‹ Louis Legrand, peintre et graveurChapitre 7 sur 14 · BEAU SOIR · texte numérisé non relu

BEAU SOIR

grandes eaux-fortes de Legrand, une de celles que les connaisseurs placent le plus haut, et j'en sais qui la tiennent pour son chefd'œuvre. C'est en tout cas une très belle chose. Sous un arbre, une Bretonne est assise. Elle tient sur ses genoux son entant nu qui tette. Son mari se penche et l'embrasse avec une amoureuse douceur. A leurs pieds est esquissée la tête d'une vache paisible. Au fond, on voit le soir calme sur la mer. C'est un poème de langueur et une des plus nobles images de simplicité qu'on puisse voir. Il est stupéfiant de penser que le même homme qui a tait cela est l'analyste des prostituées, l'historiographe des ballerines, le descripteur des habitués de bars et de music-halls, le fantastique illustrateur des contes les plus effarants d'Edgar Poë, le froid et sarcastique notateur des vices, des tares et des pourritures morales. Est-ce bien lui ? C'est toujours lui, puisque c'est toujours ce trait, ce modelé qui ne se retrouvent au même degré de beauté chez personne de notre temps. C'est toujours cette souplesse d'esprit qui laisse la main aussi alerte, l'œil aussi aigu, la faculté de synthèse aussi nette, devant le sein tané d'une fille ivre ou devant la chair potelée d'un enfançon. Il y a du pathétique sobre et silencieux d'Eugène Carrière dans Beau soir, comme dans cette autre belle eau-forte qui s'appelle Joie iiiatenielle. Mais c'est un pathétique dans la joie et la lumière. La tête de la femme à demi pâmée sous le baiser, cette mignonna tête saisie et soutenue par la large main qui enserre le menton, est vraiment une chose d'une émotion exquise, et on ne peut rien voir de plus vivant et de plus savamment expressif que l'enfant nu qui tette, le mouvement de son petit pied, de sa petite main appuyée sur la main maternelle. C'est une scène de Primitif véritablement admirable.

Une petite eau-forte est, entre autres, d'une fantaisie singulière.

Un homme nu, ;iccroupi, s'appuie sur ses mains. Un singe, accroupi devant lui, prend au cou de l'iiomme un lorgnon pendu, et, paisible, examine son compagnon derrière les verres.

L'homme arrive à ressembler exactement au singe par d'insensibles déformations de sa lace glabre, aux joues garnies de rares toufles de poils, de son crâne chauve où se hérissent quelques cheveux, de ses oreilles écartées, de son nez court, de sa bouche fuyante, de toute son anatomie sèche et velue. Le singe, aimable et curieux, le lorgne et réfléchit. Cela est exprimé de façon japonisante par quelques traits et s'appelle : Anatomie comparée.

Petite vignette sceptique, presque un cx-libiis; mais il s'y concentre une grande science. C'est là

Anatomie comparée (eau-forte, extrait de <• Louis Legrand peintre-graveur »1.

le divertissement d'un dessinateur magistral. On y trouve la trace de l'esprit froidement railleur de Legrand, et son goût pour les synthèses inattendues, manifesté par ailleurs dans ses deux profils de paysanne bigouden

et de chef sioux dont l'incontestable identité, surprise par son

regard, déroute toutes nos idées sur les races.

L'extraordinaire faculté psychologique de Legrand s'athrnie

dans toute son œuvre, mais surtout dans quelciues planches qui vraiment la dominent, comme Miiitrcsse et les Ai)niiits qui forment une sorte de diptyque. Ce ne sont pas seulement des pages admirables par leurs mérites plastiques, force du dessin, beauté du blanc et noir, maîtrise dans la présentation : ce sont encore et surtout des œuvres révélatrices d'états d'âme.

Les Aiiuinls sont

cette femme en peignoir clair, renversée sur sa chaise longue, et

cet homme qui, assis devant elle, joue du violon.

L'homme est maigre, vêtu de noir. Le /^igzag de sa silhouette

crispée se détache sur la blancheur du corps drapé de sa maîtresse.

Il joue avec passion, le buste droit, la tête vue de profil. C'est un

Buste de J.mseuse (peinture, coll. J. Mahut de la Querantonnais*.

être plein de force nerveuse, un artiste vibrant. Rien qu'en regardant son visage, nous savons tout de lui, son genre de talent, son caractère violent, son âme dominatrice et hantée de rêves. 11 a de noirs cheveux rudement rejetés en arrière, un front de pensée et de luxure, de profondes orbites où fulgure un regard farouche, des joues maigres, creusées avec des maxillaires d'animal de proie, dont un modelé hardi et puissant accuse la forte arcature. Tète de volonté tragique, ravagée par les passions, toutes les passions; tête k la fois romantique et moderne, où se mêlent l'ironie, la cruauté, l'enthousiasme, la maîtrise de soi et l'emportement à la fois lyrique et bestial. Cet homme est tout entier roidi par le désir de dompter. C'est un fauve en arrêt. Il darde sur la femme son regard mauvais qui ne la quitte pas. Il suit dans l'invisible la mélodie frénétique que dessine le double geste de ses bras maniant le violon et l'archet. En même temps, il suit dans les yeux de sa maîtresse l'effet de la musique.

Elle est toute molle et pâmée à demi. On devine à peine son grand corps robuste et potelé dans le flot des étoffes de son peignoir. Elle est renversée. Elle ne sait plus dans quel lieu du monde elle se trouve. Ses bras nus, émergeant des courtes manches de mousseline, se ramassent vers sa poitrine, et ses mains inconsciemment se joignent comme pour un remerciement, une prière de cesser ou d'aller plus loin, en un geste naïf à force d'instinctivité : la bouche est entr'ou verte, les yeux sont fixes. Ce n'est point l'extase d'une rêveuse. Cette femme est sensuelle et saine. C'est une amoureuse bien portante, sans névrose. Le besoin de l'amour se lit dans toute sa face pleine, dans la solidité de ses bras musclés, dans la rondeur de sa gorge. Ce bel animal de plaisir laisse, avec gourmandise, la sonorité émouvoir et pénétrer tout son organisme. Elle écoute,

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mais ce qu'elle entend surtout, c'est la promesse eie l'étreinte. Son regard est rivé à celui de son ami. C'est l'homme de son choix : elle ne redoute point cette tace brûlée et dramatique, elle est assez forte pour répondre à la sauvage étreinte de ce nerveux exaspéré. Il la grise lentement. Il joue non sur les cordes de l'instrument, mais sur les fibres intimes de la femme. On voit qu'il v pense, qu'il s'en amuse, et ses mains osseuses, aux longs doigts, caressent avec une délicate indécence. 11 amène peu à peu cette femme à l'état de désir hypnotisé, à la frénésie où il la veut. Tout à l'heure, il jettera son violon et la saisira, tascinée, pour achever l'œuvre d'énervante volupté, atteindre au spasme accablant qu'il décrit par avance, le contemplant dans l'infini à travers le prisme de ces deux veux féminins. C'est un poème infiniment troublant. On ne peut regarder cette eau-forte sans malaise. Comment, auprès d'elle, penser aux accessoires diaboliques, aux symboles obscènes et littérairement compliqués d'un Rops ? Ils apparaissent aussitôt puérils, d'un romanesque désuet, d'une pauvre perversité prétentieuse. Voici le fantastique, voici la vraie démonialité sans accessoires — celle des âmes. Et quelle merveilleuse intelligence psychologique ! La supériorité de cet homme est marquée par le dessin lui-même. Toutes ses lignes sont l'affirmation de sa volonté mauvaise. Là où la femme n'attend qu'une étreinte subtilement préparée et retardée par cette transposition d'attouchements, l'homme dose et apprête son plaisir avec une tristesse infiniment méprisante; son espoir de possession charnelle se mêle d'une terrible amertume, il est impassible dans l'achèvement de son expérience, il déprave, il dompte, il affole, et cela le requiert avant tout. Car il sait bien, cet artiste, que la femme sera totalement satisfaite, et que lui ne le sera jamais! Il domine sa partenaire de toute la hauteur de son

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intellectualité morbide — et c'est le Démon qui joue sur son violon.

C'est au plus poignant tragique niciital de Baudelaire qu'il tant remonter pour trouver la source de cet art, ce frisson qui a passé dans certaines œuvres de Legrand et qui est le signe de son génie, infiniment au-dessus de son talent, de ses dons, de son caractérisme. Maihcssc n'est pas moins profonde, moins isolée, moins attachante.

C'est dans un jardin, le soir. Un banc dans les feuillages d'un massif. Un homme en habit, une femme en robe de bal, se sont isolés pour un instant, dans une nuit douce et chaude. Ils sont amants, adultères probablement. Ils s'étreignent, profitant de quelques minutes avant de rejoindre les hôtes. La femme est folle d'amour. Sitôt que son ami la frôle, elle défaille et se laisse aller en arriére, tombant presque. Elle est jolie, blonde, grasse, avec un visage à fossettes, des yeux clairs, un nez court, une bouche sensuelle qui s'entr'ouvre comme un fruit, et on voit ses petites dents. Son bras pend, inerte. Tout son corps ploie et se tasse. Elle hausse son buste vers le baiser avec tant d'élan que son sein bondit hors de son corsage, on en voit l'aréole rose et pâle. Toute cette femme n'est qu'une caresse câline. Elle regarde son amant dans les yeux, et attend ses lèvres.

Lui est grand, élégant. Barbe noir très soignée, masque de couleur mate, regard froid. C'est aussi un dominateur, mais sceptique, aussi intelligent que la femme l'est peu. Il la contemple. Il ne regarde même pas ses yeux, comme s'il savait n'y rien trouver d'intéressant, de psychique; il regarde la bouche de sa maîtresse. Il l'étudié avec plaisir, comme un joli fruit où il mordra volontiers. Il reçoit contre lui tout le chaud effluve du corps offert, sans se

troubler. D'une main, il flatte doucement, presque avec impertinence, la joue de cette femme. Il l'empêche d'avancer la tête, tout en la maintenant contre la sienne.

Il retarde l'instant de la douce morsure de cette bête charmante. Il est très maître de soi.

Cependant, si sa volonté ironique et amusée reste lucide, sa chair s'émeut. Cela se voit au mouvement de son autre main.

La droite tapote négligemment la chair du visage de l'amoureuse, comme le flanc d'une bête racée.

Mais la gauche, dont le bras est passé autour du buste de la maîtresse offerte, empoigne presque rudement le bras nu, prés de l'aisselle. Cette main d'homme est vigoureuse, brutale. Elle palpe la chair qui cède sous les doigts frémissants. Elle révèle le désir

Maîtresse (eau -forte).

démenti par le calme railleur de la tête. Cet homme est un jouisseur averti, un professionnel de la volupté, un gourmet : il n'aime pas, il savoure. Il est plein de pensées réticentes. La femme, elle, n'a ni pensée, ni rêve : elle est affolée par l'homme dont elle a envie, elle se donnerait là tout de suite, elle a tout oublié. On mesure toute la distance psychologique de ces deux êtres.

Et cependant il ne s'agit que de deux sujets banals. Un homme joue du violon pour son amie : un homme embrasse une femme dans un massif. Mais la prodigieuse acuité du dessin de Legrand nous dévoile les âmes de ces créatures. Je n'ai pas fait un commentaire d'écrivain et de romancier inventant, à propos d'eauxfortes, tout ce qui lui plaît. Ces nuances, et bien d'autres encore, sont dans ces deux planches. Il est impossible de ne pas les y voir, et plus on regarde, plus on en voit d'autres. C'est d'une surprenante richesse psychologique, c'est tout à fait du grand art cela concentre la matière analvtique d'un roman entier. Là s'affirme une lois de plus la curieuse misogynie de Legrand, la froideur de son observation de la luxure et de l'instinct, notée par un intellectuel. Si d'autres témoignent leur dédain de la femme en l'enlaidissant, il suffit à Legrand de la dessiner avec amour, de la montrer désirable, puis de la confronter avec un homme, pour faire sentir qu'elle n'est qu'un joli animal, séparée de l'homme par les abîmes qui divisent l'instinct et la pensée. Là le dessin devient vraiment un moyen de compréhension, chaque trait précise une idée. Tout romancier qui étudie la femme de plaisir devrait avoir sous les yeux, en travaillant, ces deux œuvres décevantes et tragiques. Elles contiennent au plus grand degré cette « émotion de pensée » dont nous sommes de plus en plus sevrés par les artistes et sans laquelle la peinture n'aurait jamais conquis le droit d'être

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considérée, au delà de Timitation adroite et stérile, comme une des formes supérieures de l'art. Ces deux planches sont des chefsd'œuvre qui en disent aussi long sur l'àme moderne, sur les sentiments contemporains, qu'ont pu en dire jadis les dessins des plus grands maîtres, auxquels nous allons demander l'évocation de ce que fut, dans leur temps, le caractère humain. Qui les étudiera plus tard aura sous les yeux de quoi nous déchiffrer très exactement : il en saura plus qu'en s'astreignant à lire nombre de nos romans les plus vantés. Une telle mission psychologique incombe au dessin, la couleur n'y saurait prétendre. En un moment où les peintres semblent renoncer volontairement à toute signification du dessin dans leurs tableaux, la supériorité et la science d'un Louis Legrand le placent hors de pair. Rien de plus opposé à la stérile habileté imitative du dessin académique que cette prodigieuse concentration du trait, ce choix incessant qui permet à l'artiste de faire saillir, dans le dessin des formes, le dessin de la pensée, la véritable écriture d'idées.

On peut voir dans la collection particulière de M. Gustave Pellet, qu'on peut considérer comme un somptueux ■< musée Legrand », entre autres œuvres admirables, inconnues du public, un dessin rehaussé d'aquarelle, en blanc et bleu de roi, qu'on a convenu d'appeler, sans raisons très précises, là Femme de trente ans.

Je souhaite qu'un jour le public soit admis à voir et à étudier cette œ^uvre dont nulle reproduction ne donnerait la saveur inimitable, car c'est un des plus beaux chefs-d'œuvre de l'art moderne et un des plus saisissants dessins psychologiques que j'aie jamais rencontrés dans les musées. 11 représente tout simplement une femme brune qui se repose sur son lit. Elle est vue de tace, jus-

qu'aux genoux, en perspective montante. Elle s'est allongée tout habillée, ou plutôt en se bornant à se dégrafer. Sa tête est enfoncée dans l'oreiller. Son bras gauche pend, étendu. Son bras droit est replié et sa main couvre à demi un sein nu. Comme toujours — et là à un degré qui place ce dessin au rang des pièces capitales de l'artiste — c'est la suggestion psychologique qui s'atteste merveilleuse.

Cette femme s'est-elle seulement accordé une heure de sieste intime dans le silence d'un chaud après-midi ? Vient-elle, au contraire, de subir le mâle et s'attarde-t-elle au délassement après une passade trop brusque pour avoir nécessité un déshabillage complet? Elle ne dort pas. Ses yeux sont ouverts, et pleins d'une songerie sans douceur. Elle suit froidement, durement, une idée. Sa bouche grossière est dure comme son regard. Elle pense peutêtre à son terme impayé ou à une frasque du souteneur qu'elle « a dans le sang ». Elle n'est pas jolie. Si elle a eu du charme, il ne lui en reste plus que l'expression cynique que la mutinerie pouvait adoucir d'une nuance de jeune fantaisie. Elle a le masque calme et effrayant de la créature qui sait tout de l'homme, de ses manies erotiques, de ses exigences sales, de ses mufleries après le spasme, et qui depuis longtemps ignore le dégoût de n'importe quelle besogne physique et même y trouve un agrément, la fierté de savoir s'y prêter. On ne sait de sa chair que la moitié d'un sein, mais cela suffit. C'est un sein tombant, lourd, talé par le contact incessant des paumes masculines, avec une fraise flétrie et crevassée, presque décolorée. La façon dont est exprimé le pli de ce sein tombant, à l'endroit où il s'affaisse sur les côtes, est quelque chose d'indicible. Et il faut voir le détail des mains, le désordre du corsage et de la jupe, l'aspect général de bestialité vautrée, et, au milieu

de cette basse fatigue, la méchanceté de ces yeux qui veillent. C'est vraiment un morceau terrible. Ce n'est pas le vice

raconté par un Jean Lorrain avec la verve malgré tout lyrique d'un observateur resté secrètement poète.

C'est la constatation froide, paisible, glacée, documentaire, du Maupassant (ÏUnc Fie. Nous voyons une vie, en effet. Cette créature est un être humain, et il y en a beaucoup de ce genre. Nous voyons tout, lentance de cette femme, ses perversités de fillette, sa vie de garnis et de mansardes, son viol, son accoutumance au mâle, son installation de prostituée tarifée et méthodique, sa tribaderie et son alcoolisme probables, son endurcissement dans le métier, l'ennui et la haine de sa maturité prévoyant déjà la déchéance charnelle, le client rare, la rouerie ignoble suppléant mal la fraîcheur de la jeunesse finie, la descente au proxénétisme ou la vieillesse s'acheminant aux quatre planches du pourrissoir commun, à Bagneux ou Pantin. Cette temme nous parle, sa prostration nous donne une effrayante leçon

Tcte Je jeune tille (pastel, coll. G. Marmoo".

de vie. On penserait, devant elle, pendant des heures. Legrand y a concentré une somme de réflexions inouïes. Il ne les a peut-être pas faites, et c'est cela qui est prodigieux dans son art. Son œil a vu. Il a rendu la vérité immanente, et nous pouvons placer un nombre infini de pensées sur ce support. C'est là le miracle d'une pareille perception optique, d'une pareille science de la main qui trace et de l'esprit qui choisit, insiste ou élimine. Je connais bien des dessins admirables. Je n'en ai jamais vu un plus attirant. Dans sa tonalité blanche et bleue il retient le regard, de loin, comme les dessins des plus grands maîtres. On a, en l'apercevant, la commotion spéciale qui avertit qu'un chef-d'œuvre est là, dans cette pièce. Quand on l'examine, cela tient à quelques inflexions du trait, à la largeur et à la sobriété des touches d'aquarelle, on ne sait au juste à quoi. Par quel mystère la vie s'est-elle coagulée là si abondamment ?. Nous ne pouvons le dire, Legrand n'en sait rien. Il a cru simplement rendre ce qu'il avait sous les yeux, sans intention autre que celle de dessiner cette fille dans sa vérité.

C'est comme cela qu'ont été faits les chefs-d'œuvre que l'inquiète interrogation des siècles successifs a le plus surchargés de secrets. Et ce n'est pas à dire que ces secrets sont une adjonction factice à des œuvres dont l'auteur ne les avait pas prévus. Ils y étaient en puissance, la contemplation les a fait surgir à la surface, et ils sont l'alluvion du temps, ils sont devenus parties intégrantes des œuvres qui les ont prétextés. La Joconde est riche, à l'insu de Léonard, de toutes les pensées qu'elle a fait naître depuis quatre cents ans, et c'est là sa patine morale, qui la rend plus belle et plus profonde que Léonard ne la connut. Cependant, sans lui, nous les ignorerions; il fallait donc qu'ils fussent en lui par l'entremise de son regard, de sa main, de son esprit exact, même s'il ne le

savait pas. J'imagine que ce dessin de Legrand se surchargera de même, et qu'un jour la prostituée qu'il dessina dans quelque

Paresseuse (eau-forte).

chambre d'hôtel de Montmartre apparaîtra comme la synthèse d'une race de femmes, avec la grandeur de la Bête biblique. En attendant, elle est tapie dans un coin de l'appartement de M. Pellet. L'original est peut-être dans une maison close pour soldats, en

province, ou bonne de café borgne, ou morte; mais cet original n'était qu'un prétexte négligeable, et, au vrai, une copie de chair et d'os, dont les exemplaires fourmillent, d'après ce dessin glorieusement vivant et essentiel, chargé des péchés de toute une classe d'âmes avilies.

On voit encore chez Pellet un grand dessin qui est très étrange, et qui ne ressemble à rien de ce que Louis Legrand a fait jusqu'à présent. Ce dessin, assez ancien déjà, n'a été exposé qu'en octobre 1909. C'est ce qu'on pourrait prendre pour un dessin de peintre d'histoire, mais ni Alma-Tadema, ni Gérôme, ni Jean-Paul Laurcns, ni Delacroix, ni Dclarochc, ni Rochegrosse, ni les bons ni les mauvais n'ont jamais fait un dessin d'histoire qui s'apparente peu ou pas à celui-là.

Il représente Charles VI, fou, en compagnie de sa jolie maîtresse Odette de Champdhiver, qui n'a\ait pas peur de lui, le consolait naïvement, lui contait, lui chantait, et lui offrait le plaisir au sein de son jeune corps blond et blanc, avec une gentillesse apitoyée et une grande tendresse pour le pauvre dément dont on démembrait le royaume. Je ne sais comment Legrand a été amené à taire ce dessin. Une lecture en fut-elle cause? Probablement s'adjoignit-elle au désir de faire une étude de fou? Peut-être. En tout cas Legrand ne songe pas à devenir peintre d'histoire, car le cas reste isolé dans son œuvre. Le roi est vu de f;icc, en buste. Derrière lui s'étage une sorte de retable d'orfèvrerie. 11 est coiffé d'un chaperon et autour de son cou est un petit parement de fourrure, d'où pend un collier traité dans le goût naïf des bijoux du xn"^ siècle. Il sourit béatement. C'est un bon fou innocent, avec des yeux bigles, des oreilles déchiquetées, très écartées, et une grosse figure rasée. Il regarde sans voir. Ce qu'il regarde n'a rien d'eflfrayant : ce n'est pas, certai-

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Portraits (lithographie).

nement, l'homme vêtu de blanc qui lui cria : " Trahison ! » en se jetant à la bride de son cheval dans la forêt brûlante, tandis qu'un de ses pages, s'endormant sur sa selle, laissait tomber avec fracas sa lance sur le casque d'un archer. Le roi tou, à ce moment, frappé d'insolation et de terreur, se jeta sur les hommes de sa suite, Tépée au poing, blessant à tort et à travers, jusqu'à l'instant où il le fallut saisir et lier, tandis que le provocateur inconnu s'échappait. Charles ne songe plus à cette minute où sombra sa rafson. Il ne sait plus rien, il est satisfait, il sourit, il contemple des visions enfantines, gourmandes, mignardes — et rien du tout peut-être. Il y a tout et rien dans ce regard dément, comme dans l'œil vitreux de certains aveugles, une fixité bizarre, une horrible sérénité, et, sur les traits, un mélange de bonté et d'imbécillité qui ferait rire des marmots. Cet être n'a pas d'âge, il est jeune et vieux comme la folie elle-même. C'est le fou.

Contre son torse vigoureux s'appuie le torse nu et rose d'Odette de Champdhiver. Elle est toute nue, elle est câline, elle frôle comme une chatte; ses cheveux blonds, en bandeaux à la vierge, se nouent en une natte dorée qui contourne une épaule. Elle n'est pas obscène, elle est douce. C'est une jolie enfant qui console, et qui offre sans dégoût sa chair fraîche, parce qu'elle a grande pitié de son prince sans amour que la folie a laissé robuste et plein de désir, et auquel il faut la femme autant qu'à ceux qui savent ce qu'ils font. Elle ne pense plas pus que lui, elle est savoureuse et distraite. Elle se donnera toute quand il voudra. Elle est déjà de celles dont Baudelaire a dit que Satan « mit dans les veux et dans le cœur des filles — le culte de la plaie et l'amour des guenilles ». Elle écoute avec une patience infinie les divagations, elle respecte les interminables silences, elle n'a pas peur d'une fureur

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