LE DIABLE AU CAFÉ
dans les nuages; nous n'imiterons pas nos pères, qui reléguaient au ciel leurs espérances : c'est la terre qui nous est confiée, nous construirons sur ses bases solides. Xous ne pourrons achever notre oeuvre, mais nos fils y travailleront après nous. Notre pensée vivra en eu.x; et, s'il y a une autre immortalité, plus active, peut-être nous sera-telle donnée par surcroît, car le paradis de nos rêves n'est pas une oisive béatitude; comme les héros Scandinaves, nous ne voulons renaître que pour l'éternité du combat. Que notre sang serve d'engrais à la moisson future : il faut que la guerre se poursuive tant qu'il y aura des tyrans et des esclaves, et bienheureux ceux qui pourront briser les dernières chaînes et brûler le dernier trône !
Lui. — Vous ne ferez pas même grâce au trône pontifical.?
Moi. — Je n'aurais pas cru que vous dussiez regretter celui-là; est-ce générosité pour un vieil ennemi, ou bien êtes-vous comme les femmes qui aiment mieux ceux qui les battent que ceux qui ne s'occupent pas d'elles ?
Ltii. — Je n'ai pas dit que je le regrettais, mais je crois qu'il pourrait convenir à un représentant de la philosophie sur la terre.
Moi. — Je ne veux pas plus des rois philosophes que des autres; ils ont des successeurs, et Commode me dégoûterait de Marc-Aurèle.
Lui. — Je ne vous parle pas d'un roi, mais d'une papauté philosophique.
Moi. — Voilà ce qui est contradictoire et impossible.
Lui. — Pas tant que vous croyez. En Galilée, il y a dix-huit cents ans, quelqu'un annonçait aux déshérités de la terre tout ce que vous leur promettez aujourd'hui.
Allez à Rome, vous y verrez son vicaire, le serviteur des serviteurs de Dieu, et il vous fera baiser sa pantoufle. Etes-vous sûr de ne pas travailler pour une nouvelle aristocratie de cardinaux ou de mandarins ?
Moi. — Diable ! diable !
Lui. — Je suis là, soyez tranquille. Si quelque futur grand Lama de la philosophie veut s'installer dans voire forteresse, vos enfants trouveront pour la démolir le secours de mes vieilles griffes. Heureusement pour vous, je ne suis pas aussi usé que vous voulez bien le dire, dans plus d une occasion vous ne serez pas fâché de me trouver.
Moi. — Est-ce que vous êtes toujours le roi des trésors cachés }
Lui. ■— Auriez-vous envie de m'emprunter de l'argent ?
Moi. — Vous me demanderiez mon âme en échange.
Lui. — Je n'ai pas à vous la demander; du moment que vous formez un souhait égoïste, vous êtes sujet du Diable; s'il accomplit vos vœux, c'est pure largesse de souverain.
Moi. — Eh bien, gardez vos gros sous, il ne manque pas de pauvres gens qui en ont plus besoin que moi; je continuerai de philosopher à jeun. Votre serviteur.... Non, je me trompe, je veux dire : Adieu.
Lui. — Au revoir, s'il vous plaît; j'espère bien que nous nous retrouverons.
Moi. — Pourvu que ce ne soit pas dans l'éternité.
Lui. — Vous voudriez bien me faire avouer qu'il y a une vie future, mais vous n'obtiendrez pas' de moi une affirmation; cherchez. Moi, je suis l'Adversaire, mon rôle