LA LÉGENDE DE SAINT HILARION
« Il faut, dit la sainte, que cette enfant soit consacrée au Christ. Ici on la nomme Ondine, mais je veux lui donner mon nom, qui est celui de la mère de Dieu. Tu vas jurer pour elle de renoncer au monde, afin qu'elle échappe aux embûches de lennemi du genre humain. »
Hilarion prononça le serment. La sainte ramassa deux tiges de roseau et en fit une croix quelle planta en terre; elle puisa de l'eau à la source et la versa sur les cheveux noirs de l'enfant. Alors tbut s'effaça comme une vision; Hilarion se trouva seul près de la source qui chantait gaiement sur son lit de coquillages et dansait avec des éclairs d'argent parmi les roseaux.
Des années se pas.sèrent. Hilarion vieillissait dans la solitude, méditant sur la vie éternelle et associant toujours la lecture des livres profanes à ses méditations sur l'Évangile, sans voir qu'il y avait là un grand danger. Il aimait à «se rappeler les leçons d'Hypatia et les allégories ingénieuses qu'elle savait découvrir dans la mythologie des poètes, transformant ainsi les fables les plus absurdes en graves paraboles, d'un sens profond et dune haute moralité. Sa sérénité radieuse dissipait les orages de l'âme ; les cœurs troublés s'apaisaient en contemplant sa beauté calme, en écoutant sa parole austère. On comprenait que les passions sont faites pour être domptées. La fille du Soleil, Circé l'enchanteresse, qui change les hommes en bêtes, c'est la puissance redoutable et sinistre qui dégrade et as.servit les âmes par l'attrait magique de la volupté. Les passions humaines sont d'irrésistibles sirènes, dont les chants mélodieux retentissent comme une caresse des flots. Si le voyageur impnident s'approche pour les entendre, sa barque se brise sur les écueils de
la vie; au lieu des embrassements rêvés, il sent des griffes d'oiseaux qui s'enfoncent dans sa chair; ce qu'il prenait de loin pour des fleurs éclatantes sur une rive enchantée, c'était des lambeaux saignants et des ossements épars.
Dans l'arène éternelle du monde, l'homme doit lutter contre les attractions dangereuses et repousser l'humiliante servitude du désir. Heureux qui sort la couronne au front de cette lutte sans trêve, dont l'immortalité est le prix ! Heureux les martyrs qui ont conquis la palrne d'or sous la dent des lions ! Mais qui peut être sûr de la victoire ? Seigneur, épargne-nous les épreuves, ne nous induis pas en tentation ! Pour celui qui sent sa faiblesse, le plus sûr est de se retirer au désert. Si ton oeil droit te scandalise, arrache-le : il vaut mieux entrer borgne dans le paradis que de descendre avec tes deux yeux dans la géhenne de l'enfer.
La vie des ascètes se partageait entre le travail de la terre et les méditations pieuses. Des dattes et quelques racines suffisaient à leur nourriture. Pour arroser le petit jardin qui entourait sa cabane, Hilarion allait puiser de l'eau du ruisseau qui coulait à quelque distance, dans la partie la plus verte de l'oasis. De petites fleurs bleues parfumaient la rive, il y avait une musique dans les roseaux, et çà et là un bruit joyeux de cascades dansantes, de fraîches rosées qui hurnectaient le gazon, et des perles mobiles sur les larges feuilles de nénuphar. Ailleurs, l'eau, plus profonde, prenait, sous les branches inclinées, une transparence noire qui ressemblait à un regard humain. Hilarion se sentait quelquefois troublé devant l'intimité de ce regard, et il s'éloignait sans oser