TITINIUS, MESSALA
Bonne nuit, monseigneur Brutus.
Gassius, Messala et Titinius sortent.
BRUTUS
Salut à tous. (A Lucius qui lui apporte un vô ement de nuit.) Donne-moi cette robe. — As-tu ton instrument?
LUCIUS
Là, dans la tente.
BRUTUS
Eh! quoi! Tu parles en dormant? Pauvre enfant, je ne puis blâmer ta lassitude. Appelle Claudius et quelqu’un de mes gens. Je veux qu’ils dorment sur des coussins dans ma tente.
LUCIUS, allant à l’entrée de la tente.
Varron et Claudius !
VARRON, entrant, avec Claudius.
Monseigneur nous appelle?
BRUTUS
Oui, messieurs; couchez vous dans ma tente et dormez. Il se peut que je vous éveille tout à l’heure pour vous envoyer à mon frère Cassius.
VARRON
Vous plaît-il qu'en veillant nous attendions vos ordres ?
BRUTUS
Non, je ne le veux pas. Etendez-vous par terre, mes amis : il se peut que je change d’idée, (varron et Claudius se couchent sur des coussins, à gauche. Brutus montre à Lucius des feuillets qu’il vient de tirer de la poche de sa robe.) Tiens, le livre que j’ai tant cherché, Lucius; tu vois, il était dans la poche de ma robe.
LUCIUS
Vous ne me l’aviez pas donné, j’en étais sûr.
BRUTUS
Pardonne, cher enfant, je suis très oublieux. Peuxtu tenir ouverts tes yeux appesantis et tirer de ton instrument quelques accords ?
LUCIUS
Oui, maître, si cela vous plaît.
BRUTUS
Assurément... Je te donne du mal, mais tu veux obéir.
LUGIUS.
Maître, c’est mon devoir,
BRUTUS
Mais je ne devrais pas outrepasser tes forces. Je sais qu’un jeune sang a besoin de repos.
LUCIUS
J’ai déjà dormi, Monseigneur.
BRUTUS
Et ce fut très bien fait. Tu vas dormir encore : je ne te tiendrai pas longtemps; et, si je vis, je serai bon pour toi.
(LUCIUS, assis à droite, a pris un luth et commence à jouer un air qui ne tarde pas à se ralentir, puis à devenir indistinct ) C’est un air somnolent. —O sommeil meurtrierl Sous ta verge de plomb courbes-tu cet enfant qui te jouait un air? (Il va vers Lucius qui, en effet, s'est endormi sur son instrument. Brutus le lui enlève ; puis il ôte son propre vêtement de nuit pour l’en recouvrir ; après quoi, il va s'asseoir à la table, et se met à lire, à la clarté du flambeau. — L’ombre se fait plus épaisse.) Cher petit, bonne nuit, je ne te ferai pas le tort de t’éveiller. Si tu bouges, tu briseras ton instrument .. Je vais te l’ôter... Là... cher enfant, bonne nuit. — Voyons, n’avais-je pas replié le feuillet en quittant ma lecture ? Oui, c’est ici, je crois...
Tout en dormant, Lucius fait entendre un gémissement.
— Puis Varron et Claudine font de même. — Brutus
surpris, cherche à distinguer dans les ténèbres qui
l’environnent, s’il ne se passe pas quelque chose d’a-
normal.
BRUTUS
Mais comme ce flambeau éclaire mal...
À ce moment, une lueur vague apparaît à la porte de la
tente. Elle se précise, prend une forme peu à peu et
devient la face de César.
BRUTUS, se lève, effrayé.
Qui va là? Je pense que c’est la faiblesse de mes yeux qui forme celte apparition monstrueuse. Elle approche de moi. Parle : Es-tu quelque chose ? Estce un dieu que je vois, est-ce un démon, un ange qui me glace le sang et dresse mes cheveux ? Parle, qui donc es-tu?
LE SPECTRE
Ton mauvais génie, ô Brutus I
BRUTUS
Pourquoi viens-tu ?
LE SPECTRE
Pour te dire que tu me verras à Philippes.
BRUTUS
C’est bien. Alors je dois te revoir ?
LE SPECTRE
A Philippes.
BRUTUS
Je te reverrai donc à Philippes, c’est bien. (Le fantôme disparaît.) J'avais repris courage, et tu t’évanouis. J’aurais voulu, mauvais génie, en dire plus. Oh! Lucius! Varron! Claudius ! Qu’en s’éveille ! Glaudius!
LUCIUS, s’éveillant.
Monseigneur, il est mal accordé.
BRUTUS
Il s’imagine encore être à son instrument. Éveilletoi, Lucius.
LUCIUS
Monseigneur ?
BRUTUS
Rêvais-tu, petit, pour avoir ainsi crié ?
LUCIUS
Monseigneur, je ne savais pas avoir crié.
BRUTUS
C’est ainsi cependant. As-tu vu quelque chose ?
LUCIUS
Rien, monseigneur.
BRUTUS
Rendors-toi, Lucius. — Claudius ! Coquin ! — Allons, compagnon, éveille-toi !
VARRON
Monseigneur ?