CHAPITRE YII
DÉVOTION. — PRATIQUES RELIGIEUSES. — FONDATION DE CHA- PELLES. — PÈLERINAGES. — FÊTES DES FOUS. — RELIQUES. — OFFRANDES.
Affaiblissement des idées religieuses au xiv" siècle. — Croisade entreprise par vanité contre les Turcs. — Sa déroute complète. — Sentiments religieux de Louis d'Orléans. — 11 va entendre la messe avec le duc de Bourgogne son ennemi. — Offrandes à cette occasion. — Le prince fonde une chapelle à Saint-Eustaclie. — Son pèlerinage à Saint-Denis, à Chartres et à Royaumont. — Bourse en velours noir où le duc met ses reliques. — Morceau de la vraie croix qu'il porte ù son cou. — Cadeaux aux enfants de la Sainte-Chapelle, le jour de la fête des Fous. — Les religieuses de Poissy envoient des fleurs au duc d'Orléans. — Achat d'un tableau benoît pour dire la messe. — Offrande du prince à la vraie croix de Chartres. — Le prince passe la semaine sainte à Saint-Pierre-de-Chartres. — Il fait des offrandes aux reliques de Reims et de Meaux. — Ses grandes dévotions se font aux Célestins de Paris.
Au temps de Louis d'Orléans , la force et l'influence des idées religieuses étaient déjh bien affaiblies. Elles avaient produit au xii'' et au xiii" siècle les lointaines croisades , cette source féconde de lumières , de progrès pour les lettres , de richesses pour les arts; mais a la fin du xiv® siècle, c'est tout au plus si ces idées excitaient quelques pieuses promenades aux reliques de Saint-Denis, a celles de Royaumont, ou des pèlerinages a la vraie croix de Chartres. Les chants populaires et les
chansons de gestes , tirés pour la plus grande partie de nos épopées romanesques , avaient bien , il est vrai, réveillé encore dans ce temps le désir de renouveler ces mémorables entreprises trans-marines ; mais ce n'était plus par l'effet de l'exaltation religieuse ; c'était plutôt pour avoir la paix entie eux, que les princes chrétiens allaient combattre les infidèles, non plus au-delà des mers , mais bien seulement en Hongrie où ils s'étaient montrés en conquérants audacieux : Bajazet avait, dit-on, juré de faire manger de l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre à Rome.
Le désir conçu par un prince puissant de mettre son fils , le duc de Nevers, à la tête d'une redoutable armée, avait été le principal mobile de tous ces préparatifs guerriers et de l'annonce d'une nouvelle croisade. Les autres seigneurs y trouvaient a la fois l'occasion de faire leurs premières armes et celle d'étaler un luxe insensé. Les bannières , les guidons, les housses étaient chargés d'or , d'argent et de pierreries , les tentes étaient de satin vert , et ces guerriers élégants enunenaient a leur suite leur vaisselle d'argent et les provisions de bouche les plus délicates. Les femmes et les filles circulaient dans les camps et parmi les soldats. Aussi on ne tarda pas d'apprendre (26 décembre 4396) ce qu'on devait attendre d'une armée ainsi composée, et quoique commandée par des chefs expérimentés , comme l'était le redoutable connétable Boiicicaut. De tant de miUiersde nobles chevaliers partis n'aguères pour combattre les Turcs , il n'en restait plus que
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■vingt-huit des plus grands seigneurs , que l'ennemi avait mis en réserve pour en tirer de fortes rançons.
Louis, duc d'Orléans, ne prit point de part a cette guerre; il avait cependant conservé l'habitude des pratiques religieuses; elles annonçaient une grande conviction. On ne doit donc pas s'étonner si, dans le cours de la vie de ce prince, a des dispositions fort mondaines succédaient les temps de dévotions. Le ducs'y livrait avec la même ardeur qu'a ses plaisirs; il se rend fl a l'esglise Saint- An thoine a Paris où il ouy samesseaveques «monseigneur de Bourgouingne (I) » , et il donne « deux € mil frans d'or pour continuer en l'ouvrage de certaine cha- « pelle qui a esté ordonnée estre faicte et fondée par mon- « seigneur pour le salut de son ame , en l'église paroehial de a Sainct-Eustace de Paris (2). » Le pèlerinage de Chartres n'est pas oublié dans ces moments-la ; il a lieu pendant le moisd'octobre (3); et au mois suivant le duc visite les reliques
(1) Ce fut « le 17 janvier, il olTiit aus reliques et à sa messe l escus, valent lvi livres v sols tournois. » Compte original en parchemin.
(2) Les lettres patentes portent : « Loys, flis de roy de 1^'rance, duc d'Orliens, etc.
« Nous voulons qu'à Jehan Gilon , paieur des euvres de nostre chapelle dos Célestins, que ordonnée avons pour le salut de noz prédécesseurSj de nous, de nostre très chière et très amée compagne la duchesse et de noz enfans, estre faicte et fondée en l'église parochiale de Saint- Eustace à Paris, et pour acheter soixante livres parisis de rente pour la fondacion et dolacion de la dite chapelle, quérir adornemens et autres choses à ce nécessaires et convenables, etc. Donné à Paris, le xxvi" jour de mars, l'an de grâce mil ccc niixx et treize.» (Original en parchemin.)
(3) On lit, dans un compte de dépenses de l'année I3t)4 :
« A monseigneur le duc, le xii« jour d'octobre, qu'il se partit de Paris
LOUIS U'OULÉANS. 87
de Royaiimont (J). Mais avant de se mettre dévotement en route, Louis d'Orléans achète c à une boursière de Paris « deux bourses de veloux noir a mettre ses reliques, avec une « autre petite bourse a mettre la vraye croix qu'il porte a sou « col (2). » Il donne « aux enfans de la saincte cliapclle du « Palais 10 frans pour leur feste des Ynnocens(5)» ; il reçoit « de par madame la prieure de Poissy (sa tante) le jardinier « qui lui présente des fruits (4)» et achète « a un poure « homme hermite un petit tableau benoit enchaillé pour dire « messe (5)». Tous les ans les « offrandes h la vraie croix de <t Chartre (C) » étaient renouvelées plusieurs fois et souvent
pour aler en son pellerinage de Chartres, xx escus valant xxii livres X sols tournois. »
(1) Dans le même document on trouve : « A monseigneur, le xxvi® jour de novembre, en l'église de Royaumont, pour offrandes aux reliques, pour ce XV escus, valant xvi livres xvii sols vi deniers tournois. »
(2) Ces deux bourses furent vendues au prix de xu sols parisis, valant XV sols tournois. (Compte de dépenses, juin 1393)
(3j Compte de dépenses des mois de septembre à novembre 139't.
La fête des Fous se célébrait en diirérentes églises de France, le jour des Innocents, ou le jour de la Circoncision. Il est probable que le don fait par Louis d'Orléans se rapporte à la célébration, à Paris, de cette fête singulière. Cet usage, plus spécialement en vigueur dans la collégiale de Tours, fut aboli par lettres patentes de Charles VI, données à Nancy, le 17 avril 1444, comme très indécent et très scandaleux. Le concile de Bàle l'avait déjà condamné sans succès.
(4) Louis d'Orléans donne au jardinier, à cette occasion, nii escus, valant nu livres x sols tournois (même compte de dépenses.)
(5) Le prix fut de deux francs, valant xl sols tournois. (Compte déjà cité). (G) On lit, dans un compte de dépenses d'avril 1398 : «A monseigneur,
v escus pour ollrir à la vraie croix au dit lieu de Chartre, valant cxu sols VI deniers tournois. »
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encore le prince « passoit la sepmaine peneuse (la semaine « sainte) a Saint-Pierre dudit Chartres {i}.y> Le duc s'y rendait en passant par « Reims et par Meaulx oii il offroit aussi « aux reliques (2).i) Et a combien ne s'élevait pas le nombre « des messes dites tant h Nostre-Dame de Paris , aux Cliar- « treux, comme a Saint-Denis pour ycellui seigneur. » Enfin <i bien qu'il eust toutes les affaires du royaume sur les bras, « toutefois le peu de loisir qu'il se pouvoit donner, c'estoit € pour s'entretenir avec les bons pères Célestins de Paris et < d'une conversation si humble et familière, qu'il travailloit « avec eux, jeusnoit, veilloit, faisoit leurs mesmes exercices, « avoit sa cellule a leur dortoir, qui est encore en son enci lier (I C54) , venoit a Matines comme eux , principalement « durant l'advanl et le caresme, et prenoit la discipline avec a eux (5). >
Chaque jour a'>ait alors régulièrement sa prière ou son plaisir , le calendrier réglait officiellement le temps des débauches et celui de l'abstinence et des dévolions.
(1) La dépense du prince s'élevait « à xxvn frans, lesquels il fit bailler ). à un de ses queux pour paier les despenses de lui et de ses gens audit « lieu. » (Même document.)
(2) « A Reims, il donna ne frans, et à Maulx il offroit v escus tant à la grant messe comme aux reliques. » (Même document.)
(3) Le Père L. Beurrier, Histoire des Célestins de Paris, p. 285. On voit surtout, par cette histoire, combien les religieux étaient reconnaissants des sommes énormes d'argent qu'on leur donnait.
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