‹ Louis Fréchette [microforme]Chapitre 10 sur 15 · LE PROSATEUR · texte numérisé non relu

LE PROSATEUR

De la transition de la poésie à la prose : le théâtre.

Il est tels auteurs, comme Crémazie, dont la prose et les vers sont intimement unis, en sorte qu'il devient nécessaire de les lire tout entiers pour les comprendre : le Drapeau de Carillon ou la Promenade des Trois Morts n’ont qu’une obscure signification sans la Correspondance, et comme nous l'avons déjà établi dans une étude Précédente, Urémazie est poète dans ses lettres, tout autant et de la même manière que dans ses poésies ; c'est une inspiration constante et identique qui s'affirme.

Il en est d'autres encore, — et pourquoi ne nommerions-nous pas Musset !—chez qui l'on retrouve partout les mêmes traits distinctif», mais ans lien qui les rattache, sans continuité absolue de la pentée ; ainsi c’est le même poète qui a rimé Rolla, écrit la Corÿession d'un Entant du Siècle et donné au théâtre On ne badine pas avee l'amour, quoique chaque œnvre

soit complète en elle-même, et n'ait pas | qu'un autre la vienne expliquer.

Il est aussi des auteurs dont la prose vers sont notablement différents, mais pe en eux la raison limpide, évidente, de cett férence. M Jules Lemaître, je crois, en « le un curieux exemple dans l’œuvre de M mand Sylvestre, poète et conteur ; autan vers de M. Nyivestre sont d'une exalt quasi mystique, d'une sensualité vague, ép élevée, autant res contes sont d'une vo brutale ou grivoise C’est l'alcôve à cô l'autel. Et cependant comme tout cela es cilement compréhensible : M Sylvestre a uature impressionnable, qui subit l'influenc milieu où il se place; son sensualisme d donc, selon qu’il écrit en prose vu en ver montrer sous une forme exaltée, irréelle, p que 07 sous une forme triviale, terre à.t prosaïque, ;

Voilà trois exemples ditparates, mais cluants ; et comme disait le bon Lafonta “ je prends mon bien où je le trouve ", po que ce soit honnêtement — car on a faus sens de cette boutade—et pourvu que ce soi profit du lecteur.

Chez M. Fréchette, nous n'avons ni lu néces ire de la poésie et de la prose, cor chez Crémazie ; ni-même l'union intime, q que non absolue, comme chez Musset ;nim la différence logique que M. Lemsître signa

ait pas besoin >.

la prose et les 3, mais portent ite, de cette dif.

crois, en signauvre de M. Arur ; autant les ‘une exaltation vague, épurée, d'une volupté lcôve à côté de out cela est fa- Sylvestre a une it l'influence du sualisme devra vu en vers, se irréelle, poéti- , terre à-terre,

e8, Mais COnn Lafontaine :

U ve n, pourvu on a faussé le \ que ce soit au

ons ni l'union

prose, comme intime, quoisset ; ni même

sître signalait

LOUIS FRÉCHETTE chez M. Armand Sylvestre,

Après la Voix d'un Exilé ou la Légende d'un Peuple, -les Originaux et Détraqués sont une énigme ; et la Noël au Canada est inexplicable après les Feuilles Volantes.

Il faut donc s’habituer à considérer séparément la prose et les vers de M. Fréchette ; et si nous l'avons fait, c'est parce que nous ne voyons, entre J’une et l’autre, aucune similitude sérieuse. On peut, il est vrai, rapprocher les poèmes satiriques de la polémique, les récits en vers des contes en prose, et ainsi de suite ; mais ces rapprochements existent par définition. Il n'y a pes là une similitude personnelle, qui tienne en propre à M. Fréchette, en sorte que nous sommes en droit d'affirmer qu'il n'y en a pas du tout.

Il y a pourtant une transition — mais si meue, si ténue, si légère, si faible, ri tout ce que vous voudrez qui ne tient pas fort — que c’est vraiment une pitié de la mentionner. Cette transition, c’est le Théâtre de M. Fréchette,

Deux de ses pièces ont été jouées à Montréal ; mais elles n'ont pas été publiées, que je sache. Il est bien difficile de se prononcer sur des œuvres qu’on a peu méditées ; mais le théâtre a cela de bon, qu’il porte en lui une évidence facilement appréciable. On a le don du théâtre ou on ne l’a pas ; il n’y a pas de milieu. Et

c'est parce qu’il n’y a pas de milieu, que no sommes bien forcés d’avouer que M. Fréchet n’a pas le don du théâtre. Or, quand on possède pas ce précieux don, on peut tout

même phraser de jolies tirades, comme da Papineau ou aligner des strophes plus ou moi

vibrantes, comme dans Veronica ; dans ce c:

on ne plusique le tort d’avoir jeté dans u action qu’on n’a pas su conduire, faute de métis des pensées ou des mots qu’il eut mieux va imprimer et réunir en un recueil. Et voilà co: ment Veronica et Papineau marquent un ps sage de la poésie à la prose : en ce que. le meilleures parties tiennent encore des: œuvr poétiques, parce qu'on y retrouve quelquefs ce souffle de l'âme qui sauvait tout quand piètre auteur dramatique était ardent poèt en ce qu'aussi, nous sentons déjà dans ces oe vres le négligé, l'observation crue et forcée (Z pineau), la naïveté fatigante, l’inutile invr semblance que nous serons obligés de noter da les contes en prose.

Est-ce à dire que le théâtre de M. Fréchet n'ait aucune valeur? Non pas; mais il # aucune valeur dramatique, et avouez que po du théâtre, c'est dommage.

Jusqu'à date—il faut bien en convenir--c pièces n’en sont pas moins les produits les pl achevés, ou à peu près, du talent dramatiq canadien. Nous n'avons que deux exceptio:

à présenter ; les comédies de Marchand, où «

DPELEREEELER EE CET EEE EEE ER EST ET ETS

trouve un vague quelque chose du Vaudeville

u, que nous de Labiche, bien qu'à quäntité infinitésimale ; M. Fréchette et les Bonles de Neige de M. Louvigny de Monquand on ne tigoy. ï

peut tout de Voilà une pièce pour laquelle notre public

comme dans

: ; s'est moutré injuste : il n’a pas compiis que plus ou moins

l'eeuvre, toute imparfaite qu’elle fut, marquait

dans ce cas, une époque de notre théâtre, la première peutté dans Lun être; qu’elle nous présentait un dénouement pr de métier, qui était la conclusion lngique, quoique longnues vais temps attendue, de la démonstration scénique ; Et voilà com- que les scènes à faire, comme disait Sarcey, ss l'étaient et où il le fallait, Les Boules de Neige e que leurs sont, à notre avis, la première et presque la de pis seule oeuvre de quelque valeur dramatique que quelquefois notre théâtre:ait produite. Sielle n’a pas eu ut quand le le succès voulu, cels tient à deux de ses défauts dent poète ; capitaux : le manque d'unité et la maladrosse dans ces oeu- du dernier acte. On aurait pu faire toute une s; foroée (Fa pièce avec ls senie tirade gur l'auteur incommille favrai- pris ; toute une pièce encoye avec celle des ma- Je noter dans riages d'argent ; toute une pièce avec celle des x hypocrisies mondaines ; et il y en avait une

M. Fréchette quatrième, la seule dont on eût dû s'occuper, sur mais il n'a les dangers de la médisauce en société. Le lez que pour troisième acte était long ; les nouveaux personpages qu'on y présentait, inutiles ; les scènes

onvenir--ces du gossip, des inyités... ralentissaient l'action uits les plus sans profit ; et ç’est ce troisième acte qui a gâté dramatique la pièce, Mais elle n'en était pis moins une « exceptions oeuvre logique, qui accusait un sens dramati-

and, où on

que suffisant, qui mettait en relief un rich symbole, et il n’est pas indifférent de le dire puisque M. de Montigny est un canadien € puisque nous parlons théâtre. La pièce de M de Montigny, refaite, est susceptible d’êtr jouée avec succès ; malgré ses imperfections c'est du théâtre. : ;

l'andis que les pièces d: M. Fréchette ne son pas du théâtre : supérieures par d’autres quali tés, elles ne comptent pas au point de vue drs matique. Si nous les mentionnons ici, c'es d’abord pour que notre étude soit aussi com plète que possible : c’est encore parce qu’on retrace, quoique faiblement, la possibilité de 1 prose de l’auteur à côté de ses poésies, parc que les vers de son théâtre tiennent autant, e beaucoup plus même, de ses contes que de se prèmes, Et c'est aussi pour compléter notr étude que nous signalerons le fameux Æetou de l'Exilé. M. Fréchette a t-il tout simplemen dramatisé la Bastille Rouge d'Elie Berthet o V'a-t-il pillé? La question ne nous paraît n actuelle ni littéraire et nous ne voulons pa recommencer les malheureuses discussions d’au trefois, Ce qui est sûr, et cela suffit, c'est qu le Retour de l'Exilé n'appartient pas à l'œuvre d M. Fréchette, qu’on ne doit pas l'y compter, pa plus que la Petite histoire des Rois de Franc. &ütre fameuse ressource de la polémique d'alor:

Et puis qu'aussi bien le théâtre de M. Fc

cms

f un riche :.de le dire, anadien et pièce de M.

tible d’être perfections,

ette ne sont utres qualide vue dras ici, c’est aussi coMrce qu’on y ibilité de la ésies, parce , autant, et° que de ses pléter notre eux Retour simplement Berthet ou 3 paraît ni oulons pas

ssions d’aut, c'est que

à l'œuvre de ompter, pas

de France

que, d'alors,

de M. Fié”

chette ue nous offre plus rien de caractéristi: qu°, voyons un peu sa prose.

Il y a deux grandes divisions : les contes et la polémique

Avec les contes, nous avons les Origina ux et Détraqués,et la Noël au C'ana:la ; avec la polémique, nous avons à peu près tout ce que M.

Fréchette a écrit dans les journaux, car il semble qu'il ne tâte des colonnes ”, comme dirait l'autre, que pour s’y défsndre de quelque attaque ou pour y prendre lui-même une posivion offensive ; et nous verrons plus loin que Îles exemples en sont nombreux. Signalons de suite quelques exceptions—et notamment des souvenirs d'enfance dans Le Soir (juin 1896), ou encore des récits de voyage, dans La Patrie (:0vembre et décembre 1895) sur Lourdes... Ces essais d'autcbiographie et de notes de voyages sont trop peu nombreux et trop oublié, pour que nous leur accordions plus qu'une mention.

On y trouvait d’ailleurs ce qui ressort partout de l'oeuvre en prose de M. Fréchette, ce que nous pouvons donner comme le caractère dominant et la principale qualité de cette veuvre : l’aisance souple et la correction française de la phrase. Avouons que c'est beaucoup ; avouons aussi que ce n’est pas tout. M. Fréchette parie français, et un français séduisant, même quand il écrit des insignifiances—qu'’on

nous permette ce mot— ; en sorte que la qual té atténue mais ne fait pas toujours oublier | défaut ; et c'est ce que nous voulons établir.

La prose de M. Kréchette est donc, presqu invariablement, aisée, souple, correcte, français (pas une d\ ces quatre épithètes n’est de trop) mais elle n’est presque toujours que cela, si l’o excepte les meilleures polémiques,

css soso

que la qualirs oublier ls | établir.

nc, presque te, française st de trop) ; cela, si l’on

Originaux et Détraqués (1892) ; Noël au Canada (1900)

A part ce caractère général que nous avons remarqué en la prose de M. Fréchette, le caractère dominant de ses contes semble bien être. . . de n’en pas avoir. Et c'est déjà rne sorte de caractère, toute négative soit-elle, que de n’en pas avoir : car on veut dire par là que l'oeuvre en a de très divers et de très disparates, puis qu’il est impossible d’en fixer un seul. *

En quoi, par exemple, les Originaux et Dé traqués sont-ils amusants? est-ce par le côté anecdotique, qui ne fait que les rapprocher de l’Aimable Compagnon, de Mosaïque, et autres recueils d’anecdotes aussi quelconques et anonymes que drôles ? est ce par le côté d’observation, qui r est en somme qu’une observation de mémoire, de surface, qui n'atteint que l'apparence toujours fausse «le l'être ? est-ce par le côté comique, qui ne naît que de la crudité, ou de la violence grotesque, ou de la grasse niaiserie des personnages ? est ce par le côté cruel, naïvement ou férocement cruel de certains récite (Grelot, Dupil)? est-ce par le côté typique, qui ne nous donne que les mots des personnager, et non pas leur âme, toute défaite et démantibulée

soit-elle par la folie ou l’extravagance, (Oneille, Cardinal, Marcel Aubin) ! estce par le côté psychologique, de cette 1 peychologie morbide que M. Atder Halden a invoqué'en parlant de ce livre? Mais l'essai est bien faible, bien peu accusé, si toutefois il y est. Car jusqu'à quel point connaissors-nous Drapeau, Cotion ou Grosperrin, ces énigmes d'extravagance exaltée, désordonnée, insaisisable ; par que's côtés peuton saïir leur morbidesse, puisque l’on tient au mot } ù

N'est-ce pas d’ailleurs se torturer la cervelle, que de chercher une explication logique à un livre qui n’en est pas susceptible. qui n’en a pas besoin ? F/auteur nous, demande de nous amuser à le lire comme il s’est amusé à l’écrire (Préface) ; et nous devons lui concéder que son livre est amusant, bien qu’il n’ait ducune signication, bien qu’il nous déplaise — lâächons le mot ! — de le voir sigué du même nom que la Légende d'un Peuple.

Mais si les Originaux et Détraqués ne sont que d’une amusante insignifiance, il faut bien l'avouer, la Noël au Canada est un livre encore moins heureux, pour ne pas dire qu’il ne l’est pas du tout.

Et cela est dû d'abord à l’invraisemblance des récits : C’est un voyageur perdu dans les étendues neigeuses du Yukon et qui rencontre soudain un.., poteau de télégraphe, qu’il embrasse comme un frère (Au Seuil) ; r est une

maladie u’enfant, mystérieusement guérie au son du violon (Le l’iolon de Santa Ülaus) ; c’est l’inpossible translation, au milieu de circonstances incroyables, d’un ch f d'oeuvre de Murillo, perdu dans une chaumière de Contrecoeur (Une Aubaine) ; c'est une nutivité pittoresque, avec accompagnemert de tempêtes de neigr, de vent et de rufile, dans une cabane de pauvres gens

qui ont la chance d’héberger, juste la nuit voulue, plusieurs voyageurs perdus, au nombre desquels un médecin (Tempête d'Hiver) ; c’est le récit maladroit d’une demi légende, qui se termine par une fuite dans la lune, d’un méchant, homme et d’une bûche de Noël (Za Büche de

. Noël) ; quant au Fer à Cheval, je renonce mê

me à le résumer. M Fréchette nous dira peut être que ces récits sont vrais, ou à peu près, et par conséquent vraisetublables : mais il ÿ a un vers de Boileau pour répondre à cela,

A côté de l'invraisemblance compliquée de certains contes, il convient de noter la naïveté fatigante, enfantine à l'excès, de certains autres Qu'on lise Petite Pauline, Jeannette, Ouise : on y trouve à foison de ces mots d'enfants, qui ont le don d'agacer prodigieusement et qui vous font souvent vouer aux gémonies les mamans empressées qui s'efforcent de vous en démontrer la finesse. Le maman qui ne raconte pas les prouesses de son petiot, c’est le rara avis des anciens ; et si les joies et secrets de famille surprennent déjà en société, il faut un art bien

spécial pour les glisser en littérature. M. Fré. chette qui l'avait presque atteint dans certaines parties des Feuilles Volantes, nous en paraît bien loin dans ses contes.

Enfin, nous trouvons une troisième espèce de récit dans Je Woël au Canada : c'est le récit coul: ur locale. La Tête à Pitre, Tom Caribou, Titange, le Loup-Garou, raconté dans le largage pittoresque : mais rude de nos paysans, peuvent être, à leur façon, des tours de force : mais ils ne sont ni opportuns . ni littéraires. C>mme la reine Caroline, dans le Modame

Sans Gêne de Sardou, nous sommes tentés de nous écrier : ‘ La lichette ne me dit rien ». Pourquoi mettre sous les yeux du lecteur les

“Pljsionomies faussées et poussées au bout, d’un Jos Violon, d’un Titoine Pelchat, d’un Joachim Crête ; pourquoi leur faire dire, dans un but comique peu appréciable, des phrases comme celles-ci : » Toine, mon maudit, si t'as le malheur de pürler d'ça, je t'étripe fret 3" ou encore : 1 C'est ça qui vous dégourdissait le canayen, un peu croéhe ; 1 et ailleurs toute cette inutile dissertation sur... un derrière meurtri que l'auteur, parlant ex ca’hedra pour Jos Violon, appelle le rond point, l'envers du frontispice, le fond de cale, la propriété foncière. Tout cela n’est ni beau, ni vrai, ni littéraire, ni généreux.

En somme, les contes de M. Fréchette ont la seule qualité d’être bien écrits et de bien se lire,

même quand, pour d’autres raisons, ils se lisent

nutile i que 'iolon, ice, le t cela éreux.

ont la e lire, lisent

mal. Pour nous, nous croyons qu'ils ne comptent pas dans, l'oeuvre de M. Fréchette, ou qu’ils n’y comptent qu'à l’état de distraction ; et ce n’est qu’à ce point. de vue que nous les avons mentionnés. :

Mais nous regrettons leur présence à côté de la Légende d'un Peuple et du poème de J. B.

de la Salle.

Les Polémiques.

Nous avons vu que les contes de M. Fréchette n’ont été qu'une distraction # pour ses heures de loisir # ; et c’est heureux à cause de leur insigrifiance littéraire, à cause de leur inutilité comme ressource pour le critique, à cause de ce qu'ils empêchent certains lecteurs de pleinement goûter ses poèmes ; parce qu'enfin, loin de rien ajouter à la beauté et à l'harmonie de l’ensemble, ils risquezt, pour quelques uns, de tout gâter. 5

Nous croyons avoir vérifié ces faite, ou du moins avoir indiqué au lecteur la méthode à suivre pour qu'il les puisse vérifier lui même.

11 n’en est pas ainsi des polémiques de M.

Fréchette ; mais il importe de noter, cependant, que si ces polémiques ne sont pas toutes insiguifiantes ; si, au moins, l’une d'elles peut devenir très pratique ; si elles ne nuisent pas précisément à la lecture de ses poésies ; elles n’en sont pas moins œuvres distinctes et imprévues comme les contes.

Les contes et les poésies ne se ressemblent que par la sigoature, parce que les contes ne sunt qu'un'divertissement chez l’auteur, et que

chetures

leur tilité Je ce ment

rien sem-

la poésie est le fond même de son âme: nous l'avons prouvé. La polémique, au contraire, en cela qu’elle est une défense de la personnalité de l’auteur, devrait présenter avec la poésie, avec le sentiment intérieur exprimé au dehors, une similitude appréciable

Et ce qui est quasi inexplicable, c'est présisément qu’elle n'en présente pas ; cela est facile à démontrer. Puisque la Voix d'un Exilé est, ou à peu près, une polémique en vers, il n'y a qu’à la rapprocher des vraies polémiques dont nous parlons maintenant, de la prose. Que voyons-nous dans le poème que sentiments élevés, vivlence emportée, enthousiasme, tous les rayons de cette âme que nous ne pouvons nous lasser de donner comme synthèse de l’œuvre

poétique de M. Fréchette ? Que voyons nous

dans la prose qu'ironie froide, calculée spirituelle, qu’érudition voulue, que recherche calme, que badinage prolongé à plaisir selon le cas, toutes choses qui sont précisément, comme nous le disions, le contraire de l’âme et de ses grandes manifestations ?

Est-ce à dire .;ue les polémiques de M. Fréchette ne sont pas sincères ?

Nous ne le croyons pas; et nous le croyons pas, parce que nous avons de bonnes raisons de ne pas le croire. Et c’est d’abord parce que l'impression dominante de ces polémiques, c’est justement la conviction de celui qui écrit, la conviction poussée quelquefois jusqu’à

une sorte d'entêtement qui ne veut rien céder, ‘et’ n’est pas sûr, d'ailleurs que ce soit un défaut. C'est encore, pour ceux qui aiment les raisons où il entre un brin de malice, que M. Fréchette a presque tuujours usé de la polémique à corps défendant et que ce sont ses œuvres ou lui-même qui en font les frais ; aur ce print, du moins, il a dû être sincère.

La conviction quand même, la confiance en sui, voilà deux éléments de sincérité ; joignez-y un rare bonheur d'expression, un tour critique dans l'esprit qui favorise la riposte juste, une sorte d’hatileté d'escrimeur qui devine où il faut porter la botte, une vivacité souple et variée qui échappe à tous les coups et sait, à son tour, trouver le défaut de la cuirasse, et vous aurez une idée de cette polémique aiguë, mordante, méchante, si l’on veut, mais d’un plaisir très spécial pour celui qui a’en est pas touché ; de cette polémique sans merci, qui ne frappe pas son adversaire à pleins coups, mais qui lui ménage par tout le corps de minuscules et intolérables piqûres d’épingle ; de cette polémique, qui est une force chez M. Fréchette et qui lui a permis de tenir tête à ses adversaires ou, au moins, de maintenir ses positions en face des S attaques perpétuelles que le sort ou la mauvaise foi ne lui ont jamais ménagées, quand ce n'étaient pas ses propres fautes.

Si M. Fréchette n’était pas poète, il lui resterait encore cette force de style qui le rend

redoutable ; mais il y perdrait au change et . nous aussi.

Car la polémique n'est en somme que la polémique, surtout quand elle s'exerce sur des sujets qui ne se discutent pas, comme l'excellence de tel livre dont on est l’auteur, par exemple. Et c'est bien là le côté faible des polémiques de M. Fréchotte, ce qui fait qu'elles ne comptent dans son œuvre qu’à l'état de documents qui nous l’expliquent plus ou moins, ce qui fait que le pv ic de demain les ignorera. Le caractère dominant de Ia polémique au Canada et de ce qui a jusqu’à présent tenu lieu de critique, semble bien être la frivolité de l'attaque, le tour badin de la réponse, l'inutilité de l’une et de l’autre, quand elle n’est pas alourdieparla malice cruelle de l’allusion ou même par la malsaine indiscrétion. Les polémiques de M. Fréchette ne vont pas toujours jusque là ; mais elles se complaisent trop souvent à un badinage prolongé, à une taquinerie qui devient aguçante, à des espiègleriss enfantines qui compromettent le sé..eux de la discussion. Il est juste, cependant, d'ajouter qu’il n’# pas triché au jeu, qu’il a joué les cartes qu’on lui avait passées, et que la partie allait bon train des deux côtés de la table Il excelle, d’ailleurs à imaginer, ces taquineries qui stimulent la vanité de celui qu'elles atteignent, à trouver des espiègleries qui ont au moins le mérit presque invariable d’une originale et piquante simplicité. Quelquefois

M. Fréchette, par la force des choses, a été ap pelé à craiter un sujet plus sérieux et alors il a joint à cette force d'ironie que nous venons de signaler, un jrg:ment et une observation plus réels que nous n’aurions été tentés de croire. C'est ce que nous voyons’ dans les lettres à l'abbé Buillargé, 4- Propos d'Education, qui sont à la fois très amusantes et très substaitielles.

Il est loisible de regretter que les circonstances n’aient pas fourni davantage à M. Fréchette, l'occasion de discuter une question aussi sérieuse, aussi capitale que la question d'éducation. Le plus souvent, ces polémiques traitent de sujets peu intéressants pour nous, Ou au moins d’un intérêt superficiel. Ce sont des boutades amusantes, des colères drôles, des malices bizarres ; on comprend que nous ne tenions pas à attacher trop d'importance à toutes ces querelles. Aussi bien, dès que nous avons dit ce que nous p?nsons de :a forme des polémiques, il me semble que nous avons tout dit: Et si nous voulons bien nous rappeler que M.

Fréchette polémiste accuse une conviction vraie, une confiance en soi inébranlable, une force ironique réelle, une habileté amusante, peu importe que rous sachions exactement sur quels sujets se sont exercées toutes ces qualités.

La polémique est malheureusement quelque chose comme une caricature littéraire. Pour le polémiste, être convaincu, s'est s’exposer à

devenir entêté ; avoir confiancs en soi, voilà qui conduit bien vite à une vanité toujours dése gréable ; l'ironie quelquefois devient méchante et injuste ; vouloir faire de l'esprit tout le temps, c'est bien souvent agacer prodigieusement qui nous lit.

Ni M. Fréchette, ni ses adversaires n’ont su toujours éviter ces extrêmes. C'est la concession fuite à la charge, le coup de crayon qui donne aux lignes une exagération comique et fausse, avec cette différence que c’est là le propre de la caricature, tandis que la polémique idéale est bien autre chose.

Mais c'est une règle invariable que tout le monde ait les défauts de ses qualités, et personne n’y échappe. Ce qu'il s'agit d’avoir, ce sont les qualités de ses défauts et il nous semble bien qu’il en soit ainsi pour les polémiques de M. Fréchette.

Une question s'impose : Quelles sont-elles ?

Et de suite nous pouvons répondre : polémique avec M. Chapman, un uwutre de nos poètes, à propos d’uccusations réciproques de plagiat ; polémique avec l’honorzble juge Routhier, sur les idées et le ton de la Voix d'un exilé; polémique avec le P. P. Lacasse, à propos des malheureuses stances à Sarah Bernhardt, que M.

Fréchette n’a heureusement glissées en aucun de ses recueils ; polémique avec l'abbé Baillar-

114 LOUIS FRÉCHETTE gé sur l'éducation ; polémique avec Tardivel, le journaliste convaincu qui vient de disparaître, à propos de la gigantesque farce de Diana Vaughan et de Léo Taxil... Les tameux Corririgeons nous de M. Fréchette appartiennent aussi à la polémique, en ce qu'ils ont été vive. ment et perpétuellement discutés. Et s'il faut savoir gré à ceux qui ont trouvé de réelles corrections à faire aux Corrigeons nous, on peut aussi leur reprocher'de l'avoir fait dans le but peu douteux de taquiner leur auteur et de le pousser à bout, plutôt que dans le but d'instruire le lecteur. Le lecteur était instruit quand même, me direz-vous? Pas précisément: car une critique aussi serrée, aussi mal intentionnée sacrifie facilement la réalité à l'apparence, et pour reprendre une vieille expression rabelaisienne, se matagrabolise la cervelle à trouver des fautes là où il n’y en a véritablement pas. Ces Corrigeons nous sont utiles, pourvu que celui qui les distribue accepte largement les remarques justes qu’on peut lui présenter, pourvu que ceux qui y trouvent à reprendre le fassent sagement eu modérément. S'il n’en est pas ainsi, ces corrections dégénèrent en querelles superflues, et n’apportent aucun profit au lecteur qui ne sait plus quel avis il doit suivre

aco:

La polémique avec le juge Routhier a été pu:

blico dans les Guépes Canadiennes; les lettres

à l’abbé Baillargé ont été réunies en brochure ; on peut lire éga'ement les deux volumes de M. Chapman (Deux Copains — Le Lauréat) pour ce qui touche à l'accusation de plagiat.

Nous avons pleinement dit ce que nous pensons de cette dernière polémique, au cou.s de cette étude ; nous cro: ns qu’ii est au moins n puéril n, le mot est de M. Ab der Halden, de rechercher les hémistiches semblables d’un poète à l’autre, surtout lorsqu'il s’agit de lieux communs. À part l'originalité absolue, il y a encore une originalité qui consiste à exprimer autrement ce que d’autres ont dit avant nous ; a-t-on jamais reproché, par exemple, à Dumas fils d’avoir refait dans la La Dame aux Camé. lias l'intrigus que Barrière avait ajoutée au roman de Mürger, pour dramatiser la Vie de Bohéme A côté de cette originalité, moins puissante que l’autre mais réelle, se place la faculté d'exprimer ses propres sentiments avec les mots de chacun. Ce qui pour nous enlève tout crédit à l'accusation portée contre M. Fréchette, c’est l'unité et là logique qui distingue toute son œuvre poétique : si, comme on a voulu le faire croire, M. Fréchette eût pillé tour à-tonr Victor Hugo, Lamartine, Leconte de Lisle, Gauthier, Prosper Blanchemain, Donnelly, Longfellow, Chapman, « son frère Achille ».., son œuvre présenterait-il cette uniformité, cette constance de tempérament que nous y avons observée? Assurément non ; les poésies de M.

Fréchette ne sont pas toujours originales, nous lavons vu : mais elles lui appartienneac tout autant que les Trois Morts appartiennent à Crémazie, malgré le poème de Théophile Gauthier. ù

Nous n’insistons pas; nous ne voulons pas revenir non plus sur la Voix d'un Exilé, ni nous amuser à narrer au long la formidable fumisterie de Léo Taxil. Nous en avons sufüsamment dit quand nous avons mentionné ces polémiques, quand nous en avons donné une idée générale: ce serait retarder notre étude que d’en parler plus longuement. Mais, d’un autre côté, la polémique tienc trop de place dans la vie littéraire de M. Fréchette et s’y révèle sous une forme trop particulière, pour que nous ayons pu l'ignorer complètement.

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A PROPOS D'EDUCATION (1893) (Lettres à l'abbé Ballargé)

L'éducation est la base de toute société ; elle en détermine la forme ct la nature. Car l’éducacion prépere l'avenir, et une société qui ne se renouvelle pas, dans le sens du progrès, est une société morte. L'éducation d’un peuple dépend, en grande partie, de celle qu’il reçoit à l’école et au collège ; cette éducation du collège est donc d’une importance capitale. Et c'est pour cela que nous négligerons le côté littéraire des Lettres de M. Fréchette pour nous attacher au fond même de la question.

Nous.avons réuni les réflexions que l’auteur a eemées un peu partout, dans ces lettres ; nous en avons formé trois groupes : celles qui touchent à la nature de nos collèges, celles qui re: gardent l'enseignement, celles qui se rappor-: tent à la formation du caractère. Nous avons également groupé les réformes suggérées per

. l'auteur ; nous y avons joint des réflexions pesonnelles, Nous soumettons le tout au jugement et à la bonne foi du lecteur.

Il s'agit ici, il convient de le dire, des collè.

SR ee

ges classiques de la province de Québec ; mais quelques-unes des remarques s'appliquent aussi aux collèges commerciaux. Il n’est pas nécessaire de préciser.

— um —

L—OPINIONS DE M. FRÉCHETTE Nos collèges ?

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