‹ Louis HebertChapitre 59 sur 74 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

la chaloupe et la coula à fond, après lui avoir fait faire deux ou trois tours dans l’eau.

‘‘Ceux qui étaient dedans n’allèrent pas incontinent au fond, ils s’attachèrent quelque temps à la chaloupe, M. Nicolet eut le loisir de dire à M. de Sévigny: — “Monsieur, sauvez-vous, vous savez nager, moi “je ne le sais pas, pour moi, je rn’en vais à Dieu, ’ ’ je vous recommande ma femme et ma fille. ’ ’ — Les vagues les arrachèrent tous les uns après les autres de la chaloupe qui flottait renversée sur une roche. M. de Sévigny, seul, se jeta à l’eau et nagea parmi les flots des vagues, qui ressemblaient à de petites montagnes. La chaloupe n’était pas loin du rivage, mais il était nuit toute noire, et il faisait un grand froid âpre, qui avait glacé les bords de la rivière. Le sieur de Sévigny, sentant les forces et le cœur lui manquer, fit un vœu à Dieu, et peu après, frappant du pied, il sentit la terre. Se tirant hors de l’eau, il s’en vint à notre maison à Sillery, à demi-mort. Il demeura assez longtemps sans pouvoir parler, puis enfin, il nous raconta le funeste accident; que, outre la mort de M. Nicolet, dommageable à tout le pays, il avait perdu trois de ses meilleurs hommes, et une grande partie de ses provosions... Les sauvages de Sillery, au bruit du naufrage de M. Nicolet, coururent sur le lieu, et ne le voyant pas paraître en témoignèrent des regrets indicibles. Ce n’était pas la première fois, que cet homme s’était exposé aux dangers de la mort pour le bien et le salut des sauvages. Il l’a fait fort souvent et nous a laissé des exemples qui sont au-dessus de l’état d’un homme marié, et qui tiennent de la vie apostolique,

et laissent une envie au plus fervent religieux de l’imiter^). ”

“Telle fut, dit l’abbé Gosselin, la fin tragique et vraiment héroïque de Nicolet: couronnement glorieux, on peut le dire, d’une vie toute de dévouement et de sacrifices pour le bien de sa patrie et de la religion^).”

Quelques jours après cet accident, le sauvage pour lequel Nicolet s’était dévoué, fut sauvé par des Français et les missionnaires des Trois-Rivières. Il montra plus tard sa reconnaissance pour ce bienfait qu’il avait reçu en engageant ses compatriotes à envoyer une députation chez les Iroquois afin de délivrer le Père Jogues : “Si cette démarche ne réussit point, elle prouve, dit l’abbé Ferland, que la reconnaissance n’était' pas étrangère à tous les cœurs sauvages(3).”

L’inventaire des biens de Jean Nicolet fut passé aux Trois-Rivières, par André Crosnel, caporal. Le 7 novembre 1642, Joseph de Rhéaume fit la criée publique. Cette vente, annoncée au prône de la grand’ messe, fut faite en présence de Pierre Nicolet, Jacques Hébert, Jean Godefroy... Pierre Nicolet acheta un tableau de Notre-Dame, avec son cadre et un coffre. Il paya le tout 6 livres et 15 sols. Marguerite Couillard, veuve de Jean Nicolet, acheta un lit de plumes qu’elle paya six vingts livres (4).

Nicolet, en mourant, laissait, outre sa jeune veu-

(1) Relation de 1642.

(2) L’abbé Gosselin, Jean Nicolet, page 266.

(3) L’abbé Ferland, Histoire du Canada, 1er vol., page 277.

(4) Greffe de Bancheron, Archives dit Séminaire de Québec.

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