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symbolisme s'v rattachait un peu en conseillant d'aller encore plus
au fond de la vie apparente pour y trouver les vérités mystérieuses et synthétiques de la réalité seconde. Degas et Rops représentaient bien cette combinaison intellectuelle, c'est pourquoi ils influèrent profondément par leur façon de concevoir comme par l'originalité magnifique de leurs moyens. Legrand, arrivant tout neuf dans cette évolution, y a pris place après les maîtres. Il a pris les libres sujets que ses camarades adoptaient à leur tour, et il les a faits siens par sa façon de les approfondir et de les interpréter. Il n'a jamais prétendu être le seul à dessiner des danseuses, des prostituées, des allégories mystiques et des fantaisies sur le vice parisien; c'eût éié d'une prétention bouffonne et mensongère. Mais il a usé de son droit d'aimer ces choses comme les autres, de les aborder, d'en tirer le moyen de faire valoir ses dons, et il y a superbement réussi, et après être
Une mioche (pastel, coll. Mahot de la Querantonnais).
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CiZi ^-Uîi. à- ^CL-JetnÂ^-f
La fille à sa tante (eau-torte, extrait des « Petites du Ballet »).
venu de Degas et de Rops, avoir voisiné avec Lautrec, il a fait un pas de plus, il a apporté autre chose, il a creusé un sillon nouveau.
Cela devait être dit, parce que c'est la pure vérité. Il n'eût peutêtre pas fait ce qu'il a fait sans Rops et Degas, mais sur certains points il les a dépassés.
Dés lors, qu'on ne parle plus d'une continuation, d'une redite de Degas, mais bien d'une sorte de délicat conflit parallèle — de deux talents puissants excités par deux conceptions divergentes, et l'on pourrait essayer, si ce n'était stérile, certaines comparaisons subtilement suggérées. Le Premier pas, de Legrand, çst cette eauforte où une fillette en costume de danse est poussée en avant par une femme au visage dur. Ce contraste de la femme en noir et de l'enfant en blanc, nous l'avons vu chez Degas, et Rops aussi nous en avait donné une variante dans quelque Déhiif du modèle où une parente proxénète exhibait une gamine dénudée. Mais Rops insistait sur l'ignominie cynique de la matrone, Degas dessinait le vice précoce sur le visage de la petite. Legrand réduit la femme h. une silhouette qui n'est là qu'à titre de valeur picturale, et ce qui l'intéresse, c'est l'enfont. Il la montre innocente encore, hésitante, peureuse, toute en défiance et en défense, charmante et gauche, engoncée dans son tutu de percale empesée. Et tout de suite on déduit d'un aspect identique une psychologie toute différente. La nuance n'est pas moins sensible dans la Môme Terpsichore, une danseuse-enfant assise, contemplant son pied qu'elle tient dans sa main. Le geste a été noté par Degas, mais en tant que geste : Legrand y met une intention. Cette en finit mélancolique songe à la fatigue de son métier, et peut-être aussi à la fortune qui tient dans son chausson de travail comme il en tient une autre dans le
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gosier du chanteur, une autre dans le poignet du violoniste. On perçoit bien la petite rêverie rapide, incluse dans cette minute de repos, et la composition est tendre si le titre reste gouailleur. Elle le dépasse, comme il arrive souvent chez Legrand. On voit aussi
L'ami Jcs danseuses (eau-forte).
ce geste dans les dessins de Renouard, qu'il est impossible de ne pas mentionner quand on parle de danseuses et de dessins. Mais il peut être permis de dire que Renouard, si curieux, si excellent ailleurs, se montre là d'une totale insensibilité. Il transcrit adroitement des attitudes dont il ne cherche nullement à déterminer la signification psychologique : il n'est qu'un illustrateur. Degas et Legrand sont des synthétistes et des penseurs. Cela s'avère encore dans la Fille à sa tante, où l'on voit, auprès de la matrone qui
tricote, une fragile fillette, assise dans rébouriffemcnt de ses jupes, et suçant innocemment un sucre d'orge. Elle n'est pas laide, c'est un petit être joli, inconscient et naïf encore sous la livrée de son impudeur future.
Au milieu des ballerines, Legrand a placé un homme, par hasard, qui n'est point leur entreteneur : c'est VAnii des Danseuses, le vieux maître à la bonne figure. Violon en mains, il est assis, et, dans un repos de la séance, il raconte une histoire à deux de ses élèves. Il faut voir la beauté de cette eau-forte, l'intelligence extrême du caractère et de la composition de ce personnage, le mouvement hardi des deux curieuses qui se penchent vers lui.
Les mioches (eau-lorte, extrait des « Petites du Ballet »).
posées sur un canapé comme deux grandes mouettes abattues dans leur vol. Il y a là une profonde douceur, presque une atmo-
sphère de confidence. On est certain que ce vieux hravc homme ne raconte rien d'impur .^,,^^
à ces deux fillettes. Sans r^^^^vr \ v doute les conseille-t-il, ■ Ml^''^ ou tâche-t-il simplement de les distraire avant la reprise de leur s. , . dur travail. Il aime ces petites, il en a tant vu, il a vécu tant d'années dans ce milieu frelaté, dans cette atmosphère viciée, sans rien perdre de sa bonhomie et de sa simplicité de cœur!
Elles savent cela, elles l'écoutent avec confiance, tendant vers lui leurs tètes auxquelles Legrand a donné ce l ____..:
caractère de primiti- Devant la fenêtre (eau-fone, extrait de «La Petite eusse»)-
visme un peu sauvage
qu'il affectionne. On surprend là l'intimité de ce labeur compliqué qui reste insoupçonné du public, la fraternité de ces pauvres, les petites plébéiennes et le vieux Parisien du faubourg, réunis dans un étrange métier de plaisir. Cette note-là n'existe ni dans Degas, ni dans Renouard, et cependant elle est utile, elle est vraie, elle est humaine, et elle contraste heureusement avec l'inévitable confrontation des mâles en habit et des femelles vicieuses que tant de
dessinateurs se bornent à présenter comme la vie des coulisses.- Legrand y a trop vécu, trop observé, pour ne pas savoir qu'elle n'est pas aussi simple, et que partout où l'humanité s'agglomère elle transporte non seulement ses tares, mais tous ses sentiments bons ou mauvais.
Ce qui Ta le plus frappé, c'est le travail. Et, en effet, la dominante de cette petite société spéciale et très fermée, c'est le travail et non pas le vice. Il y a une grande immoralité dans ce monde, encore qu'on l'imagine beaucoup pire qu'elle ne l'est, et qu'on l'y constate, lorsqu'on s'enquiert, plus ingénue qu'on ne l'eût pensé, et plutôt pareille à l'indécence des gamins qu'à la perversité des adultes. Mais le travail y domine tout, et on ne se permet le vice et la blague qu'aux rares moments où il ne commande pas. On travaille durement dans les coulisses, on s'y exténue, pour préparer le plaisir des yeux d'une foule égoïste et malveillante. On v use ses poumons et son système nerveux bien plus que dans la débauche, et il y a une grande pauvreté et une grande lassitude en ceux que le théâtre absorbe. Spécialement pour la danseuse, le succès dépend non seulement de la chance, de l'intrigue, d'une prostitution adroitement utilisée, mais surtout d'un acharnement méritoire contre la misère et l'obscurité des débuts. M. E. Ramiro l'a trop bien dit dans /</ Fûiiiic purisieiiiic, au chapitre intitulé les R(7ls, pour que je m'essaie à le dire aussi bien. Mieux vaudra, pour le lecteur, connaître son texte si juste et si âpre :
" Le matin, dès neuf heures, une vingtaine de fillettes pénètrent dans l'Opéra... Certaines vont deux à deux, d'autres sont accompagnées d'une femme mûre, quelques-unes circulent seules. Point de flânerie. Ce sont de jeunes rats, gros comme des souris, qui vont prendre leur leçon. L'accès de ce Conservatoire national
Deux danseuses dans une loge (pastel, coll. Hornung).
de danse n'est pas très simple. On tourne à gauche, on enfile des marches tirebouchonnées et en route pour les sommets ! Deux étages franchis, une bifurcation devient nécessaire. Un couloir
sombre, puis un autre à angle droit, un étroit passage, et nous voici au grand escalier central desservant toutes les loges et tous les ser-
Enfin le jour par le haut.
Avant la leçon (eau-forte, extrait de o La Petite Classe
vices filtre
Nous touchons au terme du dédale, après cent mètres d'ascension les toits sont proches! Quelques jeunes gens passent en costume de travail. Ce sont des élèves mâles qui cèdent la place aux demoiselles. Des jupons de tulle blanc commencent à poindre dans les ombres des corridors, sortant de la loge commune où on procède
à l'habillage. Loge d'aspect triste, sans décoration ni tenture, meublée de chaises de paille, avec de maigres tablettes de sapin et des placards rectilignes où pendent les pantalons de calicot, les jupes de gaze et les maillots, touillis terne de propreté douteuse.
Danseuse (pointe-sèche).
Des habilleuses, des- mères, des parentes aident les gamines à enfiler leur sommaire uniforme, agrémenté, chez les plus élégantes, d'un ruban rose ou bleu. Enfin la bande file par un étroit passage, escalade un bout d'escalier noir, large de cinquante centimètres, tordu en colimaçon. Une porte s'ouvre et voici la salle de travail.
« Une vaste rotonde de vingt mètres de diamètre environ dont le plafond s'arrondit en coupole. Dans le mur, une dizaine d'œilsde-bœuf énormes prodiguent une lumière brutale enrayée çà et là par des rideaux jaunes. Mobilier réduit ! De chaque côté de la porte d'entrée une grande banquette s'étend tristement. C'est le siège de Mesdames les mères; à gauche, une petite table de bois noirci, boiteuse, où traîne la feuille de présence. Deux chaises de paille, dont l'une pour le professeur, l'autre pour le musicien armé d'une simple pochette. Un grand poêle de fonte, un petit arrosoir, une glace de deux mètres. Entin, rigide, froide, menaçante, une rampe de fer ronde, de cinq centimètres de diamètre, s'étend à un mètre du plancher et à soixante centimètres du mur, sur les deux tiers de la circonférence. C'est la barre classique, la barre, instrument de dressage, caveçon des jambes, chevalet de torture. C'est avec cela qu'on façonne les rats. C'est là que la petite classe est initiée aux élémentaires déi^ngés à Icrre à dciiii-lntiitciir, aux romls de jitiiibc en l\iii\ aux plies, aux poinles, aux grands Ixillentenls, aux developl^és, puis aux complications de Viuhige, aux enchaînements des tilliliidei et des (ircibesqiies. Mais surtout on y enseigne l'art suprême de marcher droite, les pieds en dehors, les reins cambrés, de sortir la poitrine, d'effacer les épaules, de grandir la taille, et de porter sur les lèvres, quelle que soit la difficulté du geste, l'indifférence de la pose ou la rapidité du mouvement, la fleur constamment fraîche du sourire épanoui.
<i Cet apprentissage est long. 11 se poursuit à travers de redoutables mystères. 11 faut commencer l'éducation de la danseuse dès l'enfance. A cette condition seulement elle possédera les vigueurs musculaires et les acrobatiques souplesses nécessaires au développement de son art. Les classes sont remplies de fillettes de huit à
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neuf nns. L'âge délicieux de la faiblesse et de l'ignorance ! Mais aucune n'en donne l'impression. Au simple contact du théâtre, la nature a fléchi, avertie par l'écho corrupteur des murs. Du jour où les enfants, dans la loge commune, ont passé le maillot et tripoté les fards, l'infamie humaine n'a plus pour elles d'inconnues. Là c'est une rapide initiation de la grande à la petite, j'entends de celle de douze ans à celle de neuf. Et la grivoiserie grouille sur ces lèvres impubères comme des vers au cœur d'une rose, en attendant le signal c]ui les enlèvera, anges momentanés, vers les ciels de l'apothéose. C'est déjà l'homme qui fournit le sujet de ces colloques puérils, l'homme même, examiné, jugé, jaugé, visé comme la source prochaine des plaisirs, des dégoûts et des profits. Et, par les escaliers, dans les couloirs, aux abords de la scène, si elles croisent un habit noir, elles y inspectent, avec une méditative curiosité, la proie future...
'( Elles ont beau rire, les charmantes fillettes, et travailler dur, et rêver d'amour et chercher la gloire, et blaguer les vieux et taquiner les jeunes; comme les rois et les boueux elles restent sujettes à la mauvaise aventure. L'air est malsain dans les couloirs; à la maison, souvent, la nourriture est maigre; et longues, longues les rues qui se déroulent du fiiubourg au boulevard. A quatorze ans on n'a pas de fourrures, on hésite à souper avec des messieurs; les muscles sont plats. Combien douloureuses parfois les lassitudes que nul bien-être ne répare ! Sur les moins robustes chaque jour la fatigue prélève un peu de vie. L'anémie blêmit les oreilles et plombe les yeux. Qu'importe ! On est parti, il faut marcher, il faut courir ! La leçon, la leçon, encore la leçon ! Et la figuration, toujours la figuration! Et les répétitions! D'ailleurs onaime ça. On n'aime que ça. Quand on en a goûté, ça vous tient
par les entrailles, et on ne s'en passe plus. C'est l'absinthe, c'est la morphine, c'est l'opium, c'est les planches. Elles peuvent trimer et pâtir, les petites : elles ne se plaindront pas. Elles auraient trop peur qu'on s'attendrît sur leur sort et qu'on s'inquiétât de leur santé. Voyez- vous qu'un médecin aille s'aviser de dire à maman
qu'il faut manger
ly
à heures réglées, ne point marcher et se coucher de bonne heure. Alors quoi ? Tout de suite tomber dans la couture, les moik.^ § 1 des ou la nou-
veauté? Abomination! Tant pis pour :*-. les tibias qui bronchent, les reins qui craquent, les esto- I macs qui se tordent! Il faut trotter les pieds en dehors, la taille cambrée, la tête haute et à
JTî ^w^^.. -,- -.^^ «.»^-...i^ ; maman, comme au
Sorties de scène (pastel, coll. Marc Peter). proteSSCUr, taire
bon visage... Arrive enfin le jour béni où l'engagement impatiemment attendu confère à l'apprentie le titre de danseuse du deuxième quadrille, avec
soixante-quinze trancs par mois d'appointements et le droit de descendre au tover! »
Après la leçon {pastel, coll. Mahot de la Querantonnais).
Celte existence, Legrand est venu nous la raconter, après Degas et tout autrement que lui, avec une sorte de frénésie de vérité que Degas n'avait pas : une trénésie de vérité documentaire et humaine, alors que Degas voyait et rendait surtout en peintre. C'est en homme séduit par le travail et la pauvreté que Legrand s'est installé, crayon aux doigts, dans la rotonde des répétitions et dans les corridors des loges. Degas était ravi par le détail canaille ou la féerie de la coloration générale. Legrand a été surtout pris
par la géométrie capricieuse du labeur imposé à de jeunes corps. L'un a vu en chromatiste, l'autre en dessinateur. Et alors ont été faits CCS dessins prodigieux, d'une science telle qu'elle serait presque abstraite, presque aride, si les expressions ne la taisaient pas participer de l'émotion psychologique. Ce sont des merveilles de technique accomplies sans aucun souci de ce que le public en
pourra penser. Lcgrand se lie à la beauté immanente des (ormes pour intéresser. Il est absorbé par leurs combinaisons multiples. C'est tout un monde qu'il ne se lasserait jamais de détailler, et on sent que devant chacun de ces dessins il s'est placé en homme qui a du travail pour toute une vie. 11 Unit par nous communiquer sa conviction et son ardeur, au point qu'une légère variante dans le mouvement de deux figures presque {j identiques suffit à renouveler notre curiosité.
Englisli bar (pointe-sijche. extrait des « Bars »).
11 y a là les plus osées recherches de gestes. Jamais l'art libéré
des conventions sans renier les belles nécessités de la logique naturelle n'a été plus loin. On sentira bien qu'il est ingrat de décrire ces dessins, et que seule leur vision en donnera la clet — et on en verra en ce livre un certain nombre qui parleront mieux que le critique ne le peut taire.
Essayons cependant de donner avec des mots le graphique d'un de ces chiffres humains.
Une petite ballerine est à demi couchée sur un canapé, son torse s'appuie au dossier et elle laisse pendre ses bras dont les mains se rejoignent par la face dorsale. Une autre est debout devant elle. En équilibre sur la jambe gauche, elle étend la droite de toute sa longueur et en pose le pied sur le dossier du meuble. Son buste est renversé. Sa main droite s'allonge et saisit son pied droit. Son bras gauche, relevé et découvrant l'aisselle se ploie derrière sa nuque où s'appuie la paume crispée. Les deux têtes, blonde et brune, se rapprochent et forment le centre de ce
Incognito (eau-forte, extrait de « La Petite Classe
déploiement de membres souples où la confusion apparente est pourtant réglementée par un maître. Les rondes saillies des muscles, les minceurs évidées, les angles aigus, les contrastes des étoffes floches et des fermetés de la chair et des os, tout s'emmêle et se dénoue, tout s'entrelace et se compense en une arabesque d'une complication délicieuse.
Deux petites, dans un coin de coulisse, regardent une rampe électrique monter vers les cintres, enlevée par des cordes. Elles sont là, bouche bée. Ce sont des débutantes que la machinerie colossale étonne encore. Elles sont pleines d'admiration, et aussi de crainte de recevoir quelque chose sur la tête. L'une a les bras ballants et une jambe avancée comme pour éviter, d'un saut, une chute brusque. L'autre a les bras derrière le dos, les pieds en équcrre. Deux pauvres petites têtes canailles. Leurs ombres détormêes dansent sur le mur de fond. C'est merveilleux de vérité simple.
Deux sont dans leur loge, prêtes à descendre en scène. L'aînée est debout devant la glace, rajustant son épaulette. La plus jeune, assise, lasse, énervée pose sa joue sur ses mains croisées au dossier d'une chaise. 11 faut voir la façon dont l'artiste modèle un coude, un maxillaire, indique la cernure d'un œil, observe les mouvements inhabituels des pieds robustes dans les chaussons de danse. C'est l'étude la plus amusante du monde que celle de ces pieds de danseuses de Legrand, de ces pieds dont les attitudes, formées pour un métier spécial, n'ont rien de commun avec celles des femmes ordinaires. On trouvera un exemple typique de cette déformation dans un adorable petit dessin où une jeune ballerine raconte, en pouffant, quelque histoire très risquée à un \ieil habitué à barbe blanche qui l'écoute en souriant, appuyé à un décor. L'entant aux yeux plissés, au nez retroussé, amusante et canaille, tient
ses doigts sur sa bouche pour comprimer l'éclat de rire, et son coude repose sur son autre paume en un geste d'une absolue vérité. Il semble qu'elle ne puisse pas tenir sur ses jambes arquées bizarrement : et cependant elle y tient, et nous ne le pourrions pas à sa place. Telle autre est surprise essayant une pirouette, telle
Repos (eau-forte).
autre mime une invite d'amour et une fausse pâmoison. En voici qui travaillent sérieusement une pose difficile sans s'occuper de nous. 11 semble que nous regardons derrière les grillages d'une volière les ébats de gentils oiseaux tous, d'une exquise instabilité. Nous voyons vraiment un petit monde nouveau, nous entrons là où nous n'étions jamais entrés encore, conduits par un guide sagace. Nous assistons à toute une subtile préparation d'une cer-
fy.
taine féminité. Et le plus frappant, c'est qu'ici presque rien ne sent le vice. L'observateur méthodique des corruptions, l'homme qui, sans rien celer, nous a raconté toute la fille, s'est montré ici bien plus attentif que Degas à séparer la fille de la danseuse. 11 a été presque attendri par l'enfance. Il en a surtout dit la grâce vive et gamine, il s'est attaché à retrouver sous les gestes de la joliesse apprise, fausse et chantournée, la joliesse native du très jeune animal peu à j)eu perverti par l'idéal de théâtre et raimosphére vénéneuse de la coulisse. Certaines ne sont que de simples prétextes au morceau de bravoure d'un dessin vraiment ahurissant de sûreté. Voyez, par exemple, ces deux danseuses. L'une est debout, vue de dos. Elle retrousse de ses deux mains son tutu et le rajuste. On ne peut, je crois, rien voir de plus maître que la valeur noire de ses cheveux, de sa natte épaisse, l'anatomie de ses épaules. C'est la vie même. L'autre danseuse interpelle son amie en lui lançant quelques lazzis. Elle a un poing sur la hanche. L'autre main s'appuie sur un genou que hausse le pied relevé sur sa pointe. La tête vulgaire, à l'œil vicieux, s'incline sur l'épaule, on voit saillir les tendons du cou maigre. Ce sont là des morceaux aussi sérieux, aussi accentués dans la recherche de la forme, que les ont pu réussir les plus sévères professeurs d'école, à l'époque où ils avaient du vrai talent. La probité légendaire de Monsieur Ingres n'y trouverait rien à redire. Ce n'est pas la superbe simplification de Degas, traitant la figure en grand peintre, sacrifiant le détail à un effet. Ce n'est pas non plus le graphique minutieux du dessin de Renouard, ingénieux et sec comme une photographie. C'est le compte rendu tranquille et net de la vérité de la vie. Avec n'importe lequel de ces dessins dont chacun est un portrait, on pourrait faire une figure de grandeur naturelle, et même une statue, car
les ombres légères suffisent à établir toute la ronde-bosse. Entre autres nuances psychologiques, celle-ci encore se précise : Legrand est capable de nous conserver l'individualité de chacune de ces créatures, même lorsqu'elles sont réduites à l'état de copies les
La danse (pastel, coll. LorJ Berwick).
unes des autres par les nécessités du travail d ensemble. Elles sont pareilles, elles ne sont que les ornements répétés d'une même frise chorégraphique, et cependant chacune est soi, et nous la connaissons séparément. Le romancier, ou, si l'on veut, l'inspecteur
de mœurs ou d'assistance publique qui verra Tune de ces petites têtes pourra nous dire ce que sont les parents, de quel faubourg est la petite danseuse, si elle est de Montparnasse ou du faubourg Saint-Antoine, car il y a des nuances et Legrand les transcrit. Il nous raconte l'hérédité, il sait et voit tout de l'être qu'il dessine, c'est un confesseur effrayant de l'enfance comme de l'âge adulte. Mais ici c'est un confesseur dont la clairvoyance se voile d'indulgence. Il sait qu'il faut avoir grande pitié de la destinée des gamines de Paris accoutrées pour le plaisir des blasés, disciplinées au régime d'un art factice, éreintées, jetées à la dure vie. Il sait tout ce que leur vice reconquiert d'innocence par l'irresponsabilité, tout ce que leur enfance garde de grâce à leur précoce perversion, toute l'absolution que la misère et la lassitude apportent à ces futures prostituées. Et cette irresponsabilité, cette innocence, cette grâce persistent malgré tout dans ces dessins et ces pastels. Il y a dans chacun de ces êtres un volétement contenu, le frémissement de « l'être aux ailes de gaze » dont parla Baudelaire. Jamais Legrand ne l'oublie.
Les études de filles. — ■ Dissemblances profondes entre Rops, Lautrec et Legrand. — • L ame de la prostituée. — Son impersonnalité, sa haine, son ennui. — Caractérisation intense de Legrand. — Son type de fille. — Private-Bur, le Souper de l'Alphonse, le Paiiig quotidien, l'Hélaire, Fleur de lit, la Femme à la cigarclle, Profils parisiens, la Dame à Vœillet, Militaristes, Melancholia, le Miche des Salons, Fin, Li'da, les Adieux Je Fontainebleau. — Valeur documentaire et sociale de cet art.
^^^ ^^^ Il faut en venir
SrW^^ 'P^Pl \^^^k>. maintenant au cha-
pitre terrible de l'œuvre de Legrand, à ses études de filles.
Il n'est certes ni le premier ni le seul à les avoir étudiées. Depuis les notations de Constantin Guys, qui nous semblent anodines mais sont pourtant si justes, un grand nombre de dessinateurs et de peintres ont été
Le miche des salons (eau-forte).
séduits par l'analyse expressive de ce monde spécial. Degas en a donné quelques saisissants aperçus, sans trop insister. Henri de Toulouse-Lautrec, qui eut une sorte de génialité, a consacré sa verve rageuse et amére, son beau dessin, son humour, son sens de la synthèse, presque entièrement à la représentation des prostituées. Steinlen a fait aux pauvres pierreuses une large place dans son immense série de dessins. Auprès de ses courtisanes symbohques et diaboliques, Rops a tracé les portraits des nombreuses filles de rues et de bars, strictement d'après nature. Il est superflu d'énumérer la cohorte d'illustrateurs secondaires qui ont publié dans les journaux d'innombrables documents sur le même sujet. La prostituée a attiré tout naturellement les réalistes et les modernistes parce qu'elle est très riche en éléments de caractère et une époque avide de caractérisme ne pouvait que s'acharner à la représentation de cet être hybride et singulier en qui s'incarnent les ironies et les faux-semblants de la civilisation. La révolte contre l'esthétique d'Ecole et la hiérarchie des sujets a fait entrer dans le domaine de l'art, par déii et par passion d'analyse, des créatures qu'on en avait exclues, notamment l'ouvrier et la prostituée, et le besoin de vérité a trouvé dans la peinture de leur vie les satisfactions les plus aiguës, parce que leurs âmes et leurs mœurs étaient de celles dont on avait convenu depuis des siècles de ne point s'occuper artistiquement.
Chacun a abordé cette étude avec son tempérament. Gu}-s a noté la nonchalance aveulie, Degas la crânerie canaille, la rosserie et la cupidité, Lautrec l'avilissement des formes, Rops la luxure morbide, Steinlen le crime, et aussi la pitié. Legrand ne ressemble à aucun autre. Il est l'impartial physiologiste de la fille, sans idée préconçue, rien que par l'acuité de son regard et de son
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■on tempéramen crânerie canaille, 1 des formes, Rops i pitié. Legrand ne î il est lui physiologiste de la h
LE BEAU CHAPEAlJé de son regarJ
dessin. Il ne prend pas pnrti. 11 est froid et vrai. Il voit. Il .1 cette
pénétration, presque effrayante à force d'être tranquille, qui saisit
un être, l'assimile, l'apprend par cœur, en aspire la personnalité
tout entière, puis, par lentrcmise de la main, en transcrit un
double. Après quoi, de ce double il nous laisse dire et penser ce
que nous voulons,
et nous ne savons
rien de ce qu'il a
pensé lui-même.
Peut-être d'ailleurs
sa pensée se ré-
sume-t-elle en un
mépris fataliste et
amusé.
Legrand a dessiné et peint beaucoup de filles. Il les a examinées de très prés. Il connaît le détail de leurs mœurs, il connaît leurs idées, leurs calculs, leurs ruses et leurs naïvetés, les côtés sordides et les côtés attachants de leur caractère, les vieillesses précoces et les puérilités persistantes de leur âme. A l'époque où il ne les savait que superficiellement
Douleur iJessin, coll. Princesse DemiJoff).
encore, c'est-à-dire dans la période du Courrier Français, il les envisageait sous un aspect presque déclamatoire, celui des goules épuisantes et cyniques, à moins qu'il n'y vît simplement des outils de plaisir dont lui plaisait l'eflFronté défi à la morale bourgeoise. Il modelait de belles bêtes ou empanachait des cocottes, d'un crayon alerte. Plus tard Legrand a réfléchi. Il a appliqué aux lois psychologiques de la prostitution sa pensée obstinée, patiente, qui acquiert lentement mais comprend une fois pour toutes et n'oublie jamais. Il a vu que sa première conception était trop simpliste, et il s'est mis à faire mieux que des grues ou des buveuses de sang flanquées de têtes de morts. Il a traité la fille avec des méthodes de stricte analyse, comme un type social important, et il en est venu à la représenter d'une telle manière que personne n'est allé aussi loin et n'a exécuté un portrait de caste aussi décisif. Cette partie de son œuvre est vraiment du tragique quotidien. Même quand intervient un sujet comique, on ne peut pas sourire. La vérité inouïe de cette misère et de ce vice confine à la peur.
Legrand examine la fille comme un admirable engin de destruction. Le corps de la prostituée lui semble d'un mécanisme aussi intéressant que celui d'un tauve. C'est un outil de mort animé par une vitalité irresponsable des résultats de sa mise en œuvre. Le moindre détail de ce corps nu oft'rc au dessinateur, à l'anatomiste, de profonds motifs de réflexion, car chaque détail de ce corps est calculé pour une certaine fin qui n'est pas celle de la nudité ordinaire. Le corps de la fille n'a rien de commun avec le corps de la femme. Tout y est modifié par une volonté spéciale. La femme tait des enfants et a le besoin hygiénique d'être prise. La fille tuit l'enfant et fait profession de provoquer le désir. Elle va au-devant de ce que la femme attend. La femme reçoit du plaisir, la fille en
propose sans en ressentir, et uniquement dans un but pécuniaire. C'est pourquoi elle fait de son organisme quelque chose de parti-
Sieste (pasiel, coll. Eisa Kotberlé).
culier : et si elle se contentait de se laisser prendre, elle ne gagnerait pas d'argent. La prostituée qui ne réussit pas est une femme qui
s'est bornée à céder à beaucoup de clients comme à une série de maris. La vraie fille fait de son corps un instrument qu'elle entretient, arrange et fortifie par une destination de lucre, elle le dispose comme un étalage, elle le plie à la mode, elle en est maîtresse comme d'un cheval qu'elle monterait, elle en dissimule les tares, les indispositions. Elle y corrige la nature avec une sorte d'art abject et raffiné. Elle n'a pas ce corps pour y vivre, mais pour s'en servir. La femme est propriétaire de son corps : la fille en est la locataire, le fait visiter, en vante les agréments, le nettoie, le décore et le sous-loue. Elle n'en redevient propriétaire qu'à de rares heures, et elle en satisfait alors les désirs pour son propre compte soit avec un mâle qu'elle paie, soit avec une amie. Cela se passe en dehors de la location. Il y a dans la fille, en ce cas, une psychologie correspondante qui disparaît totalement aux heures professionnelles et donne au même acte physique deux significations absolument inconciliables.
Legrand sait cela. Il a mesuré cet écart entre les deux significations qui est le fondement de toute la psychologie de la prostituée, et il a résumé cette psychologie dans le dessin de ce corps. Tout le charme du corps de la femme est dans ses secrets et leur délicate entrevision. Tout l'attrait du corps de la fille est dans son évidence, car le désir de ceux qui vont à elle déteste le mystère et l'entrevision. Il lui faut le contact immédiat, total, permanent. Il n'admet de raffinements que s'ils renforcent l'évidence et non s'ils l'atténuent. L'évidence animale est ce qu'il cherche. Cette évidence permet d'être instantanément et sans gêne, sans aucune intervention morale ou mentale, une bête en folie, enivrée des revanches de la bassesse sur l'hypocrisie du maintien social — et c'est là la protonde nécessité de la prostitution, l'élément que l'a-
^nour, la liaison, le mariage ne remplaceront pas dans Taitente de l'animal humain aux heures où il convoite le plaisir aigu et inavoué de descendre d'un degré au-dessous de lui-même, avec l'aide d'une complice. Toutes les prévisions de la fille, qui vit de complicité à
||jil||if|li
Le passant (pointe-sèclie, extrait des " Bars »)•
ces heures, se concentrent donc dans l'art de s'y bien prêter, et son corps est la machine à épuiser dont elle soigne constamment les rouages. Le corps féminin ne sert point qu'à l'étreinte sexuelle : il sert à marcher, à prendre, à manger, à voir, à subodorer, à entendre, à être l'exécuteur de diverses volontés qui ne concernent pas toutes l'amour et ses gestes. Mais le corps de la fille ne sert uniquement qu'à la possession, à la captation du désir et à l'usure
cellulaire de l'assouvissement compliqué de déperdition par excès. 11 est arrangé pour cela comme un local aménagé pour une certaine industrie. La fille prend donc ce que la nature lui a donné et le dispose à cette seule fin. Il n'est pas un endroit de son corps qui ne doive suggérer une idée de lubricité et dont on ne puisse tirer parti. La fonction de maternité disparaît devant la fonction d'excitation génésique. Tout l'organisme se consacre à la préparation et à la satistaction du vice stérile. La machine de guerre s'apprête pour créer la phtisie, la paralysie, la congestion cérébrale, la névrose et les aff^ections génitales chez les acheteurs de spasmes, sans être atteinte elle-même. Quand elle est prête, la fille dissimule cette machine à détruire, qui est son corps, sous des étofli"es, des tards, des oripeaux et des parfums. Puis elle s'en va dans la vie, en quête de l'homme impatient de s'avilir et de s'éreinter, et de payer pour cela une créature qui le hait.
Legrand a dessiné cette extraordinaire machine à détruire. 11 l'a dessinée en observant subtilement l'art avec lequel la fille sait en approprier les rouages, en varier les poses, en taire saillir les modelés, en réserver cyniquement les ombres, en faire par chaque geste un objet qu'on a envie de toucher et dont le contact atfole les centres nerveux. Sans se laisser embarrasser par l'opposition du caractère et de la beauté, Legrand a spécifié la façon dont un tel corps peut être beau quoique l'être qu'il enveloppe ait volontairement aliéné sa personnalité morale. Il a donné à ce corps de la fille une beauté qui consiste dans la plus grande expression de ses fins destructrices. En un mot, au lieu de se borner à noter les gestes canailles, les trahs de mœurs, les costumes, il a agi en grand artiste en allant d'abord au fond de la question psychologique — et la fille nous est révélée dans son àmc par son anatomie.
La fille étudiée et fixée par Legrand est une créature qui se porte imperturbablement bien, sauf dans le domaine des affections nerveuses. C'est cette créature incompréhensible et terrible qui n'a faim que de salade ou de crudités vinaigrées après une nuit de stupre, qui ne s'aperçoit ni du chaud ni du troid, qui s'alcoolise sans dommage, et qui ne dort à peu prés pas. Legrand n'a étudié ni la demi-mondaine dont la prostitution n'est que relative et affaiblie, ni la pierreuse qui se confond avec la pauvresse et n'a plus d'intérêt plastique dans le bagne de son servage abruti. Il a peint la fille assez chère pour être tenue d'être jolie, trop peu payée
Soireux (pointe-sèche).
pour se soustraire au trafic quotidien. Cette fille, sans nourriture ni sommeil véritables, fouettée par l'alcool et le piment du vice et de la blague, est un être solide et souple, une panthère élastique aux moelles vibrantes, aux tendons d'acier, une ■< fausse maigre »
à la chair serrée et dure sous la peau onctueuse. Elle vit de rien, comme lorsqu'elle était apprentie, arpéte ou trottin. Elle est presque intelligente, prête à tout assimiler. Elle gère admirablement le commerce de soi-même, se vend, se prête, se loue en gros et en détail. Elle est très forte sur la psychologie de l'homme spécial qui s'achalande chez elle, elle connaît la vie et n'en a pas peur, parce qu'elle s'v promène avec une bonne arme qui est son corps, et la ferme résolution de ne pas se laisser dévorer par la foule. Elle est avide et sceptique, avec des générosités et des superstitions dont les motifs lui échappent. Elle a une grande haine sourde, permanente, imprécisée, qui se confond avec un immense ennui. Elle s'applique à dissimuler l'un et l'autre par nécessité professionnelle, à moins qu'au contraire ce ne lui soit un moyen d'imposer à un client sans caractère, et qu'avec cette haine et cet ennui elle ne se compose une sorte d'air distingué et désenchanté. Avec le souteneur ou l'amie, elle est autre : cependant elle ne se confie entièrement à personne, sinon à son oreiller quand, bien rarement, elle est couchée seule — et nul oreiller n'a peut-être connu plus de chagrins et de révoltes.
Legrand l'a étudiée à sa toilette, dans les bars, dans la rue, au lit, en s'occupant avant tout de la bien dessiner : rien de plus. Mais dessiner à ce point-là, c'est reconstituer le moral d'un être. Là Legrand ne ressemble à personne. Il ne prend pas parti. Rops, qui a marqué dans la littérature du crayon et de l'eau-forte son type personnel de prostituée, Rops a construit une souple bête de proie d'après nature; mais il a fini par savoir ce type par cœur, et toutes ses filles sont des « Ropsiennes » . Lautrec a fait ses délices d'une certaine hideur grimaçante, d'une sorte de japonisme ricanant qui lui tut propre. Legrand n'a pas recomposé d'après la vie son
En passant (pointe-sèche, extrait des « Bars »
« type de fille selon Legrand ». Il a recommencé son travail d'analyse et de synthèse devant chaque créature rencontrée. Il a trouvé que cela en valait la peine. C'était encore de la littérature à la Concourt, chez Rops ou Lautrcc, que de peindre « la fille )'. Legrand les peint sans synthèse préconçue, et on en trouve de très dissemblables dans son oeuvre. Rops, c'est une face camuse, Lautrec, un rictus. Legrand traite chaque individualité comme un portrait complet et inimitable. Cependant chacun de ces portraits de filles est « la fille ». Les traits génériques, les traits de caste sont identiques : les traits personnels diffèrent. Les filles de Rops, de Lautrec, ce sont des Rops et des Lautrec; mais les filles de Legrand, ce sont des êtres vivants. Et quelque inférieur que soit un être vivant, il est pourtant un univers complet qui n'aura jamais absolument son double, de même qu'il n'y a jamais eu deux feuilles de chêne exactement pareilles. Legrand nous montre en quoi chacune de ces prostituées est soi : et c'est là son originalité presque eff^rayante, cette impartialité biographique, cette présentation implacable de la vie sans le souci de faire rentrer tel ou tel type dans sa manière artistique, cet effacement quasianonyme de celui qui a vu devant la chose vue. Devant les œuvres d'autres peintres nous voyons bien ce qu'ils pensent de la fille ; mais en regardant les œuvres de Legrand, nous voyons ce que pense la fille elle-même. Ils nous parlaient d'elle et nous disaient : « Elle est comme ceci, comme cela. » Legrand nous dit : ^' Regardez, et pensez-en à votre gré : interrogez-la vous-même, car la voici. » Il résulte de là une sorte de charme impérieux, une impression de tragique glacé. La bête est devant nous en effet, hypnotisante par son amorahté totale qui lui confère un mystère singulier. Rien de plus mystérieux qu'un être humain pareil à nous, vivant, et en
qui cependant nous constatons l'inexistence de toute moralité : c'est ce que nous appelons le monstre, le prodige. Nous ne comprenons pas du tout le principe vital qui peut l'animer, tant nous sommes habitués à croire que les idées morales commandent les
actes. Nous nous arrêtons avec stupeur devant cette machine à détruire qui a l'aspect d'une femme.
Nous pressentons que ses goûts, ses moeurs, n'ont rien qui ressemble aux nôtres. Nous cherchons avec anxiété ce qui peut la rattacher à nos façons de juger. Et chacun de ces portraits de prostituées nous propose une énigme difiérente. Nous voulons deviner : le dessin, par sa seule vertu de vérité immanente, nous conduit à la pensée, sans qu'il y ait de sujet. Cela, c'est le très grand art : c'est à cela que Louis Legrand a touché quelquefois, et lui seul entre tous les analystes modernes.
Privatc bar (pointe-ièche] .
Il excelle à exprimer les velléités de vice avec quelques nuances imperceptibles. Regardons par exemple le Private-Bar. Un nègre habillé en cycliste convoite de toute sa face goulue sa voisine, une fillette en jupes courtes. Elle feint de ne pas le voir. Elle jette de côté un regard sournois dans une face candide. Elle se tient droite, correcte. C'est une petite « sister » de music-hall. Ses jambes sont croisées; leur chair nue brille entre la chaussette et le volant de sa robe. C'est tout. Ce qui ne peut se décrire, et ce qui est tout le vrai sujet de l'eau-forte, c'est le dialogue muet de ces deux êtres, c'est la foule de suggestions qui peuple leur silence dans ce coin de bar hanté par les filles, les gens d'écurie, les invertis et les escrocs. C'est l'attente de la petite déjà familière de toute ignominie et immunisée contre tout dégoût, supputant le gain exigible avec une tranquillité affreuse, une rouerie triste. C'est le rut du nègre friand de cette blondeur et de cette blancheur, cherchant quel chiffre offrir en une phrase nette et brève.
Une petite pointe-sèche, qui est un chef-d'œuvre de technique et de psychologie, nous montre, attablés, une prostituée et son souteneur. C'est une rôdeuse de basse-classe. Elle est en camisole et en jupon. Elle a un nez retroussé, une face vile, et de très beaux cheveux clairs. Elle tient son pain et son couteau, elle goûte dans quelque caboulot. L'homme est auprès d'elle. Il a une petite tête de vipère, une tête maigre, aplatie, avec des maxillaires saillants, des cheveux noirs et gras, plaqués sur les tempes, un regard indescriptible, un regard sur lequel on écrirait des chapitres entiers. C'est l'assassin, c'est le belLâtre qui vole, qui bat, qui tue, c'est l'hyène humaine — en un mot le souteneur. Renversé voluptueusement, il lance au plafond le jet de fumée de cigarette soufflé par ses lèvres minces. Mais son bras est passé autour de la taille de la
fille, et sa main, lourde, terrible, semblant énorme au bout du poignet mince, est crispée sur la hanche grasse, en un geste définitif de possession. Quand on a bien étudié cette pointe-séche, on en sait aussi long sur la vie des prostituées qu'après avoir lu cent
Le paing quotidien ^eau-lurte
volumes. Tout v est. Cette fille est esclave, et ravie de l'être. L'homme est sûr de son fait. Sa tête peut rêvasser, ses yeux peuvent suivre en lair les volutes de la fumée, et relâcher leur surveillance, tant que cette main sera posée ainsi sur le flanc de la bête féminine qui en sent l'emprise avec un trouble plaisir. Cet être tient cette femme comme un avare garderait la main sur ses
titres de rente. Cette patte de souteneur possède. C'est inouï de réalisation du caractère.
Le Pûing quotidien nous transporte les mêmes âmes dans un autre milieu. C'est une pièce obscure. Les jalousies de la croisée sont baissées. Le souteneur entre. Ce n'est pas l'Alphonse à casquette, mais un souteneur élégant, coiffé d'un haute-forme impeccable, enveloppé d'un pardessus à la mode. Il a une jolie tête brune, de fines moustaches : c'est le gredin de grands boulevards et de champs de courses, non moins immonde que l'autre, mais d'aspect plus séduisant. Il empoigne le bras de sa maîtresse et va la frapper du poing ; lui aussi, malgré son élégance, a comme son confrère des mains noueuses et énormes, faites pour tuer. La fille a le geste navrant des enfants battus, le bras replié devant la figure. Tout son corps d'ignoble blonde fatiguée se dérobe sous le choc imminent. Sa face épouvantée implore, déjà marbrée d'un premier soufflet : et en même temps elle a quelque chose de vieilli, de résigné, de content tout ensemble. Vieilli, parce qu'une telle vie est affreuse; résigné, parce que la raclée du souteneur est habituelle et inévitable; content, parce que cette créature aime que l'homme qui lui arrache un spasme sache aussi la frapper fort. Elle l'en estime, elle en alimente son respect, et c'est encore une sensation, précieuse à un être auquel sa profession a appris l'insensibilité. L'homme la bat furieusement, mais avec méthode, en maître qui corrige, qui accomplit un acte nécessaire à son prestige. Là encore, malgré le titre dont le calembour rapetisse malencontreusement la signification de l'eau-forte, la simple et cruelle évocation d'un coin de vie écœurante suffit à fixer deux psychologies.
VHétaïre en résume une autre. C'est la fleur de luxe. Elle est assise, le buste nu, dans un intérieur somptueux. Devant elle sa
L'Hétaïre (eau-forte en couleurs).
femme de chambre, à la fois correcte et simiesque, presse la poire d'un vaporisateur. L'hétaïre reçoit le jet parfumé en se pâmant d'énervement et de plaisir. A la poussière liquide elle offre ses beaux seins, et sa tête brune se renverse, et ses bras se crispent, et son cou se gonfle amoureusement comme celui d'une tourterelle sous la caresse odorante. Tout le torse est une merveille de souplesse et d'éclat. Jamais la machine à épuiser n'a offert un aspect plus séducteur, en vérité, par le seul prestige de l'épiderme : car le désir ne s'adresse qu'à la peau, et s'effraierait de tout l'appareil organique qu'elle recèle. L'écorché rouge et verdâtre, plus effrayant que le squelette, ne suggère une idée de beauté qu'au physiologiste qui y admire la merveille de l'innervation, la puissance des muscles, la proportion des plans et des volumes, le fonctionnement artériel. Tout cet ensemble de viscères sanguinolents, fétides, déjà peints des couleurs de la putréfaction, qui constitue la réalité de l'être, est déguisé sous le masque fragile de la peau qui l'habille, et ce chifîon collé sur des membres suffit à exacerber le désir qui palpe et subodore. C'est de ce chifîon blanc et rose, dans lequel est bourré le son de la poupée, que l'homme est amoureux. C'est cette enveloppe brillante ou mate, laiteuse ou ambrée, pareille à une soie moite, que la fille lave, polit, lustre sans cesse pour la rendre plus irritante aux papilles des doigts et des lèvres qui la toucheront, et c'est elle que la camériste arrose comme un parterre avec de l'eau parfumée. Sous cette peau jouent les muscles de panthère qu'aime à dessiner Legrand par de légères et sûres estompes d'ombres, avec sa constante gourmandise de modelés. Nous voyons le fauve à sa toilette.
Nous le voyons aussi dans la Flore arlificielk, devant le miroir, devant la tablette couverte des pots de poudres et de fards. Mais
La femme à la cigarette ^dessin, coll. H. Aubry).
cette fois il ne s'agit plus de' la luxueuse Héla'irc, la seule prostituée riche que Legrand ait peinte, je crois. Celle-ci n'est qu'une modeste cocotte montmartroise, et elle se barbouille le visage sans grande subtilité, simplement pour mieux briller aux lumières électriques des cafés de nuit, qui blêmissent et creusent des trous d'ombre en parodiant l'éclairage lunaire.
Voici la Fleur de Ut — et encore un titre-calembour comme, décidément, je ne les puis aimer chaque fois que l'admirable talent du graveur semble s'excuser en rapetissant un dessin de maître au degré d'une blagueuse vignette de journal. Oublions vite le titre pour nous extasier sur la puissance de ce modelé. Il s'agit bien de rire d'un calembour facile et mille fois fait ! Cette fille renversée, sa chemise relevée, la tête enfoncée
dans l'oreiller, a posé l'un de ses pieds nus sur la muraille, et elle tient dans ses deux mains son autre jambe repliée. Béate, elle s'étire sans penser à rien. Ce qu'il fliut voir, c'est la façon dont
Le souper de l'apachc (eau-forte).
est dessiné le genou de la jambe ployce, la main qui tient la cuisse, c'est la consistance de bronze de ce corps nerveux et jeune, de ces membres ronds et luisants : c'est l'impression de franche animalité de l'ensemble, l'impudeur saisissante de cet être, et enfin l'absolue simplicité de ce métier d'eau- forte, simplicité permise aux seuls savants , simplicité où tout compte, où rien ne saurait être modifié, où la plus légère teinte, apposée de la façon la plus négligente en apparence, précise et renforce le caractère général et le résume dans chaque détail.
La même puissance technique apparaît dans l'admirable eau -forte de la Fciiiiiic à la ciga-
VCliC. Elle est assise de Fin de soirée (pointe-sèche, extrait des o Bars u].
profil, la chemisette
écossaise entr'ouverte, les jupes relevées jusqu'aux genoux, devant une table de café indiquée par quelques faux traits. Une de ses mains est appuyée lourdement sur sa cuisse. Son autre bras est accoudé. Elle fait fuser une bouffée entre ses lèvres minces. Elle
est nu-tête, avec d'abondants cheveux noirs massés en une torsade négligée. Tout l'intérêt se concentre sur la tête et sur la main qui tient la cigarette. La tête est maigre et d'un caractère canaille. Les pommettes sont saillantes, le maxillaire se souligne d'une ombre profonde, l'oreille est forte et vulgaire, le menton pesant et proéminent, la bouche courte et dure. Le nez se retrousse un peu, mais en son milieu il révèle une saillie presque aquiline. L'œil est cerné, fatigué, avec des paupières bridées, et on y devine un regard terni, éraillé, mais d'une singulière énergie. Il n'est pas un détail de cette étonnante eau-forte qui ne soit révélateur d'une psychologie. La main est bien celle qui devait correspondre à ce masque. Elle est moyenne de proportions, nerveuse, sèche, sans distinction, avec des doigts pointus, un mont de Vénus proéminent, la phalange du pouce cambrée et forte. On ne devine pas le buste sous la chemisette lâche, mais on devine la cuisse musclée et forte, et la façon dont l'autre main l'empoigne révèle la décision et la brutalité. L'attitude y insiste, par la manière commune de s'asseoir, par l'ècartement des jambes. Cette fille est de la pire catégorie, celle-là aussi est une machine à détruire. Elle n'a pas de coquetterie ni d'afféterie. Ses poignets sortent des manches d'un corsage sans recherche. L'agencement des plis de la jupe, le détail d'un bouton sur la hanche, laisse supposer un costume de cycliste. Cette grande créature svelte, maigre de visage et fausse maigre de corps, fume dans quelque halte de banlieue, avant de reprendre le guidon. Elle est hargneuse, bilieuse. Son visage respire la résolution froide, la cupidité, la bravoure cynique, la connaissance de toutes les turpitudes avouées et inavouées, le toupet, et une inhnie tristesse. Le profil camus, la main violente, sont d'une lesbienne qui, dans l'homosexualité, doit préférer le rôle du mâle et user de caresses