L ‘LOUIS ‘FRÉCHETTE
O mes chansons! je suis la craintive fauvette Qui voit ses petits, ses amours,
S'enfur, et qui pour eux éperdue, inquiète,
; Craint les aigles et.les vautours.
Remarquons cependant que si lé poète sait trouver une image qui rend bien sa pensée, il ne recui® pas pour la compléter devant des mots inutiles, qui la chargent sans l’amplifier : amours ne dit pas plus que petits, mais il permet de rimer avec-vautours, qui n'apprend rien après aigles ; de même, inquiète est un diminutif après dperdue, mais il répond à fauvette. La pièce est tout de même jolie ; elle sé continue à la fin du volume, avec l'épilogue, où le poète s’adresse encore à ses vers, devenus papillons; nuance qui ne fait que modifier la comparaison :
Pour des rives plus bellés
Partez, frais papillons ! 5 Mais craignez pour vos ailes
Les lustres des salons! , '
Et, encore que ces papillons ne soient pas sûrs de rencontror en ‘pleines rives, ‘les lustres des salons, la figure est jôlie ; déjà nous reriarquons—et cela est sensible dans tout le recueil:— la facilité avec laquelle le poète trouve une ima- &e pour exprimer sa pensée, la vivacité de son imagination qui lui montre toute idée sous une forme vivante, —et aussi le nombre, la diversité et souvent ce que j'appellerais l'opposition ou du moius.le manque de suite, entre elles, de ces images. :,. :
À part: ce prologue et cet épilogue, il ya
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deux pièces qu'il convient de détacher, et de fait, l’une ouvre le volume ( La Poésie), et l'autre le ferme ( Le Poëte-Bohème-) ; et ce qui est plus important, l’une nous dit quelque chose de l'idéal rêvé, l’autre, quelque chose du poète luimême. Il y a dans la Poésie un ton de sinc«:rité et d’ardeur qui sauve la pièce de la banalité : l'expression n’atteint pas toujours la splendeur, mais elle est émue, elle jaillit d’un cœur débordant ; même quand le noète reprend une figure déjà entrevue ailleurs, comme la poésie “coupe d'ambroisie”, ‘écho des chants du ciel”, “souvenirs des cieux’, il la renouvelle en quelque sorte pas l'accent vibrant, —rt vrai—qu'il lui donne. Les premiers vers sont beaux :
Fée aux voiles d: soies,
Qui, reveuse, déploies
Tes blondes ailes d’or,
Et t’élances, mi-nue, Pour suivre dans la nue...
Quel dommage qu’il ajoute pour rimer :
L'audacieux condor !
Cette pièce est dédiée à Crémazie, et l'envoi, où M. Fréchette résume en vers solides l’œuvre du poète exilé, est un des meilleurs moments du recueil :
Et quoique faible encor, ma muse de vingt ans, Peut te dire aujourd'hui de sa voix enfantine,
Comme autrefois Reboul au divin Lamartine :
«Mes chants naquirent de tes chants!»
Enfin, le Poète Bohème est une étrange petite pièce, où le poète écoute les voix de l’amitié et
de l’amour, qui le consolent de l’égoïsme des hommes. Après avoir lu et médité ces quatre Pièces, nous pouvons parcourir le recueil avec plus de sûreté, nous rappelant que l’auteur n'avait que vingt quatre ans quand il le publia, connaissant mieux ses beaux rêves de jeunesse et toute la tendresse avec laquelle il aimait ses vers, toute l'inquiétude qui lui faisait redouter pour eux la cruauté de critiques peu indulgents. Ces derniers, — car il s’en est trouvé, —oubliaient qu’il importe de se mettre à un juste point de vue, vis'à-vis de tout ouvrage ; et qu'on ne saurait trouver dans le premier livre d’un jeune poète, les mêmes beautés et la même perfection que dans un ouvrave classique.
L'auteur s’y fait, au hasard, le chroniqueur de ses pensées intimes et des évènements extérieurs ; les paysages qu’il entrevoit revivent en ses vers; il mêle à la nature quelque chose de lui-même 3 il nous dit aussi ses peines intimes, son amour s'échappe mélancoli. ytement de ses lèvres ; il aime, comme tous les poètes, langoureusement et avec force soupirs. Quelquefois sa pensée s'élève un peu au-dessus des sensations de l'être intime, et s’essaye à des poêmes de plus haute envolée ; nous n'irons pas jusqu'à dire qu’elle à tort, mais on sent bien que l’auteur n’est Pas encore maître de son art, —ce qui d’ailleurs est tont naturel, — qu’il est plus poète quand il s’abandonne aux secrets accents de son cœur, quand il regarde
sans efforts la nature qu'il aime déjà et qu'il sent, quand il n’est enfin que l'écho de tous les bruits qui murmurent autour de lui, et de toutes les voix qui chantent en lui N'est-ce pas dire que le poète se montre déjà sous son vrai jour ? qu'il est poète par sa nature même, qu'il est ‘ né poète ‘ suivant l'expression du cla:si que, que son effvrt lui enlève en quelque sorte son caractère poétique, ‘andis que d’autres moins fortunés ne s'élèvent, au contraire, aux sommets escarpés de la poésie que par les plus sensibles efforts,
La première et la plus forte impression que nous laissent Â/es loisirs, c'eet qu'ils sont l’œuvre d’un poète, poète inexpérimenté. jeune et si je puis dire, encore neuf au métier, nourri de lectures qui influent sur son vers qui souvant ne fait qu'imiter, mais poète véritable, poète de par la naissance, poète richement doué par la belle fée « aux voiles de saies n, 1 aux blondes ailes a’or ».
J'ai dit que la pensée de l’auteur manque d'assurance, quand elle s'élève au-dessus des sensations intimes, et veut traiter des sujets plus élevés. Voyez les pièces intitulées A/eluia ou le Ier an, 1861 : on n’y sent plus l'émotion du poète, et la forme dev’ent rigide, tendue ; la rhétorique y crève les yeux, les défauts ressortent davantage. Alleluia débute maladroitement :
Satan vient de s'enfuir au fond des noirs abimes ;
L'immense sacrifice est enfin achevé :
Le monde a consommé le plus grand de ses crimes. Et le monde est sauvé
« L’antithèse est si forte et si voulue qu’elle
dépasse le but qu'on s’est proposé. La pièce
entière est écrite en vers froids, compassés, qu
rappellent par moment, en raison de l’abondan-
ce et de la diversité des apostrophes et des ex-
clamations, les élans figés et sans couleur d’un
Casimir Delavigne. Le poète ira jusqu’à dire : Dans sa rage sanglante
De vinaigre et de tiel un monstre l’abreuva.
ou encore :
Que l’Homme-Dieu s'élance ainsi qu'une colombe.
et de Lurifer :
Rugissant de courroux dans sa demeure immonde.
La joie s’exprime en cette pièce avec la méme solennité que la haine ou la frayeur : :
Chantez le roi des cieux, sur votre lyre immense ! Chantez le roi des cieux dans,ua commun transport ! Il est ressuscité !.. Pour chanter Sa puissance Unissez de vos voix le grandiose accord !
Et s’il n’est rien d’évidemment défectueux dans ces vers, on sent bien qu'ils n’expriment rien qui n'ait été déjà dit et rimé cent fois : ils ne sont qu’un effort de rhétorique, et le poëon est absent. Le Premier de l'an 1861, Gui est une sorte d’apologie à l'adresse de PEglise et du Christ, obéit à cette même froieur : les vers sont corrects, les pensée d’une noblesse coutumière, les épithètes ont la solen-
LOUIS FRÉCHETTE nité habituelle, mais il v manque l'étincelle. On y trouve les formules chères aux anthologistes :
Un an vient de sombrer sur l’oréan des âges.
Et eourber sous son joug le dos des nations.
La bouche vomissant le blaspheme et l'injure…. Vous vous êtes levés, levés comme un seul hommel!j… sans compter les ‘ peuple nouveau-né «, 1 nobles victimes #, 1‘ défenseurs magnanimes 1, ‘ vaillants guerriers ..., Le tout se termine par un vers qui sent trop le premier prix de vers français :
Le monde peut crouler, mais l'Eglise jamais!
(Voyez encore La Foi, l'Espérance et la Charité). Mais ces pièces, dont la nature du poète est si éloignée, sont rares dans le recueil : il faut plutôt les considérer comme des exercices au moyen desquels l’auteur étudie son métier, et tenir compte d'ailleurs qu’elles ont, malgré leur majesté déconcertante, de sobres qualités qui en font, sinon de Ja vraie poésie, au moins de l'excellente versification. Voyez, par exemple, à la fin du Æéros de 1760, de beaux vers à la mémoire de Lévis.
J'aime mieux lire cependant ses vers d'amour, qui sont d’une brûlante sincérité ; ses descriptious qui accusent une sensibilité développée, une facilité d'émotion, une aptitude surtout à comprendre le langage muet des choses ; enfin, ses scènes intimes, où il répand une grâce bien personnelle. Lisez, par exemple, la Nymphe de
14 LOUIS FRÉCHETTE la Fontaine, ou le Premier Baiser, ou Louise, ou ce délicieux Souvenir :
Je ne l'ai plus revue. et mon âme inquiète
A voulu vainement chercher d'autres amours, Car depuis ce soir-là, pour le pauvre poète, Bien des jours sont passés et À y rêve toujours !
Si tous ces vers d'amour ne sont pas d’un art parfait, ils sont bien sentis, et c’est là beaucoup Pour un poète. L'amour de M. Fréchette, à vingt-quatre ans, est un amour ardent et rê” veur ; il en dira :
: Elle ne sut jamais Que je me fus damné pour elle.
Il dira ailleurs :
Quand mun front est morose, Quand mon œil a des pleurs, Viens, Ô mon rêve rose, Viens charmer mes douleurs !
Dans la pièce intitulée Fièvre, il pousse jusqu’au noir pessimisme ; mais comme le livre est plein de souvenirs d’amour, on peut attribuer cette crise à un désespoir de même source ; ou peut-être marquetelle chez le poète un moment de découragement, moment que nous traversons tous, à nos heures. UL’est une exception chez le poète de Mes Loisirs ; il ne va pas, d'ordinaire, plus loin que la mélancolie, et même, il nous apparaît plutôt d’une nature exuhé. rante et gaie, en extase devant les beaux spectacies.
Entendez le parler de la nature : il abonde en expressions, en images, en mots colorés et
vifs ; c’est uns cascade ensoleillée, qui murmure &gaiement en bondissant sur des cailloux luisants. Lisez, notamment, le retou: de l’Abeille ; ee petit journal dont la réappari‘ion avait alors causé toute une fête. M. Fréch :te saisit l’image au vol ; c’est à l’abeille qu’il demande de revenir ‘ bourdonner “ sa chanson, et comme il l'invite gentiment à s’élancer dans « la verte prairie n°
Dans la fleur empourprée,
Va plonger d'un vol sûr
Ton aile diaprée, Ton corselet d'azur !
Toutes les fleurs vont lui faire fête à cette petite abeille ; et avec une richesse d'expression, une variété de couleurs, une délicatesse de touche très remarquables, M. Fréchette nous les dépeint l’une après l’autre. On fera bien de lire cette pièce qui est un bel exemple de tout ce qu’un poète voit dans la nature ; c’est presque un excès de vision et, à la lecture, le poème, quoique délicieux, fait un peu sourire. Mais reprenez-le strophe à strophe, quelques-uns des coups de pinceau vous émerveilleront. Comme le dit lui même le poète :
Toute la cour de Flore Sourit à ton retour.
Mais, ce qui est mieux, il a su trouver le mot juste et étincelant pour chaque fleur ; rien n'est intéressant comme cette promenade parmi les trésors de la nature.
16 LOUIS FRÉCHETTE Lisez encore, pour avoir une impressicn vraie des choses et des heures, les deux pièces Minusé et Matin, qui se répondent ; l’une toute chargée des langueurs nocturnes, l'autre vive et joyeuse corvme l'aurore. Au cri mélancolique et doux qui termine la première :
Dormons : il est minuit !
répond une acclamation joyeuse et sereine :
Debout. le soleil luit!
"Et, en véritable artiste, M Fréchette a trouvé cette fois-là, un rythme délicieux qui accentue encore l'impression. Minuit est écrit en strophes égales et d’une monotonie voulue ; Matin, au contraire, sautille ioyeusement en vers inégaux où frémissent le réveil de la terre et la joie du soleil naissant. Le poète trouve encore de jolis vers sur le Colibri. Dans une autre pièce ( Kéverie) le sentiment de la nature et ses propres rêves se mêlent en un long appel très doux, très ému, digne d’un poète :
L'ombre avait disparu: dans ma chambre l'aurore Glissait quelques rayons. le jour venait d’éclore… Et J'écoutais encor, sans pouvoir m’endormir,
Et la forêt se plaindre et l'ouragan gémir…
Ou encore il précisera ses paysages et fera d. la description de lieux connus, auxquels se mé. leront des légendes (PIroquoïse, que nous retrouverons dans un aut.e recueil) ou encore un souvenir personnel (l Lac Saint Pierre, les Pins de Nicolet).
Il excelle parfois à peindre des scènes inti-
mes, à exprimer en quelques mots un détail ex. quis, à nous donner l'impression légère et fn. gitive d’un rien délicieux (À mon chien Vaildant) :
Toi, tu lèchais sa main, fraiche, mignonne, blanche, Et puis elle flaltait ton col souple et soyeux,
Posait son petit pied mollement sur ta hanche, Où riait de tes bonds Joyeux.
En somme, voici ce qu'annoncait es Loisire :
Une facilité remarquable d'expression ; une fécondité dans l’énumération (Prologue, Lac Saint Pierre) qui pouvait aller jusqu'au défaut (Première Lettre, La Charité, une réédition de Pour les pauvres de Victor Hugo), une habileté à trouver l’image qui embellit la pensée, à Jleurir le vers, avec les défauts auxquels ceire qualité peut pousser et qui sont : nu un manque de suite dans les images, qui obscurcit l’idée
: principale : :
Et la bannière canadienne
Voit briller dans ses plis nn diamant de plus... ou une banalité qui n’ajoute rien à la pensée (Elle) ; ou une abondance qui l’alourdit (/a Guerre qu'il appelle centaure, Euménide, spectre, monstre, jantôme échevelé, ministre, efroyable, monarque, vampire, le tout en sept vers) ; ou enfin un excès dans l'expression, — et »ussi dans les épithètes,— qui dépasse le but, comme dans les vers suivants de /’Zroquoise que l’au-
18 LOUIS FRÉCHETTE teur a d'ailleurs corrigés quelques années plus tard (Fleurs boréales) :
Son œil noir où se peint une colére immense A semblé méditer une atroce vengeance Un épouvantable projet.
Le vers de l’auteur de Mes Loisirs n’en est pas moins pittoresque et coloré ; l’auteur y “ force quelquefois son talent,u malgré le conseil du bon La Fontaine, mais il ne cesse pca pour cela de le posséder ; et quelquefois, comme pourrait ajouter le délicat et incomparable fabuliste, 1 il fait avec grâce.n
Au langage imagé et séduisant, il faut joindre, pour ce qui regarde la forme, une richesse suffisante de mots et de tournures, une aisance très appréciable de rimes, une variété de rythmes, quelquefois poussée à bout (Hommage au chevalier Falardeau). Ajoutons à cela, pour ce qui regarde l'inspiration, un sens profond de la nature, une facilité de communiquer l'émotion et de faire partager les sensations éprouvées, une sensibilité extrêmement développée.
En somme, le poète de Mes Loisirs était, — et gardons-nous bien de l’oublier dans la suite ! de cette étude :