ÉVÉNEMENTS TRAGIQUES. — VOEUX ET FONDATIONS DE MESSES
Démence de Charles VI. — Le duc d'Orléans faillit en être \iclime. — Vœu du roi d'une châsse pour les reliques de saint Louis. — Louis d'Orléans se dépouille des bijoux qu'il portait sur lui et les dépose sur cette châsse. — Fête de nuit pendant laquelle le roi faillit être brûlé vif. — Louis d'Orléans en est la cause involontaire. — A cette occasion il fonde une chapelle expiatoire aux Célestins et un grand nombre de messes. — 11 suit pieds nus une procession.
Le moment approchait où la France allait subir les suites funestes d'une minorité. Le roi Charles VI, en effet, était monté sur le trône à l'âge de douze ans, et ses oncles avaient à peine attendu la mort de leur frère pour songer h exploiter à leur profit l'enfant mineur et les ressources du royaume. Les uns s'attachèrent donc à découvrir les trésors cachés, laissés et enfouis par le sage monarque. Les autres voulurent s'emparer de l'autorité dans le royaume. Tous d'un commun accord abandonnèrent le jeune prince a ses goûts et a ses inclinations particulières, afin de n'avoir pas plus tard un maître à redouter, mais bien plutôt un roi d'un esprit faible, d'une nature débile, d'un corps usé, plus disposé par tous ces défauts réunis "a l'infliuence des personnes qui s'efforce-
/- MŒMIÈUE PARTIE.
raient de perpétuer leur domination. L'imagination de Tenfant royal fut d'abord détraquée par le merveilleux des romans de chevalerie ; on le laissa ensuite se livrer follement a son plaisir immodéré pour la chasse. Enfin, on Un fit croire qu'a l'âge de quatorze ans il avait gagné une grande victoire dans le champ de Roosbeke. Les oncles du roi, qui l'avaient tenu a l'écart pendant que le combat se livrait , prirent soin de le promener sur le champ de bataille, la où le plus hideux tableau devait frapper ses regards, et ce spectacle terrible porta aussi un coup des plus funestes a l'esprit du jeune roi. De retour h Paris, il fallut tous les jours des fêtes, de folles joies, des tournois ou des chasses dangereuses, pour user l'activité du jeune mouarque qui avait déjh atteint l'âge de vingt et un ans. Le roi se jeta en furieux dans tous ces plaisirs : aucun palais n'était assez grand pour les banquets royaux ; les fêtes se prolongeaient plusieurs jours, la nuit elles se continuaient encore. Enfin tous les plaisirs qui devaient user cette nature faible et appauvrir cet esprit peu cultivé, furent prodigués pendant plusieurs années. « Les oncles du roi ne firent rien pour « l'en détourner. La chambre des comptes inscrivait seule ses « silencieuses doléances, qui ne remédiaient a rien, sur les « feuilles muettes de ses registres. »
La démence du roi éclata peu de temps après les dernières fêtes : on ne doit pas s'en étonner. Le premier accès de sa cruelle maladie coûta la vie a plusieurs seigneurs de la suite du monarque. Au dire de Froissart, Louis d'Orléans fut sur
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le point d'être compté parmi les victimes. Nous emprunterons au modèle des chroniqueurs et des historiens du xiv® siècle la relation de cet événement, l'un des plus funestes dans nos annales, et qui coûta par ses suites beaucoup' de sang a la France, au peuple d'énormes sacrifices pécuniaires, et versa sur le pays tout entier toutes les horreurs de la guerre civile. Voici ce récit :
« Advint. . . que le page qui portoit la lance du Roi se desroya ou s'endormit et n'y pensoit point ; et cette lance laissa et le fer cheoir sur le chapel d'acier que l'autre page avoit sur son chef : si sonnèrent haut les aciers l'un par l'autre. Le Roi, qui éîoit si près que les pages chevauchoient aux fêlions de son cheval, tressaillit soudainement et frémit son esprit : car il avoit encore en imaginacion l'impression des paroles que le fol homme ou le sage leur avoit dit en la foret du Mans. Et vint au Roi, en avision, que grand'foison de ses ennemis lui courussent sur pour occire. En cesteabusion, il se desroia par foiblesse de chef et saillit avant en poignant son cheval, et trahit son espée et se tourna sur ses pages, et en perdit la connoissance et de tous autres hommes ; et cuida bien être en une bataille et enclos de ses ennemis : et haussant son épée et levant contre mont pour ferir et donner un coup, ne lui chailloit sur qui, il s'écria et dit : « Avant ! avant ! sur ces traiteurs ! » Les pages virent le Roi inflammé et se doutèrent a bonne cause et le Guidèrent pour leur desroy avoir courroucé. Si poignirent les chevaulx l'un ça et l'autre la. Le duc d'Or-
léans n'estoit pas pour lors trop loing du Roi. Le Roi adressa devers lui, tenant Tespée toute nue, et jh en avoit le Roi, par la frénésie et foiblesse de chef, perdu laconnoissance, ni il ne savoit qui estoitson frère, ni son oncle. Quand le duc d'Orléans le vit venir vers lui, Tespée toute nue, si s'effraya et ne voulut pas attendre, et a bonne cause, et poindy le cheval hastivement et le Roi après. Le duc de Bourgogne étoit et chevauchoit de costé; et pour l'effroi des chevaux et queja il avoit ouï les pages du Roi crier, jeta son regard de cette part et connut le Roi qui a l'espée toute nue chassoit son frère : si fut tout eshidé et a bonne cause et dit ainsi : c Haro ! le grand meschef ! monseigneur est tout desvoyé : pour Dieu après ! on le prenne ! » Et puis dit encore « Fuyez beau neveu d'Orléans, fuyez monseigneur vous veut occire. . . . Toutefois le duc d'Orléans se sauva, tant tourna et tant tourna et aussi on lui aida (I). » La folie du roi était déclarée !
Cette cruelle maladie laissait cependant au roi quelques moments lucides. C'est dans un de ces moments de raison (2) qu'il voulut accomplir un vœu qu'il avait formé depuis de longues années. Les cendres de saint Louis, déposées dans l'antique abbaye de Saint-Denis,, ne reposaient point encore dans une châsse digne du roi béatifié. Charles VI en fit faire une remarquable par sa magnificence, et il ordonna d'y enfermer les royales reliques. Une grande pompe fut
(0 Froissarf, Jiv. IV, chap. XXIX, cdit. Buchon, t. XIII, p. 93. (2) Vers la fin de l'année 1392. Le Laboureur, t. 1, p.
déployée k roccasion de cette pieuse cérémonie. Cette châsse enrichie d'or, de diamants et de pierres précieuses, fut portée par les princes du sang; et avant de quitter l'église, les seigneurs du royaume, le duc d'Orléans a leur tête, vinrent se dépouiller de tous les bijoux qu'ils avaient sur eux et les déposer sur les cendres de leur ancêtre pour servir au plus grand ornement du cercueil qui les renfermait.
Un accident arrivé pendant une fête de nuit, causa au roi, dès le mois de Janvier A 592 — 5 , un nouvel accès de sa cruelle maladie. Froissart nous en raconte ainsi qu'il suit tous les détails, et une miniature d'un manuscrit (l) qui renferme ce récit, nous retrace encore aujourd'hui toute l'épouvante que cet accident dut causer.
€ Le jour des noces, qui fut par un mardi devant la Chandeleur, sur le soir, Hugonen de Guisay fit pourvoir six cottes de toile et mettre à part dedans une chambre, et porter et semer sus délié lin en forme et couleur de cheveux. Il en fit le Roy vêtir une, le conte de Join, un jeune et très gentil cavalier, uneautre, et mettre très bien a leur point ; et ainsi un autre à messire Charles de Poitiers, fils au conte de Valentinois, et à messire Yvain de Galles le bâtard de Foix l'autre ; et la cinquième au filz du seigneur de Nantouillet, un jeune chevalier, et il vestit la sixième. Quand ils furent tous six vestus de ces cottes, qui
(1) Le beau manuscrit de la chronique de Froissart, n° 8323 ancien fond, que possède la Bibliothèque royale et que l'on compte parmi les précieux monuments du xv* siècle, contient, au folio 176, la miniature qui représente ce triste événement.
éloient faites a leur point et ils furent dedans enjoint et cousus, ils se montroient estre hommes sauvages : car ils estoient tous chargés de poil, du chef jusqu'à la plante des pieds...
« Quand ils entrèrent en la salle, on entendit tant a eux regarder qu'il ne souvint de torches ni de torchins. Le Roi, qui estoit devant se départit de ses compagnons, dont il fut heureux, et se trait devant les dames pour lui montrer, ainsi que jeunesse le portoit. Et passa devant la Raine et s'envint a la duchesse de Berry, qui estoit sa tante et la plus jeune.. .. En ce point avintle grand meschef sur les autres, et tout par le duc d'Orléans qui en fut cause, quoique jeunesse et ignorance lui fit faire Il fut trop en voulante de savoir qui ils
estoient. Ainsi que les six danssoient, il approcha la torche que l'un de ses varlets tenoit devant lui, si près de lui, que la chaleur du feu entra au lin... La flamme du feu eschauffa la poix à quoi le lin étoit attaché a la toile ; les chemises linées et poyées étoient séchées et déliées et joignant kla chair, et se prirent au feu a ardouir. Et ceux qui vêtus les avoient et qui l'angoisse sentoient, commencèrent a crier moult amèrement et horriblement. Et tant y avoit de meschef, que nul ne les osoit approcher — La duchesse de Berry délivra le Roi de ce "péril, car elle le bouta dessous sagonneet le couvrit pour eschevir le feu et lui avoit dit, car le Roi se vouloit partir d'elle a force « Où voulez-vous aller? vous veez que voz compagnons ardents. Qui êtez-vous? il est heure que vous vous nonmiez » — « Je suis le Roi » -- « Ha! monseigneur, or tôt
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allez-vous mettre en autre habit et faites tant que la reine TOUS voie : car elle est moult mésaise pour vous (I). »
Louis d'Orléans, pour expier sa faute involontaire, fonda aux Célestins nne chapelle et un grand nombre de messes; le lendemain il assistait aussi a une procession et la suivait les pieds nus. Mais la vive contiitiou dn prince ne sauva pas le royaume des suites terribles de ce funeste événement. Le roi cependant ne lui en conserva aucun ressentiment, puisque bientôt après, par lettres patentes du mois de février 1392 — 3, il lui abandonnait entièrement la succession de la duchesse douairière d'Orléans qui revenait au roi. Toutes les occasions heureuses on niai heu reuses de la vie du duc Louis d'Orléans étaient ainsi pour Ini la source de nouveaux bienfaits de la part du monarque son frère.
(1) Froissait, liv. IV, cliop. XXIII, p. 141 et suiv., édif. Buchon,
t. xin.