‹ Louis Ménard et son œuvreChapitre 35 sur 54 · LE DIABLL AU CAI É · texte numérisé non relu

LE DIABLL AU CAI É

est de contredire. Chaque fois que vous croirez tenir une solution, je serai là pour y jeter du noir. Je vous empêcherai bien de vous endormir dans la certitude, qui est l'inertie de l'intelligence. Cherchez toujours, je viendrai vous secouer de temps en temps. La vérité est une asymptote; pour vous en rapprocher, vous avez besoin de moi. Il ne faut pas médire du vieux serpent, vous lui devez la science du bien et du mal, et, sans la chute, il n'y aurait pas de rédemption.

Moi. — Oui, le mal que vous faites tourne au bien, mais on dit que c'est malgré vous.

Lui. — Croyez-le si vous voulez, cela vous dispensera de la reconnaissance en vous laissant jouir du bienfait. Ne faut-il pas que le Diable soit toujours bafoué à la fin de la pièce ? Heureusement, je suis habitué depuis longtemps à ce rôle-là.

Lettre d'un mythologue à un naturaliste

(La question d'origine.)

Je cueille une branche chargée de feuilles, de fleurs et de fruits; j'en détache une graine et je la pèse. Dans l'autre plateau de la balance je mets le même poids dune autre partie de la plante; feuille, fleur ou tige. Voilà deux masses égales de matière organisée; elles sont formées des mêmes éléments : carbone, hydrogène, oxygène et azote, avec un peit de chaux et de silice. La proportion de ces éléments est la même, et ils semblent groupés dune manière identique. Pourtant, si je mets en terre ces deux poids égaux de la même substance : Tun va se résoudre, par une décomposition successive, en molécules plus simples : eau, acide carbonique, ammoniaque; l'autre, la graine, va tirer du sol et de l'atmosphère les mêmes produits : eau, ammoniaque, acide carbonique, pour les grouper en molécules complexes, malgré leurs affinités, et les faire servir à la germination d'un végétal nouveau. Il y a là une énergie opposée aux forces chimiques et insaisissable à tous nos moyens d'analyse, c'est la vie.

La vie n'est pas une résultante, c'est un principe. De tous ses attributs, le plus caractéristique est sa puissance û'individuation. Chaque germe, que ce soit la

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graine dune plante ou loeuf d'un animal, contient une énergie individuelle et indivisible, qui se taille, dans le vague domaine de la matière, une petite principauté circonscrite, mais parfaitement autonome. On est arrivé à fabriquer de toutes pièces des produits organiques, mais tant qu'on n'aura pas créé une cellule germinative, on n'expliquera pas la génération spontanée des monères au sein du protoplasma.

L'individuation est une donnée primordiale. La vie est un terme abstrait représentant le mode dactivité de ces énergies particulières qui résident au sein des germes. Elles sont réelles et observables, non en ellesmêmes, mais dans leurs manifestations, objet immédiat de la science. Ce sont des centres d'action et de réaction, d'attraction et de répulsion, de véritables causes premières; dn moins nous sommes obligés de les considérer comme telles, puisque nous n'en connaissons pas la source et que nous ne pouvons remonter au delà de leur apparition.

Voulez-vous me permettre de les appeler des âmes ? Je suppose que vous n'avez pas peur d'un mot. L'âme, c'est ce qui anime le corps, c'est le principe de la vie individuelle des animau.x. Ne m'objectez pas que j'ai pris d'abord pour exemple la graine d'un végétal; vous savez que la philosophie grecque distinguait trois sortes d'âmes : l'âme végétale, placée dans le bas du corps, près de la terre; l'âme passionnelle ayant son siège dans la poitrine, et l'âme raisonnable qui réside dans la tête, la partie de notre corps la plus voisine du ciel. Ces trois âmes sont associées dans l'unité de la personne humaine comme le système nerveux et le système nutritif dans

l'unité de la vie organique; il n'y a là qu'une distinction créée pour les besoins de l'analyse et qui n'exprime que les fermes multiples de notre activité.

On s'est habitué à réserver le nom d'âme à la faculté directrice de nous-mêmes, et il faut rem.onter à l'étymologie pour oser parler de l'âme des animaux et. des plantes. Mais ne soyons pas trop aristocrates : l'intelligence est partout, même dans le règne inorganique. En voyant la régularité des formes cristallines, j'ai peine à croire que les minéraux soient aussi bêtes qu'on le dit. Quant à l'intelligence des plantes et des animaux, elle est prouvée par l'adaptation merv^ei lieuse des organes à leurs fonctions : il y a là une finalité, c'est-à-dire un but poursuivi et atteint.

La transformation incessante des milieux entraîne la variation des espèces; les générations successives des êtres vivants sont obligées à des eflforts toujours nouveaux pour soutenir la concurrence vitale. Il faut que les âmes forment leurs corps dans des conditions suffisantes pour triompher dans la bataille de la vie. Comme il n'y a pas de place pour tous les germes qui veulent naître, la victoire doit rester aux plus intelligents.

On ne peut expliquer la sélection naturelle par le hasard, car un mot n'explique pas un fait. S'il y a choix, il y a discernement; toute énergie suppose une volonté Mais est-ce la nôtre ? Non, c'est une force étrangère; l'amour n'est pas une action, cest une passion. Les Puissances cosmiques nous l'envoient pour nous employer à leur oeuvre créatrice en faisant descendre les âmes dans la naissance. L'amour, c'est un enfant qui veut naître;

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les anciens l'appelaient de son vrai nom, le Désir (Eros, Cupide), parce qu'en effet, c'est le désir qui appelle les germes de l'existence. Il y a autour de nous des âmes qui veulent s'incarner : pour cela elles se changent en désirs et sollicitent les vivants à leur donner un corps. L'art grec les représente par des enfants ailés : ce sont les désirs qui voltigent autour des amants.

La Beauté est mère du Désir, d'après la mythologie. Qu'est-ce que la beauté? C'est une harmonie de lignes, une pondération de formes qui annonce l'aptitude à l'éclosion des germes et au perfectionnement de la race. L'ampleur des hanches, la fermeté de la gorge, sont des garanties pour l'enfant qui naîtra. Les âmes errantes nous poussent vers nos complémentaires; elles choisissent, pour entrer dans la vie, les conditions organiques dont elles ont besoin, et elles nous imposent leur choix sans nous consulter. Ce choix est rarement d'accord avec nos convenances sociales : ce n'est pas leur faute, elles ne connaissent que les convenances physiologiques.

Les romanciers ont tort de croire que l'amour a été inventé pour le bonheur ou le désespoir des amants : qu'importent nos peines et nos joies à la grande Isis? Elle ne s'intéresse qu'à l'espèce, et ne s'inquiète pas des individus. Pourquoi n'aurait-elle pas comme nous ses haras et ses concours d'animaux reproducteurs } La volupté est un hameçon qu'elle nous jette; c'est un but pour nous, c'est un moyen pour elle. Le poisson saisit l'appât et croit travailler pour son compte; il ne comprend que quand il est dans la poêle à frire. Alors il se dit : Si j'avais su ! Il ment : il aurait beau savoir, il recommencerait.

La sélection ne se raisonne pas : c'est électrique. Il y a des femmes qu'on estime, d'autres pour qui on se brûle la cervelle. L'implacable désir nous traîne par les cheveux;, nous nous roulons aux pieds de quelque odieuse idole, et quand elle nous a broyé le cœur, nous lui demandons pardon. On s'étonne que nous soyons si facilement domptés par des créatures inférieures ; c'est qu'elles sont plus vivantes que nous. On peut vivre sans cerveau ni cœur, comme l'amphioxus, l'ancêtre des vertébrés. Il a légué son caractère à un grand nombre de ses descendants, et surtout de ses descendantes. Il y en a de charmantes, malgré cette lacune; voyez les héroïnes des romans de "Victor Hugo : Esméralda, Cosette Déruchette; c'est toujours la même : une divine créature sans cœur et sans cervelle, un véritable amphioxus. C'est un des cas d'atavisme les plus fréquents.

La femme n'est pas moins spontarïée que l'homme dans ses affinités électives. Elle sent sa faiblesse, il lui faut un maître, et celui qui a pu la dompter pourra la protéger au besoin. L'histoire de Mars et de Vénus est éternelle; ce n'est pas avec l'intelligence qu'on améliore les races; tant pis pour les philosophes s'ils sont plus chétifs que les sous-lieutenants. La femme est faite pour être mère : c'est sa fonction dans la nature et dans la société; tout ce qui ne sert pas à cette fonction est un hors-d'œuvre. Il ne faut pas trop desprit, cela fait des Célimènes, aussi inutiles que les fleurs doubles. L'éternelle Circé, qui change l'homme en bête, n'a pas tant de finesse pour nous enchaîner. Napoléon disait à M™* de Staël que la femme qu'il admirait le plus était celle qui avait le plus d'enfants; il ne s'oc-

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cupait que de la quantité, car les hommes n'étaient pour lui que de la chair à canon; mais s'il avait tenu compte de la qualité, son appréciation serait juste. La femme est chargée de former pour l'avenir des générations saines et fortes.

L'homme étant un animal social, selon la définition d'Aristcte, la vraie femme doit posséder l'aptitude à l'éducation des enfants. C'est là son intelligence. Elle sait d'instinct la langue d'enfant, elle en devine les secrets, le zézaiement, les consonnes liquides prodiguées, le redoublement des syllabes. Quant à la moralité de la femme, elle se résume dans la chasteté, garantie de la pureté des races. La chasteté, pour la femme, est synonyme de vertu, comme pour Ihomme la probité et le courage, car le milieu de la femme est la famille. L'enfant ayant besoin dune mère pour l'allaiter et l'élever, d'un père pour le protéger et le guider dans la vie, la famille est la raison d'être et la finalité de l'amour.

L'immense importance de l'élément intellectuel et moral dans la vie de l'homme et des sociétés est la principale pierre d'achoppement de la théorie de Darwin. Un des premiers apôtres de cette théorie, M. "Wallace, n'a pas craint d'aborder de front cette difficulté. Entre l'homme et les autres Primates, la distance est physiologiquement bien faible; mais la faculté de concevoir les idées générales du vrai, du beau, du juste, et de les exprimer par le langage articulé, l'aptitude à découvrir la loi des choses, à créer des oeuvres d'art, à choisir librement le bien ou le mal, établissent entre le plus élevé des singes anthropoides et le plus infime des races humaines une différence si profonde qu'on n'imagine même pas la possibilité d'une transition.

M. Wallace trouve dans l'organisation physique de l'homme, et surtout dans la constitution de son cerveau, un certain nombre de particularités qui ne peuvent s'expliquer par la sélection naturelle et qui rappelleraient plutôt les faits de sélection artificielle, que l'homme lui-même parvient à diriger ou à produire dans les plantes usuelles et les animaux domestiques. On pourrait donc supposer que des intelligences supérieures à la nôtre ont conduit notre évolution organique en vue de fournir à la vie intellectuelle et morale qui devait naître l'instrument matériel dont elle avait besoin. Il est curieux de voir la science moderne reproduire, comme dernière conclusion, la fable juive de la création d'Adam ou la fable grecque de Prométhée modelant les hommes avec de l'argile :

Quam satus lapeto, mistam Jluvialibus undia Finxit in cjjigiem moderanluin cuncta Dcorum.

Les questions d'origine échappent à l'observation et à la science; cependant l'esprit humain ne peut pas se désintéresser de ces grands problèmes : il faut donc qu'il se contente des solutions mythologiques, puisqu'il ne s'en présente pas d'autres. Malheureusement ce sont des hiéroglyphes écrits dans une langue qu'on ne comprend plus. Les mythologies nous offrent sous diverses formes l'idée d'une intervention divine dans les origines de l'humanité. D'après le polythéisme grec, la race des Héros naît de l'union des Dieux avec les femmes mortelles. La mythologie hébraïque a une tradition analogue, indiquée dans quelques versets de la Genèse et développée dans cet étrange livre d'Hénoch, d'où Thomas Moore

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a tiré son poème des Amours des Anges et Byron un de ses deux drames bibliques, le Ciel et la Terre.

Il est difficile de concevoir ce que pouvait être, avant la conquête du feu et la création du langage, une humanité dans les limbes de la morale et de la pensée. Il se peut cependant que quelque race de singes anthropoïdes soit arrivée, comme tant d'espèces d'animaux, à une grande pureté de formes. Peut-être y avait-il déjà, comme aujourd'hui, des créatures d'une beauté à séduire les anges, et n'ayant pas plus de conscience et de raison qu'une fleur. Alors, s'il existe des êtres au-dessus de nous — • et pourquoi l'échelle serait-elle interrompue ? — ils ont bien pu vouloir descendre jusqu'à l'humanité pour l'élever jusqu'à eux.

Les Dieux de l'Inde se sont incarnés plusieurs fois dans la forme humaine et même dans des formes animales pour la rédemption du monde. D'après les livres hermétiques, le Dieu suprême de l'Egypte, pour régénérer les hommes et les instruire, leur envoie Osiris. On trouve une idée analogue dans les Grandes Eoiées d'Hésiode, à propos de la naissance d'Héraklès, le type des héros demi-dieux : Zeus, voulant donner un sauveur aux hommes, cherche une femme qui soit digne d'en être la mère, il n'en voit pas de plus accomplie qu'Alcmène, femme d'Amphitryon : jamais femme n'aima autant son époux. C'est sous la forme de cet époux que le Dieu se présente à elle. Deux jumeaux naissent le même jour et sont déposés dans le même bouclier. On ajoutait, pour compléter la légende, que des serpents étouffés par Héraklès avaient fait connaître lequel des deux frères était de la race des Dieux.

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La poésie a bien le droit d'attribuer aux héros une origine divine : ceux qui sont l'image des Dieux sur la terre méritent d'être appelés leurs enfants. Le symbole de la naissance du Christ, dans la mythologie chrétienne, présente la même idée sous une forme plus chaste : une vierge, épouse d'un juste, est choisie pour enfanter le Rédempteur. Jésus passe pour le fils de Joseph, et l'Evangile expose la généalogie qui le rattache à David, mais en réalité il est le fils de Dieu; de même Héraklès est appelé tantôt le" fils de Zeus, tantôt le fils d'Amphitryon.

Dans les fables poétiques sur lorigine des Héros, il est à remarquer que jamais les femmes mortelles nacceptent de bonne grâce l'amour d'un Dieu. Zeus est obligé de se changer en cygne, en aigle, en taureau, il ne peut réussir qu'en prenant la forme d'une bête. Apollon, le plus beau des immortels, n'a aucun succès en amour : Daphné se sauve à son approche; Coronis le trompe indignement, on ne sait pour qui, pour le pre- ] mier venu; il suffit que ce ne soit pas un poète. Le Féminin, qui est la matière et la vie, a une répugnance instinctive pour l'intelligence et l'idéal.

« Jeune fille, dit l'ange Ithuriel, je t'ai aperçue de làhaut, quand tu te baignais dans l'eau transparente, sous les cèdres du mont Hermon, et j'ai quitté le ciel pour toi. Laisse-moi contempler tes yeux noirs, mes étoiles. Tu es trop belle pour la terre. Dieu s'est trompé en te faisant naître ici. Mais il ne t'a donné que la vie, moi je veux te donner une âme. Dans cette forme divine j'allum.erai une flamme céleste, je serai ton créateur et ton amant. Viens, nous voyagerons parmi les astres d'or, au-

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dessus des nuées, je te porterai sur mes ailes puissantes, je t'enseignerai les lois éternelles.

— Tais-toi, Egrégore, tu vois bien qu elle ne comprend pas. Les éclairs de son regard, tu as cru que c'était l'intelligence, ce n'était que la vie. Est-ce quelle a des ailes pour te suivre ? Tu lui parles une langue inconnue, elle a peur et elle se sauve. Ah! la guenon du pays de Xod, elle va retrouver son grand singe anthropoïde, làbas dans les marais. Elle a raison, il faut des couples assortis. Mais toi, que fais-tu ici, Dieu tombé? Va, retiretoi au désert et attends la fin de ton exil. »

Les effluves du ciel peuvent desc;endre sur la terre, mais l'inerte matière ne peut monter vers l'esprit. Les âmes sont des étincelles du feu céleste, tombées des calmes régions de l'éther dans la sphère agitée de la vie. "Vaincues par la toute-puissante fascination de la beauté, courbées sous le joug humiliant du désir, écrasées par les lourdes chaînes du corps, elles savent bien que la naissance est une chute et la conception une souillure. La pudeur leur rappelle le souvenir de la tache originelle; sous ce voile mystique elles cachent la honte de leur incarnation. Pourquoi ces rougeurs involontaires au seul nom de la volupté ? X'est-ce pas une loi divine, cette irrésistible attraction qui enchaîne l'esprit dans la matière ? C'est la source de la vie, la base de la famille, la grande communion des êtres, et on n'ose pas en parler. Il y a là un mystère profond que devraient bien expliquer vos théories modernes de réhabilitation de la chair.

La mort est aussi un mystère entouré comme l'autre d'un inexplicable mélange de respect et de dégoût. Lever

les chastes voiles, révéler ce qui senveloppe de silence et d'ombre, serait aussi impur et aussi impie que de violer un tombeau. Devant les deux portes de la vie, il y a une horreur sacrée. La lumière souillerait ce qui appartient à la nuit. L'origine et la fin des choses sont les secrets des Dieux.

L'Énigme.

[La question de fin.)

L'Homme. — Je connais les limites de la science. Elle les a fixées elle-même; ce qui m'intéresse le plus est hors de sa sphère. Il est inutile de l'interroger sur la destinée de l'homme, elle ne la connaît pas. S'il y avait encore des oracles, j'irais les consulter. Sans doute les Dieux supérieurs sont trop grands pour m'entendre : ils s'occupent des espèces, et je ne suis qu'un individu. jMais il y a p)eut-être autour de moi des intelligences invisibles, des amis connus ou inconnus : n'y aura-t-il pas une voix qui me réponde ?

Le Dieu. — Tu m'as appelé, me voici : interroge-moi, je te réf>ondrai.

L'Homme. — Qui es-tu ?

Le Dieu. — Ton Démon, ton Ange gardien, donnemoi le nom que tu voudras. Je sais ce que tu ignores; ce que tu pourras comprendre, je te l'expliquerai; ce qu'il m'est permis de t'apprendre, je te l'apprendrai.

VHomme. — Ainsi, il y a des choses que tu pourrais me dire et que je ne pourrais pas comprendre ? Soit, ma raison a des bornes, je le sais. Mais il y a des choses qu'il t'est défendu de me dire : pourquoi .^ Si la vérité est bonne, le bien n'a pas à se cacher; si elle est raau-

vaise, je suis de force à l'entendre; et si j'avais eu peur de la connaître, je ne t'aurais pas évoqué.

Le Dieu. — Est-ce bien la vérité que tu cherches, et la trouveras-tu meilleure que l'incertitude, si elle était contraire à tes espérances? Prends garde : tu veux savoir si l'âme est immortelle? Xe me demande pas une réponse trop prompte : laisse-moi t'y préparer.

L'Homme. — Ces réticences me disent assez qu'il n'y a rien à attendre pour moi au delà de cette vie : c'est bien; je m'en doutais.

Le Dieu. — Xe cherche pas dans mes paroles un sens qui n'y est pas : un artifice de langage ne serait digne ni d'un homme ni d'un Dieu. Je te répondrai sans réticence, si, après réflexion, tu persistes à m'interroger; mais réfléchis d'abord. Tu reconnaîtras peut-être que les Dieux ont eu raison de cacher à l'homme sa destinée. Examine successivement toutes les réponses que je pourrais te faire et tu me diras quelle est celle que tu voudrais être la vérité.

Suppose d'abord que je te dise : rien ne meurt, tout se transforme; les éléments qui composent ton corps ne sont pas anéantis quand la mort les sépare; pourquoi disparaîtrait-elle plus qu'eux cette force invisible qui les tenait groupés, et que tu appelles ton âme?

L'Homme. — Oui, cela a été dit autrefois, l'âme est une parcelle de l'éther, une flamme captive dans une lampe d'argile, et la mort est pour elle une délivrance. Mais alors, elle peut rentrer dans le réservoir commun des âmes, comme une goutte d'eau dans la mer; elle peut aussi animer des combinaisons nouvelles, à commencer par les plus humbles, les vers du tombeau, par exemple,

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car eux aussi ont une étincelle de feu qui les fait vivre. Mais que me font ces métamorphoses, si ma raison et ma conscience remontent à leur source divine ? Sans doute l'équilibre des forces ne sera pas troublé, mais que reste-t-il de l'homme, s'il perd ce Dieu intérieur que chacun porte en soi ?

Le Dieu. — Ton orgueil est légitime; il lui répugne de croire que l'âme humaine, fût-elle dégradée par le crime, puisse perdre entièrement la conscience et la raison. Pourtant ces deux lumières, tu le sais, peuvent singulièrement s'obscurcir par un mauvais emploi de ta libre volonté. Suppose donc maintenant que tu renaîtras dans la condition humaine, en apportant dans tes existences futures le germe des énergies que tu auras développées dans celle-ci. Suppose que les familles sont des groupes d'âmes associées comme les branches du corail, dans une vie collective, et se développant à travers le temj>s. Chacun de vous renaîtrait dans ses petits-fils, et par ces renaissances alternées, chaque génération recueillerait ce qu'elle aurait semé autrefois.

VHomme. — J'ai souvent pensé qu'il en devait être ainsi : j'ai cru trouver là l'explication des sympathies spontanées et des ressemblances de famille; j'y ai cherché surtout la raison des souffrances imméritées. Je sais que la douleur est une épreuve, qui nous grandit et nous épure, si nous savons la supporter; mais il y a quelque chose qui accuse votre providence, c'est la douleur des enfants. J'ai tâché d'y voir l'acquittement nécessaire d'une dette ancienne, contractée dans des existences antérieures. Cependant, ô Démon ! pour qu'un châtiment soit juste, ne faut-il pas qu'il soit compris par celui qui le supporte?

Les voies de votre justice restent bien obscures, si chaque fois que nous rentrons dans la naissance nous perdons la mémoire qui nous rattachait au passé.

Le Dieu. — Ainsi, cest la mémoire que tu regrettes ? Prends garde : remonte la chaîne de tes souvenirs. Ce n'est pas une confession que je te demande, et tu nas pas à t'excuser comme devant un juge; la conscience humaine n"a pas à chercher d'autre juge qu'elle-même : elle n'en saurait trouver de plus sévère et de plus clairs'oyant. Je sais que tu n'es ni des plus mauvais ni des meilleurs; mais souviens-toi : n'y a-t-il pas un jour, une heure, que tu voudrais retrancher de ta vie ? Cette heure, nous pouvons l'effacer de ta mémoire, mais aucun Dieu ne peut faire que ce qui a été n'ait pas été. L'homme demande à ses religions des eaux lustrales pour laver les souillures; mais si le repentir efface la faute, peut-il étendre le pardon à d'autres âmes qu'un mauvais exemple a perverties? Quand le coupable croira entrer au paradis de sa conscience régénérée, il entendra la voix des mauvais souvenirs et il verra passer des ombres qui l'accuseront devant l'éternelle Justice. Trouvera-t-il alors l'immortalité si désirable, et te semble-t-il toujours que les Dieux ont , eu tort de garder leur secret ?

LHomyne. — Xe parlons plus de moi : les Dieux savent ce qu'ils ont à faire. Que l'espoir du néant reste comme un refuge contre l'éternité du remords. Mais j'ai connu des âmes immaculées, qui brillaient dans notre ciel noir comme des étoiles. Si vous permettez à la mort de les éteindre, le regret ne sera pas seulement pour ceux qui les pleurent, mais pour vous-mêmes, Dieux impas-

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