I. boit
CASSIUS
Ami, mon cœur a soif de vous faire raison. Verse encor, Lucius, que la coupe déborde : je ne puis boire trop de l’amour de Brutus.
Fntrcnt Titinius it M'ssala.
BRUTUS
Entrez, Titinius. Salut, bon Messala. Maintenant, prenons place autour de ce flambeau; examinons ce qu’exigent les circonstances.
Tous quatre s’asseyent autour de la table.
CASSIUS
Quoi! Portia!... Partie!
BRUTUS
Assez, je vous en prie. — Messala, j’ai reçu des lettres, — les voici, — m’annonçant que le jeune Octave et Marc-Antoine marchent sir nous avec des forces imposantes, dirigeant leur expédition vers Philippes.
MESSALA
J’ai des lettres aussi de la même teneur.
BRUTUS
Ne disent-elles rien de plus?
MESSALA
Elles ajoutent que par des mises hors la loi Lépide, Octave, Antoine ont déjà mis à mort cent sénateurs.
BRUTUS
Nos lettres sont un peu différentes. Les miennes comptent soixande-dix sénateurs qui sont morls dans leurs proscriptions. Cicéron est l’un d’eux.
CASSIUS
Cicéron est l’un d’eux ?
MESSALA
Oui, Cicéron est mort. Ils l’avaient compris dans la liste des proscrits. Monseigneur, votre femme... En avez-vous des lettres?
Non, Messala.
MESSALA
Dans vos lettres, on ne vous écrit rien sur elle ?
BRUTUS
Rien, Messala.
MESSALA
Vraiment?... C’est singulier.
BRUTUS
Pourquoi cette demande? Vous parle-t-on d’elle, à vous?
MESSALA
Non, monseigneur.
BRUTUS
Parlez comme un Romain : dites la vérité.
MESSALA
Je la dirai : supportez-la comme un Romain. Il est sûr qu’elle est morte, et d’étrange manière.
BRUTUS
Adieu donc, Portia I — Nous devons mourir tous. C’est en songeant qu’un jour elle devait mourir que j’endure aujourd’hui sa mort patiemment.
MESSALA
Les grands hommes ainsi souffrent les grandes pertes !
CASSIUS
J’en sais autant que vous là-dessus. Ma nature pourtant ne pourrait pas se résigner ainsi.
BRUTUS
A notre œuvre vivante, à présent ! — Pensez-vous qu’il soit bon de marcher au plus tôt sur Philippes? Je ne le crois pas bon.
BRUTUS
Votre raison?
CASSIUS
Voici : mieux vaut que l’ennemi nous cherche. Laissons-le fatiguer ses soldats, épuiser ses ressources et se nuire à lui-même; et nous, restés en place, nous serons reposés, pleins de force et d’entrain.
BRUTUS
Bonnes raisons, que de meilleures vont détruire. Les habitants de ce pays jusqu’à Philippes sont attachés à nous par la seule contrainte. C’est à regret qu’ils nous ont fourni des subsides. Si l’ennemi peut traverser leur territoire, ils accourront grossir ses rangs, et l’on verra chaque jour augmenter sa force et son courage. Ces avantages-là, nous les lui retranchons si nous allons à Philippes lui faire face, laissant derrière nous ces peuplades.
CASSIUS
Cher frère, écoutez-moi...
BRUTUS
Pardon ! — Notez encor ceci : nous n’avons plus rien à tirer de nos amis; nos légions sont au complet, et notre cause est mûre. L’ennemi, lui, grandit chaque jour. Nous sommes sur le faite, et tout près de descendre. Dans toute chose humaine, il est une marée. Qui profite du flot arrive à la fortune. Mais qu’on le manque, et le voyage de la vie est toujours traversé d’écueils et de détresses. C’est sur la pleine mer que nous sommes à flot. Saisissons le courant lorsqu’il nous favorise : sinon tout est perdu. TUT f "2****”
CASSIUS
Vous le voulez? Marchons! Nous partirons et nous les joindrons à Philippes.
brutus.
Sur cet entretien l'ombre épaisse est descendue. Une nécessité s’impose à la nature : faisons-lui quelque temps l’aumône du repos. Nous n’avons plus rien à dire?
CASSIUS
Non. Bonne nuit. De bonne heure, demain, debout et puis en route!
BRUTUS
Ma robe, Lucius. Adieu, bon Messala. Bonsoir, Titinius. Très noble Gassius, bonne nuit, bon repos !
CASSIUS
O mon cher frère ! Elle avait commencé bien mal, cette soirée. Que jamais désaccord semblable entre nos âmes ne s’élève ! Brutus, songez-y.
BRUTUS
Tout est bien.
CASSIUS
Bonne nuit, monseigneur.
BRUTUS
Bonne nuit, mon bon frère.