CHAPITRE IX
un témoignage suffisant, auquel vous devez ajouter foi.”
Voyant que tout était inutile, ces pauvres filles durent se résigner à laisser partir leur bienfaiteur; mais elles firent éclater leur colère contre le perfide interprète qui demeura fort étonné de la vérité des discours d’une fille de douze ans.
Pendant ce temps-là, le moment de s’embarquer arriva pour nos Français. Couillard s’était rendu lui-même à Tadoussac pour assister au départ du vaisseau. ï
M. de Champlain donna son chapelet à l’une de ses protégées; son beau-frère, Boulé, donna le sien à l’autre; “car il ne fallait rien donner à l’une sans que l’autre n’en eût autant.” Puis s’adressant à Guillaume Couillard, il le pria de les conduire dans sa maison et de les y garder jusqu’à son retour et de les traiter doucement, que c’était un grand acte de charité que Dieu saurait récompenser. Ajoutant qu’elles pourraient lui être utiles dans sa maison et que s’il lui faisait un tel plaisir il saurait le reconnaître.
Guillaume Couillard, touché de cette marque de confiance, lui répondit: “Assurez-vous, Monsieur, que tant qu’elles auront la volonté de demeurer avec moi, j’en aurai soin comme si c’était mes enfants.” Comme il disait cela en leur présence, les petites filles lui firent une révérence, et elles le remercièrent en ces termes : “Nous ne t’abandonnerons pas non plus que notre père en l’absence de M. de Champlain: ce qui nous donnera de la consolation
et nous fera patienter, c'est que nous espérons le retour des Français, et s’il eût fallu, en arrivant à Québec, retourner vers les sauvages, nous fussions mortes de déplaisir et néanmoins nous étions résolues, ma compagne et moi, d’y demeurer plutôt qu'avec les Anglais."
Cette scène touchante arracha des larmes à tous les assistants. Couillard reçut ensuite les adieux de M. de Champlain et des Français en partance. Bientôt l’ancre fut levée; le navire lentement s’éloigna du rivage et gagna la haute mer. Couillard se tint longtemps sur la grève suivant des yeux ses chers compatriotes qui retournaient en France. Puis ayant envoyé un dernier adieu au navire qui disparaissait dans le lointain, il revint à Québec avec ses protégées rejoindre les siens qui l'attendaient avec anxiété. Les membres de cette première famille étaient les seuls colons que la France laissait sur le rocher de Québec comme gardiens de la Nouvelle- France. “Seule, écrit M. Bourassa, la veuve Hébert demeura avec son gendre Couillard et quelques ouvriers pilotes ou interprètes, restés pour la plupart au service des Kertk et dont quelques-uns n’étaient que des transfuges huguenots; elle demeura sur les dix arpents de terre que son mari avait fait fructifier de son travail, arrosés de ses sueurs, sur lesquels il avait fondé le repos de ses vieux jours, l'avenir de sa famille, la perpétuité de sa postérité. Qu’importe si les motifs de sa stabilité étaient intéressés: l’histoire dit qu’elle voulait recueillir les fruits de la semence déposée le printemps dans son petit domaine? Mais ne cédait-elle pas non plus au