‹ Louis Legrand, peintre et graveurChapitre 4 sur 14 · I II · texte numérisé non relu

I II

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réalisme pessimiste assez voisin de celui qui s'est manifesté dans

les premiers romans de Huysmans. Ce sentiment a dominé l'école naturaliste, et on pourrait, à l'étonnement de celle-ci, en trouver la source dans le second romantisme, dans Tanière jouissance qu'éprouvait Baudelaire à caractériser les « beautés d'hôpital », les ravages de la chlorose, les « petites vieilles », les pâleurs du vice persistantes sous le fiird.

le tout par haine de la beauté pseudo-classique de l'École officielle.

Cette amére jouissance est en De^as. 11 constate avec un plaisir pénible les tares de la créature de plaisir. Il animalise ses femmes au tub, les accroupit comme des grenouilles, relève sur leur peau les stigmates du corset, les montre disgracieusement, jambes ouvertes, dans la basse intimité des ablutions obligatoires, et il souligne son ironie désenchantée par sa puissante maîtrise d'exécution. Dans la danseuse, ce qui l'intéresse, c'est la désarticulation

Petite ballerine (ciu-forte, extrait de o La Petite Classe i

imposée à ce pauvre corps de plébéienne mal nourrie et mal soignée, anémiée par la prostitution précoce, le mauvais air des logis de faubourg. Cette pauvre petite fille cynique et effrontée qu'on transforme en papillon factice pour amuser les yeux des bourgeois, après dîner, dans le tintamarre des orchestres, la fausse richesse des décors et la crudité des lumières électriques, cette petite fleur de canaille offerte aux habitués par des mères entremetteuses , voilà le thème qui séduit Degas dessinateur ; et c'est surtout l'aspect saltimbanque des répétitions qui excite sa verve, les maigreurs des corps ployés sur les barres d'exercice, l'apprentissage des gestes de tausse grâce et des sourires préparés d'avance, la parade des joliesses au rythme du violon raclé par le maître à danser

rnon

ou le

gro-

regisseur

L'IiabiUage (eau-forte, extrait de « La Petite Classe «)■

qui frappe de sa grosse

canne le plancher zébré des « huit » d'arrosage en menaçant d'amende les « rats » insoumis.

Degas a raconté tout cela en y joignant le contraste d'une coloration tendre et fine qui accentue la vulgarité des faces de gamine. Une seule fois, ou presque, il a fait de la danseuse un être exquis et séduisant, dans le pastel de F Etoile qui, au musée du Luxembourg, nous montre la ballerine balancée sur une seule jambe rose comme une fleur sur sa tige gracile.

Autrement, toute son œuvre est chagrine, décourageante, ennemie de l'illusion. C'est un réquisitoire accablant contre le ballet moderne, une satire impitoyable de ce qu'est devenue, dans nos théâtres, de par l'esthétique du tutu et le recrutement des « rats », la danseuse d'autrefois, la prêtresse grecque, la charmeuse orientale, l'eurythmique et divine fille de Terpsichore, dont l'art s'élevait au symbolisme de la grande poésie religieuse.

Legrand n'a manifesté aucune de ces intentions. Il n'a été attiré vers la danseuse qu'en dessinateur intéressé par les mouvements résultant de ses études gymnastiques. Il n'v a vu qu'un moyen nouveau de satisfaire sa passion du dessin, son amour du trait et du modelé, en étudiant ce répertoire d'attitudes et de formes que n'offrent ni la rue ni l'alcôve, et qui a en effet d'excellentes raisons de séduire un analyste des galbes et des proportions. C'est seulement au cours de son étude qu'il a songé à la tristesse et à l'ingénuité de l'enfance dévo3'ée, et qu'il a mis en ses petites ballerines un reflet d'une de ses tendances, la tendresse que cet observateur du vice morbide garde, en un repli du cœur, pour les enfonts.

On pourrait pousser plus loin la comparaison entre Degas et Legrand, les deux grands descripteurs de ce monde spécial. Je ne l'essaierai pas. Je n'ai été amené à parler de Degas, de Rops ou de Lautrec en ce livre, que simplement par le désir de bien montrer que Legrand est absolument exempt de leur influence. Il faut

insister, parce que le contraire a parfois été insinué, à cause de la similitude des sujets traités. Il serait ridicule de chercher à rabaisser tel de ces artistes au profit des autres. Tous sont des êtres personnels et diversement appelés à honorer l'art français, sans qu'on

Rieuses (eau-forte, extrait de « La Petite Classe »).

essaie d'établir entre eux une échelle des valeurs, des prix et des accessits. A la vérité, Legrand fut avec Lautrec le cadet de Rops et de Degas. Il apparut dans le mouvement artistique et littéraire au moment où le symbolisme et l'impressionnisme s'affirmaient, également vigoureux et neufs, bien qu'assez contradictoires. L'impressionnisme confirmait picturalement la littérature naturaliste, le

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