‹ Louis et Charles, ducs d'OrléansChapitre 17 sur 39 · VALENTINE DE MILAN DUCHESSE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

VALENTINE DE MILAN DUCHESSE D'ORLÉANS

Soins de la duchesse pour Charles VI. — Elle est accusée de magie. — Relations criminelles de Louis d'Orléans et de la reine Isabeau. — Valentine est exilée à Asnières, puis à Neufville. — Eustache Des Champs célèbre ses vertus, sa grâce et ses bontés.

Au milieu même de la cour brillante du temps de Charles VI, et parmi tant de femmes dont l'histoire nous a conservé les noms, se distingue éminemment, par Télévaiion de ses sentiments, par la grâce de sa personne, Taménité de son caractère et le charme de sa conversation, Valentine de Milan, duchesse d'Orléans. Mais les soins touchants dont elle entourait le monarque malade, et tous les frais d'une douce imagination employés a charmer les ennuis d'un prince presque entièrement abandonné, ne servirent qu'a exciter contre elle les calomnies des partis (1). Des bruits injurieux furent répandus, et bientôt on l'accusa d'user des secrets de la magie, dont elle avait été instruite en ïtahe, pour perpétuer

(1) Un poëme, composé quelque temps après la mort du prince Louis, a recueilli toutes les calomnies, et l'auteur en tire, comme une légitime conséquence, l'assassinat du duc d'Orléans. L'auteur était Dourguignon enragé.

la maladie du roi, et affermir dans le royaume l'autorité du duc d'Orléans. Ce prince, de son côté, pour se livrer plus librement aux relations criminelles que les clironiques l'accusent d'avoir entretenues avec la reine Isabelle, profitant de ces bruits et de deux événements malheureux survenus dans sa famille ( 1 ) , reléguait sa femme a Asnières d'abord , et ensuite au château de JNeufville (sur Loire), tout en affectant d'en être très marri.

L'origine de ces bruits nous est, du reste, fort clairement expliquée par Froissart, qui s'exprime ainsi :

« — Les aucuns des arioles qui devisoient et devinoient sur l'entente de mieux valoir sur la maladie du Roi, mettoient outre, quand ils véoient que leur labeur estoit nul, que le Roi estoit empoisonné et en herbes; et ce mettoieut les seigneurs de France et le peuple généralement en grands

variations et supposition de mal Ces arioles parlèrent si

avant, que la duchesse Valentine d'Orléans, fille au duc de Milan , faisoit tout cet incombrier et en estoit cause pour parvenir a la couronne de France. Elle en fut tellement accueillie la dame par les paroles de ces arioles, que commune renommée couroit parmi le royaume de France qu'elle jouoit de telz artz, et que tant qu'elle seroit chez le roi de France à ce jour, ni que le Roi la verroit, ni orroit parler, il n'en auroit autre chose. Et convint la dite dame, pour oster ceste

(1) Deux enfants de Valentiue de Milan moururent la même année, à peu de jours l'un do l'autre.

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esclandre, de fuir telz périlz qui de trop près rapprochoicnt, disumuler et partir de Paris — Le duc d'Orléans, sentant que tel famé couroit sur sa femme, estoit tout mérancolieux et s'en dissimuloit au mieux et plus bel qu'il povoit , et n'éloignoit pas pour ce le Roi, ni la cour (\). »

Mais un poëte renommé, Eustache Des Champs, voulut sans doute venger la malheureuse Valentine des injustes soupçons de ses contemporains, en retraçant, dans ses inspirations poétiques , le portrait suivant de la duchesse d'Orléans ;

A bon droit doit de tous estre louée

Celle qui tant à des biens de nature,

De sens, d'onnour, de bonne renommée.

De doulx maintien, l'exemple et la figure

D'umilité. Celle qui met sa cure

A honorer un chacun en droit li ;

Qui gent corps a, juene, fresehe, joly.

De haultatour, de lignié royal,

Celle n'a pas à manière failly :

A bon droit n'est d'elle un cuer plus loyaS.

Elle aime Dieu, elle est de tous îunée :

Car plesir fait à toute créature.

De son pays est forment regretée

Et où elle est se maintient nette et pure.

Verte la suit, elle het toute injure,

Aus poures gens à le cuer amoly.

Les orguilleux fait tourner à mercy.

Tout cuer félon hetz mauvai, desloyah

Elle aime paix, loyaulté et ainsy,

A bon droit n'est d'elle un cuer plus loyal.

(1) Froissart, liv. IV, chap. LIV, édit. Buchon, t. XllI, p. 43C et suiv.

i04 PREMIÈRE PARTIE.

Et se tu veulz savoir dont elle est née

Ovide voy, en ly sault l'escvipture

Ou Saturnus ala soyer la blée;

Lors trouveras sa propre norreture.

Et en après en la doulce pasture

Pourras trouver fil de Roy son inary

En la cité du grant règne ennobly.

Qui n'a pareil de ceptre impérial ;

Dont par ces points puis Lien conclure aussy

A bon droit n'est d'elle un cuer plus loyal (I).

Ce poète ne fut pas le seul écrivain réputé qui, avec Jean Froissart, prit la défense de la belle Valentine. Honoré Bonnet, prieur de Salon, consacra presque exclusivement un de ses écrits à l'apologie de la duchesse d'Orléans. Cet ouvrage nous est parvenu sous ce titre : V Jpparicion maislre Jehan de Meun. On y trouve aussi de très curieux renseignements sur l'état des esprits et du royaume k la fin du xiv^ siècle; des critiques sévères, mais très judicieuses, de ce qui se passait alors en France. Honoré Bonnet dédia son livre à Louis d'Orléans; il en adressa aussi un exemplaire a la duchesse Valentine ; on le retrouve aujourd'hui parmi les manuscrits du roi, sous le n° 7203. Une publication, récemment faite par M. Leroux de Lincy, nous apprend que cet ouvrage était désigné dans l'inventaire de la Bibliothèque du duc Charles d'Orléans, par ces mots : « Le livre du prieur de Salon, fait pour excuser feue madame d'Orléans, et autres des charges a eulx imposées sur le fait de la maladie du Roi. »

(() Ballade inédite, Manuscrit de la Bibliothèque royale, n" 7219, folio ccnu.

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CÎIAPITRE XL

SEIGNEURIES FRANÇAISES EN ITALIE. — TROUBLES DANS LES DIVERS ÉTATS DE L'eUROPE. — ALLIANCES ET CADEAUX.

Louis d'Orléans envoie des troupes en Italie. — Conquête de Gênes. — Asli. — Savonne. — Troubles en France et en Angleterre. — L'Allemagne envahie par les Turcs. — L'Empereur adonné au vin. — L'Angleterre se rapproche de la France. — Le roi Edouard épouse une fille de Charles VL — Fêtes en France. — Cadeaux du roi Charles à son frère. — Naissance du dauphin. — Le duc Louis en est le parrain. — Présents que lui fait le roi.

Si le duc d'Orléans se décide si facilement h laisser éloigner la princesse sa femme, il n'oublie pas cependant de défendre les droits qu'il tenait sur certaines villes d'Italie , du texte de son contrat de mariage avec Valentine de Milan. Des levées de troupes eurent lieu, des armes furent achetées, de nobles chevaliers allèrent prendre le commandement de ces gens d'armes, archers ou autres. C'est ainsi qu'au mois de décembre ^ 394, le duc consacre une somme considérable « a. « ordonner et mettre sus a ses gaiges des gens d'annes, « archers ou autres gens de guerre es parties d'Italie pour la « conqueste de Gennes (I), » tandis que Enguerrand de

(1) Ce fait nous est aussi démontré par un acte original du 24 décembre 1394, conservé à la Bibliothèque royale :

« Enguerran, seigneur de Coucy,conte de Soissons et lieutenant de très

Coucy défendait pour ce prince la ville d'Asti, et s'emparait de Savonne, qui avait secoué le joug des Génois (l).

L'Europe, pendant les années -1595 et -1596, offrait le plus triste spectacle. En France, le désordre était partout, et une sorte de démence présidait a. tous les conseils, soit de la couronne, soit des seigneurs suzerains qui s'en partageaient le gouvernement, et celte tourmente publique se termina parla mort violente des deux principaux antagonistes, Orléans et Bourgogne. En Angleterre, la querelle de Richard et de son cousin de Lancastre ensanglantait aussi le royaume. Le premier fut détrôné et égorgé par son heureux compétiteur. L'Allemagne était envahie en grande partie par les Turcs, après le déplorable simulacre de croisade des beaux et élégants chevaliers de la cour de France; et l'Empereur, adonné

« hault et puissant prince monseigneur le duc d'Orliens, conte de Van lois et de Beaumont, seigneur d'Ast: commeparcertainspacsetconven- « cions faiz entre nous et mondit seigneur d'Orliens, d'une part, et Adam, « Jacque et Dannan de Spinoles, en leurs propres noms et comme proo cureurs de plusieurs autres de Spinoles, d'autres part ; par lequel les « dits Spinoles nous aient fait adhérence et promis de faire paix et « guerre pour le dit monseigneur le duc, et donner réduit et vivres en « plusieurs leurs villes et chasteaux ; pour laquelle adhérence et pour a soustenir les despens frais et charge et pour l'emprise de aydier à « venir à l'entencion du dit monsieur le duc de la seigneurie de Jeunes, « pour ce que leurs dictes villes et chasteaux et forteresse sont situeez tt es entréez du pays et des terres de la cité et commune de Jeunes, nous (' leur avons accordé de provision quatorze cens florins d'or par chas- « cun mois, jusques à tant que nous soyons venus à l'intention du dit « monseigneur le duc, de nous et de la seigneurie de Jennes, etc. » (1) Le Laboureur, Histoire de Charles Vï.

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au vin, était incapable de rien faire triitile pour elle. La guerre était partout. Chaque royaume, travaillé déjà par ses propres querelles intestines, n'en était pas moins obligé a dos sacrifices considérables d'hommes et d'argent pour défendre ses frontières. En cet état de choses, la France, cherchant à assurer par un mariage sa tranquillité du coté de son plus redoutable ennemi , donna une de ses filles à Richard II d'Angleterre. Quelques années après, la couronne de France s'étant raffermie dans la branche des Valois par la naissance du prince qui fut dauphin, le roi chargea son frère d'aller conférer en Allemagne , avec l'empereur Wenceslas , sur les moyens d'arrêter la marche victorieuse des Turcs. Un peu plus tard , les affaires de l'Eglise amenant ce même Empereur a s'aboucher avec le roi de France, un bien triste spectacle fut offert à tous les yeux : un fou et un ivrogne délibérèrent ensemble sur le sort de deux grandes nations. On va voir, dans les chapitres suivants, quelle part considérable Louis , duc d'Orléans , prit a ces événements, et comment il figura dans les fêtes et les cérémonies dont ces circonstances furent l'occasion. Il est curieux d'étudier, en effet, les mœurs du temps dans ces sortes de spectacles publics. Le voyage d'un prince du sang français exigeait des préparatifs aujourd'hui inimaginables ; le nombre d'officiers qu'il emmenait avec lui était prodigieux, ainsi que les provisions d'étoffes rares ou d'une richesse éblouissante que l'on fabriquait a cette occasion, étoffes ornées de pierre-

ries, de broderies agencées pour représenler des sujets liisloriqiies ou mythologiques, les devises, etc., les ameublements particuliers de ces personnages , et quelquefois même de la musique les suivaient. Des chevaux en grande quantité sont achetés : on les choisit forts ou élégants, selon le service auquel on les destine. Ce sont de beaux coursiers pour le prince et ses gentilshommes, des mules pour les gens d'église, des haquenées pour le poëte et les musiciens qui suivent leur maître, le roussin pour le fou qui ne quitte jamais le prince, le gros limonier pour traîner les bagages; le sommier pour porter la chapelle, la cuisine, le garde-manger et les valets servants ou les litières. Les provisions d'apolhicairerie ne sont point oubliées dans ces préparatifs. Enfin, les cadeaux a faire sont considérables; l'argent a donner aux églises qui seront visitées, aux poètes qui réciteront leurs ouvrages, aux musiciens qui se feront entendre, s'élève aussi a des sommes considérables.

Ce fut a la fin de Tannée 1595 que le duc d'Orléans, honoré de la procuration du roi Charles VI, négocia le mariage d'une de ses nièces avec le roi d'Angleterre (1 ). Le même prince donna la main à Isabelle, fille de Charles VI, lorsqu'elle fut présentée au roi, son futur époux, sous les tentes dressées près de Calais; et de cette unk>n il résulta une trêve qui ne fut que de peu de durée. Le roi de France traita

(1) Le Laboureur, Histoire de Charles FI.

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magnifiquement tous les seigneurs anglais (I); et, après le dîner, Louis d'Orléans présenta les épices aux deux rois. Mais, comme toujours, ces grandes cérémonies furent encore l'occasion d'un présent considérable en argent qui fut fait par le roi de France au prince son frère (2).

Au mois de janvier i596 fut baptisé Louis de France, duc de Guyenne, qui fut plus tard dauphin de Viennois, après la mort de son frère. II eut pour parrain son oncle le duc d'Orléans (5). Cette cérémonie et une nouvelle mission du roi valurent encore au prince de très riches cadeaux.

(1) Froissait, dans son chapitre L, livre IV, nous raconte « comment la conclusion du mariage fut prise à Paris, du roi d'Angleterre et d'Isabelle de France, ainsnée fille du roi de France. »

Dans le chapitre LI, il décrit « l'ordonnance des noces du roi d'Angleterre et de la fille de France, et comment le roi de France lui livra en sa tente entre André et Calais. »

(2) Lettres patentes du roi, données à Paris, le 14 mars 1395, constatant ces dons.

(3) Le Laboureur.

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