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Profils parisiens ^eau-lone] .
impérieuses des compagnes plus foibles. En vérité, un anthropométreur n'aurait pas dans dix photographies de cette fille de quoi établir sa fiche aussi bien qu'avec cette petite eau-forte. Toutes les nuances d'un caractère, tous les accidents d'une vie y sont racontés, écrits d'une pointe implacable et impartiale. C'est un portrait.
Nous retrouvons le même être dans une eau-forte appelée Profils parisiens. Là encore cette prostituée est vue de profil, fumant. Mais elle a planté à la diable sur ses cheveux noirs un grand feutre empanaché, et elle a auprès d'elle une amie. Celle-ci est coiffée d'un petit tricorne genre Louis XV, elle a assez peu de cheveux, un nez en bec d'aigle, des yeux capotes et niais. L'autre la domine de toute la force de sa nature. Cela est indiqué clairement par l'attitude molle de l'une, le mouvement provocant de l'autre, la fumeuse au regard fixe et ironique. On comprend parfiiilement leurs rapports, on évalue leur amitié vicieuse. Legrand a fait là un type vrai, une individualité : cependant il l'a élevée à une vérité générique, car nous ne connaissons pas cette fille et pourtant nous l'avons vue, et vue plusieurs fois et à plusieurs époques. Elle est si parfaitement la prostituée lesbienne qu'elle en est effrayante. Elle est le portrait d'un certain état d'âme, et chaque fois que nous évoquerons cet état d'âme en parcourant mentalement le catalogue des états d'âme modernes, au chapitre de la prostitution bisexuelle, nous lui imposerons ce masque-là. Essayons de penser, auprès, à un Rops, à un Lautrec, ils nous paraîtront des jeux de peintres, des types convenus ou caricaturaux. L'eau-forte de Legrand est un document social. C'est « bien ça », et il semble que cette constatation soit la seule à faire. Mais, pour réaliser « ça », il a fallu la maîtrise, c'està-dire la puissance du dessin vrai mise au service d'une observation
méthodique, éloignée de toute exagération, rebelle à toute erreur, précise comme un dessin d'anatomie.
Cet homme grave avec un scalpel; évidemment il éprouve une joie profonde et sarcastique à préciser les zygomatiques de cette tête, à rechercher en tout ce masque humain les caractères génériques du félin ou plus généralement du carnassier, car il \' a de l'hyène autant que de la panthère et de la chatte dans les femmes de Legrand. Il contemple, avec une curiosité calme, amusée, sceptique, les indices du vice
et de la dégrada-
La dame à l'œillet (pastel, coll. M"'- Colombier).
tion de la conscience, sans y chercher l'amére satisfaction de Baudelaire, l'érotisme romantique de Rops, la haine antisociale de Lautrec. Il s'y intéresse parce que ce sont des motifs à dessin personnel, mais il n'a pas l'ombre
d'un parti pris, il n'a souci que de contenter sa passion favorite. Il examine, compare, suppute et déduit avec le sang-froid du Dupin d'Edgar Poe. Ce sang-froid, cette satisfaction exclusive de la passion d'aller au tond des choses et de l'exprimer par et sous la forme, c'est le trait original de Legrand. C'est ainsi qu'il a pu exprimer la tendresse d'une mère penchée sur son enfant avec la même puissance, c'est à cause de cette constante impartialité, de ce dédoublement de sa personnalité artistique et de sa personnalité morale. Nous ne savons pas ce qu'il pense et ressent, mais par la magie de ce qu'il voit et rend, nous sommes intéressés et émus par l'image qu'il nous donne des êtres autant que nous le serions par eux-mêmes.
En un mot, c'est moins de la création que de la critique supérieure, qui rassemble les traits, renoue les fils conducteurs, explique les analogies, résout les dissemblances, et nous livre la vie reconstituée sans paraître y être intervenue. Mais il y a dans un tel travail autant de création que dans la composition arbitraire d'un type conforme à une conception. Il y a autant de ressources d'invention et d'imagination dans une analyse de Taine que dans un roman; il y en a autant dans la vérité froide de Legrand que dans la prostituée synthétique de Rops, dans la fille simiesque enlaidie à plaisir par les rancunes d'un Lautrec déformateur. Nous partagerons un certain temps leur façon de voir, puis nous en changerons : mais la vérité impartiale de Legrand ne changera pas, et elle sera plus durable, plus réellement forte que ces interprétations dont le sens s'obscurcira pour nous à mesure que nous perdrons la notion précise du caractère de leurs inventeurs. Par là Legrand, en cette partie de son œuvre, est le réaliste-type, l'impersonnel comme le comprenait Flaubert, mettant tout son art à présenter la vie puis
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Au bar (pointe-sèche).
à effacer les traces du travail d'art derrière la vie présentée, jusqu'à ce qu'on ne songe même plus à l'auteur.
La Dame à FœtUct est plus stylisée, plus fantaisiste, elle n'en est pas moins encore un portrait de caractère. Elle apparaît dessinée avec une précision sèche de Primitif, car Legrand, si souvent amoureux du modelé estompé, n'aime pas moins l'extrême <( écriture » du trait, selon les nécessités du caractère. Cette femme est coiffée d'un grand feutre et sur ses épaules est jetée une pèlerine élégante, bordée de fourrure blanche : mais en dessous elle est en chemise, et on voit ses seins ronds et délicats. Elle respire avec une discrète gourmandise un bel oeillet tenu entre deux doigts d'une main qui est une admirable étude de modelé douillet et nerveux tout ensemble. Cette femme est très jolie. Elle a un teint mat, un nez droit, une bouche que la sensualité habite sans ostentation, des yeux spirituels, de beaux cheveux ondes. C'est une fille, de par le costume, mais une fîUe sans tapage, fine, presque une « dame » en effet selon le titre, une charmante image féminine. Pourtant on la sent avertie, rusée, sceptique, avec la grâce de Paris, du bon goût dans le chic, et toutes les ressources de la volupté vicieuse. Mais il y a un monde de nuances entre elle et la femme à la cigarette, encore qu'elles tiennent œillet et cigarette avec le même geste et que celle-ci y ajoute le maniérisme exagéré du petit doigt écarté et crispé. Là encore Legrand a su différencier. La Dame à Tœilkl apparaît avec style sur un fond d'obscurité mate, et il faut s'émerveiller une fois de plus de la puissance de la mise en page, de la finesse et de la force des valeurs.
On ne pourrait parler, même en ce livre, de toutes les créatures que Legrand a fait vivre, et dont chacune comporterait un dossier spécial. Je me borne, comme quelqu'un qui feuillette, à
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Melancholia (eau-loric
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quelques réflexions sur des paires prises au hasard en cette production considérable. Brusquement nous voici en présence d'un quatuor comique et affreux : il s'agit des Militaristes. Nous sommes dans une maison close de dernier ordre, quelque pauvre lupanar de sous-prétecture. L'eau-forte en couleurs nous raconte le lieu avec presque rien : un rideau à demi relevé sur une persienne fermée, et, au mur, l'inévitable applique Louis XVL Deux soldats d'infanterie sont en présence de deux tilles. Ils viennent de passer avec
elles les minutes nécessaires.
L'un remet ses gants, l'autre fouille dans sa poche de pantalon pour payer. Elles attendent. C'est tout. C'est tout — saut chaque détail suggéré plutôt que décrit dans cette planche aux allures d'esquisse.
11 taut voir de quelle façon détachée le soldat du second plan s'occupe à réintégrer sa grosse main dans son gant de hloselle. Il porte sur une manche le galon de caporal.
Il a une tine moustache en croc. Il laisse le tourlourou régler la double consommation et ne s'inquiète pas de cette misère, le soin de se ganter l'absorbant décidément. Le simple soldat, résigné, enfonce sa main dans sa poche, et son autre patte y soutient le porte-mon-
Melancholia (eau-forte).
naie d'où il faudra bien extraire le prix de la séance. Il est blond à paraître blanc, tondu, avec de vastes oreilles écartées sous le képi à pompon. Sa face est poupine, imberbe et porcine. La lassitude et le regret de la dépense s'y lisent. Tout cela est contenu dans quelques traits, sans une ombre, sans un modelé, avec de grands à-plats de couleurs.
L'une des filles est brune. Une fleur rouge fanée pend à ses cheveux. Elle est en chemise, avec des bas blancs à raies bleues horizontales et des bottines. Elle est maigre, avec des joues creuses, une ignoble figure de guingois, et des yeux tellement usés et peints qu'elle n'arrive plus à les ouvrir. On dirait qu'elle tombe de sommeil et d'anémie. L'autre, au contraire, est grasse et hardie. Les deux poings aux hanches, les coudes en arriére, elle plaque sa chemise sur ses gros seins et le profil redondant de son ventre. Sa tignasse jaune est rejetée, son nez rond et retroussé s'avance, elle a des chaussettes et de malheureux petits souliers éculés. La brune ne s'attend pas à une bonne prébende, et cela lui est à peu prés indifférent tant elle est lasse, mais sa camarade est toute prête à l'injure ou à la phrase qui décide Tamour-propre si le petit cadeau est trop mince. Et voilà si l'on \-eut un dessin de journal, avec une légende facile, comme toujours — mais voilà surtout quatre caractères complètement définis en quelques linéaments hâtifs, et il sort de cette confrontation une longue lamentation où la misère, la laideur, le ridicule et la pitié chantent leurs parties. Il y a là le sergent roublard et la fille avide, le pioupiou timoré et la prostituée écrasée • chacun est marqué dans ses grands traits, mais surtout il y a là quatre esclaves, quatre pauvres dans un atroce milieu de plaisir pour pauvres, et le moindre détail ferait rire s'il n'était navrant, et le dégoût s'apitoie, et dans cette charge on trouve à penser protondément.
La mort n'a pas faim (eau-fortt).
Dans diverses séries d'eaux-fortes, les Féminines, les Fanlaisisles (du moins ainsi classées par Ramiro), s'avère cette connaissance profonde de la
femme moderne, de la Parisienne des rues ou de cabinet de toilette, étudiée avec une intention complaisante ou ironique, et toujours ce magnifique métier qui
éclate dès 1893. \'oici la Mehincbolid, une tcmme nue, accroupie, procédant à la plus intime des ablutions. Elle appuie sa tête sur son coude, dont la pointe repose sur sa cuisse droite « tel le Pciisieroso de Michel-Ange ", dit plaisamment M. Ramiro, en ajoutant que « la richesse du coloris, la souplesse des chairs, la noblesse des lignes élèvent ici l'hygiène moderne à la hauteur d'une libation antique ». Et ce n'est pas si paradoxal, tant s'impose la puissance des noirs et blancs de ce grand corps vigoureux, aux puissants raccourcis. Cette fille est mélancolique parce qu'elle recommence un geste mille fois tait après, sans doute, un contact professionnellement ignominieux. Elle est triste comme un animal, de l'interminable recommencement de cet assaut qui fait d'elle un instrument de soulagement public, de cette chose ennuveuse et sale qui se passe tous les jours, plusieurs fois par jour, de la même façon, avec les mêmes détails bêtes, et qui est toute sa raison d'être, et qu'elle subit avec l'ennui épouvantable de l'employé à son bureau. Cette mélancolie, c'est celle que donne, lorsqu'on y pense, la
banale monotonie de cet acte aussi inévitable, aussi peu intéressant que l'élimination du résidu digestif, de cette satisfaction hâtive que des milliers de passants, entre deux courses, vont demander sur quelque lit d'hôtel borgne à une préposée anonyme, de cette parodie rapide et niaise de l'acte mystérieux qui donne la vie physique et morale, continue le type et proroge la race. Cette mélancolie abêtit la fille et nous attriste.
Il y a un tragique atroce dans cette Adorte au champ d'honneur, cette prostituée nue, renversée, jambes ouvertes, gardant dans la mort la pose de son métier, ne changeant même pas pour le tombeau l'attitude dans laquelle il lui a fallu vivre sa misérable vie. Il }• en a un dans la Mort n'a pas faim : la Mort passe, ^•étue en fossoyeur, portant sa pioche et sa bêche. Vers elle s'élance une temme lui offrant à pleines mains ses seins, mais elle n"a pas faim de cette chair; elle va, dédaigneuse, chercher la proie marquée d'avance pour ce jour-là. Ceci est encore du Legrand de jadis, mais déjà avec une intention plus profonde, plus attachante. De la même époque est Je Miche des salons, à la manière noire, un infect gaudissart affalé sur un canapé de lupanar, le tube en arrière, le gilet déboutonné, le ventre gonflant un pantalon à carreaux ; il est ivre, ahuri, bavant et divaguant. Prés de lui, une fille nue avec des bas noirs, pelotonnée, l'écoute philosophiquement et charme son ennui des discours du pochard. De ce moment encore, l'eau-forte et pointe-sèche de la Fin, d'un comique macabre. Un bourgeois est accoudé sur sa table, après dîner. Il savoure son café et fume sa pipe. La Mort en grand chapeau, portant avec aisance sa faux enrubannée, le frôle et touche d'un doigt la pipe qui se brise. La tasse tombe des doigts raidis : la spirale de fumée dessine dans l'air une oie, symbole irrévérencieux de l'âme du défunt par rup-
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ture d'anévrisme... et cassure de pipe. De ce temps encore la Lédcl vers laquelle s'avance le cygne, simple caprice de peintre d'une exécution grasse et large ; et aussi le Marche aux pommes, où une femme agenouillée offre d'une main son corset noir rempli de fruits et tient de l'autre main un de ses seins en conviant à la
Soupeurs (eau forte en couleurs).
comparaison; et encore la Décharge publique, dont je ne me risquerai point à faire le commentaire précis. Inégalement expressives, toutes ces œuvres du moins montrent Legrand en possession de son type féminin. Partout apparaît la grande créature souple aux hanches rondes, aux chairs serrées et dures, telle encore cette Dmuc qui n'a rien de mythologique, vue de dos, couchée, étalant sa croupe énorme creusée d'un sillon profond. Ces quelques œuvres sont
transitoires entre les dessins cursifs du Courrier Français et les merveilles de modelé actuelles. Elles abondent déjà en ces détails dont la réunion, plus tard, engendrera de la pensée.
Il faut voir enfin cette exquise petite pointe-séche un peu teintée qui nous montre un juif attablé en cabinet particulier avec deux filles. L'une, en pantalon, est assise sur ses genoux. L'autre, vêtue correctement, les laissant s'ébattre, est tout occupée de bien assaisonner la salade russe. C'est extraordinaire de joliesse et de muflerie, et c'est fini, précieux et net comme une miniature. Là encore il y a, dans quelques centimètres carrés, trois caractères complets, une synthèse sans défaut. Le morceau est tracé avec la précision élégante d'une phrase de grand styliste; on pense à la façon dont, en leurs romans impressionnistes, les Concourt ou Paul Adam cernent d'une phrase lancée en coup de fouet un aspect de la vie qu'elle semble capturer et jeter tout frémissant devant nous.
On trouvera aussi à penser dans ce dessin rehaussé de pastel que Lcgrand a intitulé les Adieux de Fouiainehkau parce que décidément il lui plaît d'avoir un énorme talent avec l'air de faire des blagues, et de traiter ses merveilles psychologiques comme des vignettes d'illustré à deux sous. Est-ce l'ultime survivance de son passé du Courrier, où il prit l'habitude de trouver pour chaque croquis le titre aguichant qui sied ? Est-ce modestie, ironie envers soi-même? Ceci plutôt peut-être, mais toujours nous rejetterons le titre loin de l'œuvre qui le désavoue. Un artilleur est assis dans un café, auprès d'une fille. Il est triste. Il regarde fixement à la vitre, peut-être pour voir un cadran d'horloge, y compter les minutes qui lui restent avant d'aller prendre le train qui l'emmènera à Fontainebleau, son congé fini. Il lui faudra quitter la pros-
tituée qui l'a grisé de son vice et de son rire. Il est vague, il a les lèvres serrées par Témotion et la révolte, l'envie de manquer l'appel peut-être. La lîlle ne songe pas à tout cela. Chapeautée et vêtue
Les .idieux de Fontainebleau (pastel, coll. Aiibry).
à la mode criarde, elle tire son long gant blanc sur son bras tendu et s'apprête à s'en aller de son côté. Un baiser, un mot, et ce sera fini : après ce mâle, un autre, qui l'attend peut-être en un autre calé. Moralement le soldat est déjà seul. Comme toujours, ce
qu'on sent dans ce dessin, ce qui sort de lui, c'est la suggestion précise des pensées de ces deux êtres, du drame muet, du tragique quotidien qui se passe entre eux, et cela c'est le secret de Legrand, une sorte de composition intérieure juxtaposée à la composition
écrite.
Cette composition, elle est dans toutes les études de filles qu'il a faites. Elle est dans ses croquis de lesbiennes se faisant des confidences. Il les définit subtilement par d'imperceptibles nuances, celles auxquelles on les reconnaît dans un lieu public. Il dit leurs clins d'yeux, leurs bouches gourmandes, leurs rires coquets, leurs œillades, leur expression dure et fermée devant l'homme. Il concentre tant de vice sur leurs faces qu'on a presque peur. Il peint la sensualité si puissamment qu'on ne peut s'empêcher d'être partois troublé, comme par la vie même, quelque habitude qu'on ait de feuilleter dans une pensée d'art les estampes les plus osées par les artistes modernes. La force du vrai inquiète l'esprit et les sens. Rops visait au diabolisme, et l'indiquait par force accessoires de littérature ingénieuse. Il y a autrement de diabolisme dans Legrand. Évidemment les sains et loyaux Primitifs bourguignons croyaient au diable. Derrière l'observation soigneuse et impartiale de leur descendant, on pressent la croyance au monstre. 11 le devine. Il en exprime l'âme dans certains regards de prostituées, si froids, si chargés de haine sourde, qu'on a peine à les soutenir, car ce ne sont presque plus des regards humains. Ce sont les lueurs des yeux de la Bête épuisante que la société a voulue et qui se venge en détruisant, en soutirant le sang, l'argent, la volonté de ses maîtres. En traduisant ces lueurs, le réaliste volontairement effacé derrière son œuvre nous donne la preuve de sa pensée foncière. Nous pouvons la surprendre là seulement, mais cette rapide
aperception nous sutfit pour ne plus douter, et cela a été aperçu. M. Roger Marx a écrit ceci de Legrand : « Un primitif, tel est bien
vraiment M. Louis Legrand. Tout d'abord la
qualification surprend, déroute, semble hors de propos. On songe aux motifs coutumiers de ses estampes, à toutes ses représentations de l'élégance, du vice, du plaisir, très modernes, humoristiques parfois. Mais, à y bien réfléchir, cette ironie n'est pas sans ressemblance avec celle des imagiers du moyen âge, hantés par le macabre. La matière de l'observation 'Il -''^^^f' *^^f*^ est autre sans que la can-
A^KOî^^ "^--^f jj ■ V '^^'^"■'^' ^^^ l'Ame soit moin-
■\iy '<'' dre. » Ces quelques mots
,. , sont profondément intui-
Une gossehne (eauforte'. . ,
tifs. Il y a, en effet, une grande candeur dans le regard que Legrand, armé de science et passionné d'observation, attache aux spectacles du vice. Et il y a un macabre immanent dans ce vice dont il note le parisianisme las et les désolants sourires. Il n'a pas besoin de symboles pour le préciser. Il a commencé par les appeler à son aide, pensant
devoir exprimer par des moyens littéraires ou allégoriques les sentiments philosophiques suggérés par le vice. Puis, à mesure que son talent s'est fortilîé, que son observation s'est faite plus pénétrante, il a compris que les êtres révélaient tout ce symbolisme par leur aspect physique, que les accessoires étaient aussi inutiles que les légendes inscrites par les peintres médiocres sous des tableaux insuffisants à en exprimer les données.
Il a compris que seule la reconstitution absolue de la vie pouvait et devait révéler les sentiments philosophiques, et sur les faces des êtres il a inscrit ce que nous devions en penser. Tout s'est passé dans leurs yeux, tout a été dit par les traits de leurs visages. De ce jour-là Legrand a fait un pas de plus que Rops, il
est devenu plus intimement plastique, plus exclusivement peintre, plus purement analyste. Il a été préservé du dessin à clef, à glose
Lassitude (pastel, coll. Yves Refoulé].
et à accessoires par sa ferme volonté de mieux regarder, d'aller chercher dans les êtres, derrière l'anecdote, derrière le geste du moment, les vérités ténébreuses, les atavismes, les velléités tragiques, les innombrables questions sans réponse, les fatalités, les angoisses dont le plus vulgaire est plein ; et c'est ainsi, en torçant sa vision et sa main à obtenir toujours plus, qu'il est arrivé à donner à ses créatures leur maximum de satanisme immanent, à nous le montrer en elles, sans avouer son impuissance par l'adjonction des moyens étrangers au dessin lui-même. Une culture probablement plus étendue et plus profonde que celle de Lcgrand a conduit Rops à se dévoyer en demandant aux lettres leur concours, trop souvent : son intelligence dispersive, s'irritant des étroites obligations du dessin, l'a desservi en l'engageant à mêler les deux arts pour se mieux exprimer, à taire une littéralure dessinée. Plus fruste, Legrand ne s'est pas senti troublé par les ressources de la poésie et de la philosophie. Il s'en est tenu au dessin, rien qu'au dessin, pour rendre sa pensée; son esprit et son dessin se sont lentement identifiés, ont fait ensemble les mêmes progrès, et le jour où il a pu tout dessiner, il a également pu tout penser; cela s'est fait avec une lente obstination, une application de toutes les heures, une soigneuse mise en ordre des notions et des procédés, un scrupuleux contrôle des dispositions natives par les notions acquises, une rare puissance de travail dans le même sens.
De ce fait, Legrand est peut-être plus intéressant et plus suggestif pour un écrivain que Rops. Les qualités littéraires de Rops sont amusantes, distinguées, mais elles ne sont pas cependant de celles qui retiennent longtemps un professionnel des lettres. On sait vite les petits moyens de cette littérature de graveur érudit et capri-
deux : tandis qu'on assiste en Legrand, depuis l'époque du Courrier Français jusqu'à présent, à la formation soigneuse et solide d'une intellectualité dont tous les éléments furent empruntés à l'observation de la nature. On y voit s'isoler deux ou trois idées générales, se constituer la curieuse union du primitivisme bourguignon et du modernisme parisien. On y voit s'affiner un goût, s'éduquer une vision, à mesure que la technique se fortifie. On assiste à ce spectacle logique et rare d'un peintre qui donne d'autant plus à penser qu'il devient plus peintre. On saisit sur le vif l'élaboration de ce problème si difficile à résoudre, la façon dont, à force de progrés technique, une idée s'adjoint à la peinture et commence à rayonner hors de la forme qui l'engendre.
Dans son catalogue de l'œuvre de début de Legrand, publié chez Floury en 1896, M. Erasténe Ramiro formule sur Legrand ce jugement excellent :
« Son apparente improvisation n'est que la résultante des longues méditations et de l'opiniâtre volonté de bien faire. Dédaigneux du succès facile, du goût du jour, du sujet accessible à tous, il a suivi sa route imperturbablement, sans autre préoccupation que celle d'accumuler, dans chaque travail entrepris, toutes les ressources de son art. Les moindres morceaux, comme les oeuvres capitales, attestent un égal souci de la perfection. Il la poursuit dans les lignes, dans la couleur, dans l'ordonnance des compositions. L'accessoire, si menu qu'il soit, attire ses soins insatiables. Ses études d'après nature sont serrées de manière à ne rien laisser au hasard. Mais en outre, et c'est là surtout que le grand artiste se révèle, son œil surprend le caractère des hommes, des bétes et des choses, perdu pour tous autres dans les ajustages de l'ensemble. Il perçoit l'invisible et démêle l'absolu. Surpris par son regard
pénétrant, à travers la confusion des contours, puis souligné par sa main habile, le détail essentiel devient l'âme de son dessin et V incorpore a\cc certitude la pérennité de la forme ou le germe inéluctablement fécond de Yidce. »
Ces lignes ont été publiées au moment où Louis Legrand achevait la composition de son Livre d'Heures. Après douze ans elles restent d'une lucide justesse que rentorcent les œuvres de la maturité. On ne comprendra réellement Legrand qu'en allant au delà de ses sujets et de leurs titres frondeurs et superficiels chercher un seul sujet, unique et essentiel, l'expression d'une idée. Et dans sa série d'images de la prostitution, cette idée, c'est la volonté de la nature ayant matérialisé dans certains êtres la puissance des destructions nécessaires. C'est le ré^le représentatif de la fille lâchée dans la
Portrait de Louis LcgranJ jCau-forte, extrait de « Louis Legrand peintre-graveur »).
La vieille servante (poinle-sèchel.
société comme une bête de proie. Par là Legrand en fait un personnage tragique et d'une farouclie grandeur, même lorsqu'il en note un ridicule, un trait burlesque. 11 n'y a pas de dessins plus osés que ceux de ce terrible peintre : il représente des âmes dans la boue, il traduit les pires corruptions, et cependant ce qu'il nous montre n'est jamais vil, à cause du tragique immanent en ces êtres de force et de haine. Il y a sur leurs faces celle damnation, cet effroi de la course à l'abîme, ce tiCdiiiDi viLc que Baudelaire a exprimé avec génie. Ainsi comprise la prostitution, déjà riche en ressources de caractère pictural, devient un sujet grave, la peinture d'une catégorie de puissances néfastes, l'examen d'une plaie sociale. C'est à cette hauteur de vues qu'est arrivé le dessinateur du Courrier Français qui cherchait avant tout le croquis et le mot drôles, et n'avait qu'une vague intuition passagère des raisons protondes qui ont placé l'étude des vices et des crimes dans le beau domaine de l'art. Ce tragique, Legrand en a fait son style, et ce style est uniquement dû à la perfection de sa vérité. Toutes les prostituées de Legrand sont pleines de style, parce que toutes donnent la sensation de bêtes dangereuses, parce qu'on sent la folie, l'épuisement, la contamination et la mort derrière leur apparence de séduction brutale, derrière l'eurythmie de leur organisme impersonnel, sans cesse ouvert à qui veut s'avilir ou se perdre. Elles ont le style du péril fatal, l'attrait du piège, la tension nerveuse de télins embusqués — et ce n'est pas de quoi rire, ni admettre le pauvre plaisir de la polissonnerie. A quiconque, juriste ou sociologue, voudra étudier profondément le problème douloureux et périlleux de la prostitution, les dessins de Legrand apporteront des documents dont la psychologie synthétique dépassera en utilité toutes les observations qu'il aurait le triste courage de tenter sur nature. Constater cela,
n'est-ce pas offrir sa plus belle revanche à l'artiste que des juges sans discernement rangeaient jadis parmi les vulgaires excitateurs par l'image ?
Paysans, bedeaux, croquis de genre divers : Rosa Mvstica, le Mâle, Aiiatcmie comparée, le Parisien, la Sirène, l'Heure de la Chauve-Souris. — Quelques œuvres hors pair : Maîtresse, les Ainauls, la Fenniie de Ireutc ans. Beau soir, Charles VI cl Odelle de Chawpdhivcr .
En marge de l'œuvre de Legrand se sont inscrites un certain nombre de pièces séparées, dues à la fantaisie d'un artiste peu fait pour s'astreindre à une production systématisée. On ne saurait les rattacher à ses grandes entreprises.
Livre cr Heures, Fiiiiiiepiirisieinie, Coules de Poe ou séries des Danseuses. Et cependant le même esprit les inspire, car Legrand est tout entier dans la moindre de ses eaux-fortes.
Le plus simple est de les examiner en elles-mêmes. Au reste, plus
on se familiarise avec l'œuvre, plus on aperçoit l'impossibilité et l'illogisme de vouloir classer et ranger sous des mentions de catalogue raisonné une production de cette féconde diversité, sans analogue dans notre époque. Elle déconcerte toute classification et forcerait tout cadre. L'humour, le symbolisme, la mysticité, le réalisme, le caprice, la tendresse, le tragique, la sensualité ardente, le vice, l'ingénuité s'y mêlent constamment : voir, exprimer, comprendre, travailler, ce sont les quatre points cardinaux entre lesquels s'inscrit la création incessante de l'artiste. C'est pourquoi j'en suis venu à réunir dans ce chapitre des notes sur une certaine quantité de planches qui valent par elles-mêmes et dont chacune montre une facette nouvelle de ce tempérament si attirant et si complexe.
11 y faut compter par exemple la Rosa mystica, fantaisie déjà ancienne. Une belle fille demi-nue respire une rose avec volupté, et montre l'aréole large et tentante de son sein, autre rose; un bambin se penche sur la table auprès de laquelle elle est assise, et essaie d'atteindre d'autres fleurs éparses.
Sirène est cette vieille Bretonne qui, en une anfractuosité de falaise, au cap de la Chèvre peut-être, file sa quenouille avec un air mauvais : sur la mer se profile une escadre de croiseurs. Eauforte à rapprocher de la Korrigane édentée, tapie dans l'ombre de son seuil.
Quelques admirables dessins de curés, de bedeaux, d'entants de choeur, ont la solidité et le calme des beaux morceaux de Ferdinand Gaillard.
Le Parisien, c'est la \'isite à la nourrice, deFragonard, dans un sentiment moderne. La Parisienne élégante sourit à l'entant nu et malicieux qui s'agite sur les genoux de la paysanne. Une autre
La Sirène (eau-(orte).
cau-forte teintée nous montre une fillette rusée et déjà femme, souriant à sa vieille nounou.
V Heure de Ja Chaiive- So;/;/5, grande et puissante vision aux noirs veloutés, aux lueurs fauves, nous montre dans un champ au crépuscule le paysan et la fillette harassée de fatigue qui s'en reviennent du travail. L'homme marche droit et muet, mais il v a quelque chose de louche dans son air indifférent, et peut-être brusquement se jettera-t-il sur la petite à peine pubère, qui a peur et n'en peut plus. C'est un morceau émouvant qui suffirait à montrer à quel point Legrand a le sentiment profond de la nature, lui qui a fait très peu de paysages. Quelques récentes petites pointes-séches,à peine griffées,
transparentes, racontent avec une étonnante sûreté du trait le comique des cyclistes fourbus, des grues faisant la sieste aux bords de la Marne, choses vues par Lcgrand en rentrant à Bry.
De diverses époques, une eau-forte cursive, en quelques traits japonisants, la Vache à la mouche : elle se retourne, avec une vérité
Le niàle (eau-forte).
de mouvement extraordinaire : la Pelite Servaloirc, en buste, jouant du violon, très délicate, très douce; une petite fille tient suspendu un marmot; une nature morte, où l'on voit un lapin, un faisan, des souliers de chasse, d'une puissance et d'une fidélité toutes chardincsques : un Alsacien jouant du trombone, et une fillette lui apportant de la bière, morceau superbe; encore, ks Devoirs, une petite-fille assise à table, un doigt sur la bouche, d'une légèreté
charmante. Chez M. Jules Chéret, un pastel bleu, une violoniste, un vrai pastel de maître. J'en oublie beaucoup, malgré tout.
Les devoirs (eau-forti.').
Le Mâle est une de ces pages où se révèle le tragique si particulier à Legrand.
Un champ de blé s'étend, brûlé de soleil. A la limite des blés et du ciel, au loin, se protilenl les toits d'une métairie, le sommet
d'une meule. Au milieu des épis, un jeune paysan se rue sur une fillette. Il est en bras de chemise, manches retroussées. D'une main il empoigne le bras de la femelle qu'il convoite; de l'autre il lui saisit un sein, et la pousse. Sous l'élan elle s'effondre. Elle a une pauvre figure pas jolie, dilatée par l'épouvante. Elle crispe une main sur la face bestiale qui s'avance vers la sienne et que son regard affolé n'ose affronter. Sa bouche est entr'ouverte par le halètement de la peur, mais elle ne crie pas. Elle est paralj'sée, elle sait qu'on ne viendrait pas, que tout est inutile. Lui est précis et implacable. Son regard est d'une cruauté résolue et stupide. Il veut une chose, il ne sait qu'elle. Sa face, imberbe, au frontal de taureau, est tuméfiée par le désir et l'eftort. La lutte se poursuit en silence. L'acte odieux va s'accomplir dans un instant. Le paysage est banal, indifférent, inerte, autour de ce drame.
C'est le triste tait divers, mille lois relaté dans les romans naturalistes. Mais ils le relatent avec une profusion de détails truculents et bas, une complaisance fatigante, une ennuyeuse déclamation sur la force de l'instinct. Legrand est tout autre. Il est sobre, il est froid. Il nous dessine une scène vraie sans un détail graveleux. Il n'assombrit ni ne déguise la réalité. Il nous montre simplement, avec l'éloquence du trait qui est la seule à laquelle il s'attache, l'inéluctable geste du mâle et sa suprématie atroce. Toute la tragédie est dans les yeux, le jeu des musculatures n'intervient qu'accessoirement, en conséquence de la pensée de l'homme, de la terreur de la fille. Ce dessin se rehe presque, par là, aux dessins de Legrand pour les Contes de Poë. Le souci de la synthèse s'y atteste, l'anecdote s'efface. Tel quel, c'est un des plus poignants que l'animalité humaine ait suggérés à Legrand.
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