CHAPITRE V
Bientôt le blé tombe à faucilles pleines;
La javelle, où bruit un essaim de grillons S entasse en rangs pressés au revers des sillons.
Dont le creux disparaît sous l’épaisse jonchée;
Chaque travailleur s’ouvre une large tranchée;
Et, sous 1 effort commun, le sol transfiguré Laisse choir tout un pan de son manteau doré.
Le soir arrive enfin, mais les gerbes sont prêtes ;
On en charge à pleins bords les rustiques charettes Dont r essieu va ployant sous le noble fardeau ;
Puis, presque recueilli, le front ruisselant d’eau.
Pendant que, stupéfait, l’enfant de la savane Regarde défiler l’étrange caravane Et s’étonne à l’aspect de ces apprêts nouveaux,
Hébert, qui suit, ému, le pas de ses chevaux (1), Rentre, offrant à Celui qui donne l’abondance,
La première moisson de la Nouvelle-France (2).
L’année même de son arrivée, Louis Hébert donna en mariage, Anne, sa fille aînée, au sieur Etienne Jonquest, colon originaire de Normandie. Le Père Le Caron reçut les serments des jeunes époux. Ce fut le premier mariage au Canada. Cette union fut de courte durée. Bientôt le deuil entra dans la demeure du premier colon. Quelques mois plus tard, en effet, Anne LIébert mourut. Cette tombe venait de se refermer, que la mort réclama une nouvelle victime dans la personne d’Etienne Jonquest. Ces jeunes époux, encore pleins d’espérance, furent moissonnés au milieu de leur bonheur.
(1) Il n’y avait pas de chevaux dans la colonie à cette époque.
(2) Louis Fréchette: La légende d’nn peuple. C’est cette dernière pensée du poète canadien : Hébert reconnaissant, que l’auteur a voulu faire revivre dans le monument du premier colon.
Louis Hébert et son épouse furent profondément attristés par ees deuils. Mais ils puisèrent dans leur foi chrétienne des consolations qui leur firent surmonter ces épreuves. Louis Hébert continua son œuvre.
Encouragé par les premiers succès, Hébert agrandit les défrichements sur son domaine et recula peu ^ peu les limites de son jardin. Marie Rollet l’aidait de son mieux; sa fille Marie- Guillemette, née probablement à Port-Royal en 1606, et le petit Guillaume, trouvaient les moyens de se rendre utiles. Après trois ans, il récoltait plus de grains et de légumes qu'il n'en avait besoin pour l’entretien de sa famille. Il put même en échanger aux sauvages contre des pelleteries.
Cependant les Associés des Marchands prirent ombrage de ses succès. Ils résolurent de le molester afin de le décourager et d’empêcher ainsi d’autres colons de suivre son exemple. Ils lui firent défense de trafiquer avec les indigènes et l’obligèrent même à leur céder le surplus de ses grains s’arrogeant ainsi des droits sur le fruit de son travail.
Des procédés si indignes révoltaient son âme, mais ne le découragèrent pas. Il se plaignit à M. de Champlain, qui ne put améliorer la situation. Louis Hébert n’en continua pas moins à défricher et à cultiver; une seule pensée occupait son esprit; assurer l’avenir de la colonie, à la fondation de laquelle il avait tout sacrifié, son avenir, ses parents, sa patrie, son repos.
Bientôt les persécutions augmentèrent ; elles de-