenait ses hauts commettants, que les Danois ne devaient point faire quartier aux matelots de la flotte de de Geer, qui pourraient tomber entre leurs mains.
Pour ajouter encore à toutes ces mesures, le roi de Danemarck ordonna la confiscation, de plein droit, de tous les bâtiments de commerce appartenant à de Geer. Est-il besoin de dire que de Geer ne fut pas le seul à souffrir de ces prétendues représailles? Bien des négociants hollandais eurent à se plaindre de ce décret; bien des vaisseaux marchands furent saisis,
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sous le prétexte qu'ils avaient à leur bord des marins ayant servi dans l'équipage do Thyssen, ou qu'ils revenaient de porter aux Suédois des armes et des munitions. Si les matelots semblaient bons, on les contraignait par force à s'enrôler au service du Danemarck; les marchandises semblaient toujours bonnes.
Louis de Geer ne se laissa pas plus arrêter par ces violences, qu'il ne s'était laissé effrayer par les menaces des émeutiers d'Amsterdam.
L'amiral Thyssen mit à la voile, et s'avança vers le Sund. Christian IV résolut de lui en disputer le passage, et vint se placer avec neuf grands navires dans le voisinage d'Arnak.
L'escadre suédoise mit d'abord le cap sur Gothembourg, livra bataille à la flotte danoise qui bloquait la ville, et la dispersa. L'amiral Thyssen, encouragé parce succès, voulut en finir; aprèsquolques canonnades insignifiantes contre le château de Kroonenbourg, il se dirigea sur les Danois ; et malgré leurs feux acharnés, grâce à une manœuvre habile et au souffle favorable
du vent, put passer sous leurs yeux et s'avancer librement dans la Baltique.
Ce fut en vain, que la Bette ennemie s'efforça de le poursuivre; les navires frétés par de Geer étaient plus légers que ceux du roi Christian, qui se vit forcé de reconnaître l'inutilité de cette chasse. Irrité de cet échec , il se relira à Copenhague. Pendant ce temps, Thyssen faisait son entrée dans la baie de Calmar. Les chances de la guerre étaient retournées.
« Tout dépendra du succès d'une lutte navale, » écrivait Oxenstjern un peu auparavant. De Groot n'était pas (Tune- opinion contraire. « Je tire grand espoir de la réunion d'une si grande flotte hollandaise et suédoise. C'est sur mer, et sous l'arbitrage de Dieu, que sera résolue cette question maritime. » « L'empire de la Baltique sera au vainqueur, b disaient les envoyés hollandais en Suède.
L'effet moral de l'arrivée de Thyssen fut immense. La confiance ranima tous les courages; la joie publique se manifesta par l'accueil
fait à l'amiral zélandais. Mandé sans relard à Stockholm, il fut reçu de suite par la reine, jqui hii fit don d'une chaîne d'or et lui remit des lettres de noblesse, en l'élevant à la dignité d'amiral du royaume. Une pension de 3,000 L -environ fut ajoutée à son traitement annuel. Les ennemis de Louis de Geer étaient réduits au silence; ses amis triomphaient II arriva luimême en Suède, avec deux vaisseaux et des munitions. De Groot apprit cette nouvelle avec plaisir : « Les honneurs conférés à Martin Thyssen me plaisent, » écrivait-il, ci ce sera un encouragement pour lui et pour les autres... Je me réjouis fort de l'arrivée du comte de la Gardie, et de de Geer avec lui. »
L'automne arriva avant la réunion complète de la flotte suédoise. Ce ne fut que sur la fin de septembre, que l'amiral Wrangel leva l'ancre, et s'avança à la rencontre de Thyssen, qu'il trouva dans la baie de Calmar. Les deux escadres marchèrent d'accord, à la recherche des Danois. Ces derniers croisaient près de
Femern, entre Laland et Langeland, sous le commandement de l'amiral Pros Mundts, qui se trouvait à la tête de forces inférieures à celles de ses adversaires. Les amiraux suédois essuyèrent une tempête terrible, avant de pouvoir aborder l'ennemi; mais le vent s'apaisa enfin, et Wrangel décida l'attaque.
Le dimanche 13 octobre, au matin, les marins suédois, après avoir assisté au service divin, reçurent le signal du combat; ils s'y précipitèrent avec impétuosité. Les Danois supportèrent vaillamment le premier choc. Les deux vaisseaux amiraux en vinrent aux prises, el ne se séparèrent qu'après une lutte acharnée. Le vice-amiral Uhlfeld était à la tète de la division opposée à Martin Thyssen. Il soutint courageusement son attaque. Un des navires équipés en Hollande coula à fond, mais la victoire se dessina bientôt en faveur des Suédois. Uhlfeld, blessé à mort, vit quatre de ses vaisseaux engloutis par la mer. Quatre autres, complètement désemparés, tombèrent entre les
mains des vainqueurs. L'amiral Pros Mundts iui-même succomba, non sans gloire, et n'assista pas à la défaite complète des siens. Les vice-amiraux Grabou et Jasmund furent prisonniers; l'un eut son bâtiment incendié, le second dut se rendre. Plus de mille matelots danois eurent le même sort. Le désastre était absolu. Deux navires seulement y échappèrent et purent, après une longue poursuite, arriver jusqu'à Copenhague, où ils portèrent le deuil et la désolation. Une descente armée des Suédois paraissait certaine. La ville fut mise en état de défense.
La sinistre prédiction du vieux Tycho Brahé dut se présenter alors de nouveau à l'esprit du roi Christian. Schiller, pour ajouter sans doute à l'effet dramatique de son récit, a cru devoir écrire, dans son histoire de la guerre de trente ans, que le souverain danois avait assisté en personne à la destruction de sa flotte, et que son œil droit avait été percé pendant la bataille. Le grand poète s'est trompé. C'est
quelques mois plue tôt, et lors de sa victoire,» qro Christian IV avait été ainsi frappé, il n'était pas présent au second combat de Femern. « L'histoire est avant tout un magasin pour ma fantaisie. » L'aveu est de Schiller lui-même.
Si la tristesse était grande à Copenhague; à Stockholm, la joie et l'orgueil étaient sur tous les visages. Les fêtes succédaient aux fêtes, en l'honneur des vaillants marinsqui avaient sauvé la patrie; les détonations d'artillerie se mêlaient au son des cloches d'église, des services solennels d'actions de grâce étaient célébrés. Les ambassadeurs hollandais, eux-mêmes r croyaient devoir prendre leur part de Pallégresse publique, par des feux d'artifice et dessalves de réjouissance.
Pendant ce temps, la haine et la colère contre les Provinces Unies allaient croissant en Danemarck. « Ces événements n'ont pas contribué à faire voir notre légation dans ce royaume, de meilleur œil, » écrivaient les envoyés des État& généraux.
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Parmi les capitaines, qui contribuèrent le plus au brillant succès des Suédois, U en est un qu'un Français ne saurait passer sous silence. Abraham Duquesne se fit remarquer de tous, dans cette importante journée, par sont brillant courage et son habileié. C'est lui, qui délivra l'amiral Wrangel en danger d'être pris par les Danois; c'est à lui, que Eut confiée la poursuite des derniers débris de la flotte ennemie. 11 préludait ainsi à la glorieuse carrière <pi'il devait couronner, en 1676, par la victoire de Messine. Noble exemple d'un grand homme et d'un héros, qui sut rester fidèle à son roi, sans mentir à sa foi religieuse. Quelques jours auparavant, un autre officier français, plus jeune encore que Duquesne, acquérait, dans les plaines de Rocroy, une renommée immortelle, en luttant contre les vieux bataillons de l'armée d'Espagne; et la victoire remportée par le grand dondé ne sauvait pas seulement sa patrte r mais servait utilement dans toute l'Europe 1m peuples attachés à la politique de la France.
L'approche de l'hiver empêcha la continuation des hostilités navales entre la Suède et le Danemarck. La flotte suédoise alla hiverner à Wismar; l'escadre commandée par Thyssen retourna en Hollande par le Belt, après avoir déposé, sur les côtes du Jutland, quelques troupes destinées à renforcer les garnisons suédoises. Thyssen eût voulu laisser huit vaisseaux pour la défense de Gothembourg, mais ne put en donner que quatre; le temps pour lequel ses matelots étaient engagés allait expirer. Il délivra sur sa route trois navires, appartenant à de Geer, que l'amiral danois Geddes tenait bloqués dans une baie. Il devait revenir l'année suivante avec une flotte nouvelle, pour assurer la puissance maritime de la nouvelle
patrie, qui l'avait si bien accueilli. Louis de Geer avait contribué, pour la moitié, à l'armement de cette dernière escadre.
La suite de la guerre fut plus défavorable encore au gouvernement danois. Le Feld Maréchal Gallas, après avoir tenté d'affamer les
Suédois, qu'il avait resserrés dans le Jutland, était poursuivi à son tour par le général Torstenson, et voyait sa cavalerie et son infanterie successivement détruites au combat de Juterbock et à la bataille de Magdebourg, « acquérant ainsi la réputation d'être le général du monde le plus habile à perdre une armée, »
dit Puffendorf.
Les Provinces Unies, irritées par les procédés insolents du roi Christian, envers les envovés des Etats, s'étaient décidées, de leur côté, à tenir un langage menaçant à la cour de Danemarck.
La flotte hollandaise, forte de quarante vaisseaux de guerre, avait passé le Sund le 15 juillet 1645, sans payer de droits pour les centaines de navires marchands qu'elle avait mission d'escorter. Quelques historiens affirment même que l'amiral, qui la commandait, se contenta de saluer personnellement Christian IV, qui du château de Kroonenburg, assistait au défilé de l'escadre des Pays-Bas. Et, comme on demandait à l'amiral, pourquoi il ne rendait pas
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à .Sa Majesté danoise les bonnçurs aocoataotaés, il #e serait contenté de répondre qu'il agissait, d'après rendre de ses seigneurs et .maîtres.
£&riatian IV, vaincu 4e tous côtés, était trop sqge, malgré son orgueil, pour ne pas se résigner à conclure une paix, même dépfaratUe»
Elle fiai signée, sous la médiation de la Fraace, le 13 avril 1645, à Brosembro*. « Je j»e réjouis que Je «grand chancelier asiate aux iconieneûces avec le Daoecnarck, j> écrivait de GpooL « Là où il sera, rien me manquera à la prudence, Je me ifélicite aussi que nos plénipotentiaires aient près d'eux, pour les conseiller, Louis 4e Geer, qui connaît ai bien tout oe qui se rapporte au tiomokerce et à la navigation. » Quelles <jue fussent la .sagesse d'Qxeastjera et l'iotettigenoe 4to trtDais (de Geer, c'est à la position critique «ht Daneroarck qu'il &ut surtout attribuer l'acceptation, par le roi Christian, de concluions vraiment désastreuses. 11 cédait à la Suède les
1. Toir le texte du traité dans Damont : Corps univcffsel du drort des gens. VL, J, 312; SU.
provinces de Jœmtelande et de Berjedaie, lesîles de Gœlfelande et d'Oœsel, et lui acoordait, pendant trente ans, l'occupation de la Halbœdie. Le libre passage du Sund était aussi donnéaux Suédois. La Hollande, de son côté, obtenait un abaissement important des droits de péage, pour une durée de quarante années, après lesquelles la question devait être tranchée, dans un sens favorable à ses revendications.
Le règne de la reine Christine s'ouvrait glorieusement. Elle venait d'arriver à la majorité^ et jouissait d'un pouvoir, auquel elle devait renoncer dix ans plus tard, encore dans tonte la force de TSge. Pour célébrer le moment, où elle -avait pris en mains le gouvernement de son pays, elle fit frapper une médaille, portant cTtra «ôté une inscription en son honneur, rappelant de l'autre la victoire remportée par ses flottes sur les Danois.
ïjmris de Geer avait, plus que personne, te droit d'être fier de ce triomphe. Par l'armement et l'envoi de son escadre de secours, il
avait rendu à la Suède le plus signalé service; par son influence en Hollande, il avait contribué à maintenir et à développer, dans cette province, les bonnes dispositions, en faveur du royaume. L'un de ses fils, nommé Louis comme lui, avait levé en Hollande, sur la demande de la reine Christine, un régiment dont il était nommé colonel, par acte du 4 mai 1645.
Quelles furent les récompenses obtenues par Louis de Geer, en échange de ses bienfaits?
Quelle reconnaissance recueillit-il pour des efforts si prolongés et couronnés d'un tel succès? Agrippa d'Aubigné, dans son Histoire universelle, se plaint avec bien de l'esprit, mais avec beaucoup d'amertume, de l'ingratitude du bon roi Henri. C'était en 1587, après la bataille de Coutras; d'Aubigné et l'un de ses compagnons, Jacques de Caumont la Force, étaient couchés dans la garde-robe de la chambre où couchait le roi de Navarre. « La Force, » dit d'Aubigné à son camarade de lit, « notre maître est un ladre vert, et le plus ingrat mortel qu'il y ait
sur la face de la terre. » — « Que dis-tu, d'Aubigné, » lui demanda la Force à demi-endormi. « Il dit, » lui répéta le roi de Navarre, qui avait tout entendu, « que je suis un ladre vert et le plus ingrat mortel qu'il y ait sur la terre. » D'Aubigné se tint coi, un peu inquiet. « Mais, » dit-il, « quand le jour parut, ce prince, qui n'aimait ni à récompenser ni à punir, ne m'en fit pas pour cela plus mauvais visage, et n& m'en donna pas un quart d'écu de plus*. »
La reconnaissance n'est pas la vertu des rois. Christine de Suède, comme Henri IV, « arborait des espérances de l'avenir, qui faisait avaler les duretés du présent. » Elle fit à Louis de Geer beaucoup de promesses, et lui écrivit des lettres très élogieuses : « J'emploieray tout mon pouvoir à récompenser vos services rendus, » lui disait-elle, « montrant ainsi que je demeureray ce que je suis, voire clémente reine. » Le pouvoir de la reine de