‹ Louis Ménard et son œuvreChapitre 36 sur 54 · L ENIGME · texte numérisé non relu

L ENIGME

sibles, car il y aura une lacune dans votre œuvre, et il manquera quelque chose à sa beauté.

Le Dieu. — Suppose donc alors que celles-là seules seront immortelles; mais n'oublie pas que leur lumière. dégagée des liens du corps, lira dans toutes vos consciences. Ces âmes pures ne voyaient pas le mal : elles cherchaient pour vous des excuses, et croyaient toujours les trouver. Maintenant leurs regards attristés vous verront tels que vous êtes, et leurs chères illusions ne peuvent plus revenir. Si parmi ceux qu'elles aimaient il y en a qui demandent au néant, comme tu las dit tout à l'heure, un refuge contre le remords, quel vide va se faire autour des justes, et quont-ils besoin d'une immortalité bienheureuse s'ils ne la partagent pas avec ceux qu'ils ont aimés ? Plutôt que de briser à jamais des biens indissolubles, eux aussi demanderont au néant la. paix de l'éternel oubli.

L'Homme. — Alors, ô Démon ! il n'y a place ni pour l'espérance ni pour la prière. Nous avons raison de pleurer nos morts; ils ne peuvent plus nous entendre, et nous ne les reverrons jamais. Qui donc nous conduira dans les carrefours ténébreux de la vie, qui nous tendra la main dans les rudes sentiers de l'ascension ? Xous les invoquions avec confiance, ces amis indulgents qui pardonnent toujours, parce qu'ils ont souffert comme nous. Il nous semblait qu'eux seuls ' pouvaient adoucir les immuables décrets des grands Dieux supérieurs. J'aurais cru que toi-même tu étais un de ceux-là, ô Ange gardien ! puisque tu as eu pitié de ma" raison indécise, et que tu as répondu à mon évocation. Mais tu avais raison, les se-

crets des Dieux ne sont pas bons à connaître, et j'aurais mieux fait de ne pas t'interroger.

Le Dieu. — Tu oublies que je t'ai laissé le choix entre plusieurs réponses, mais je ne fai pas dit encore où était la vérité.

L'Homme. — Sans doute, mais de quelque côté que je me tourne, tu ne me fais voir que des abîmes. Et pourtant, vous le savez, nos angoisses ne viennent pas d'un égoïste amour de la ^^e, et nous ne craignons que les séparations éternelles. Mais je le vois maintenant, ceux que la mort a séparés ne se retrouveront ni dans ce monde ni dans lautre.

Le Dieu. — Ce n'est pas la mort qui sépare les âmes, c'est le péché, et le péché est votre œuvre. Quand vous pensez aux morts, ils sont près de vous : ils n'abandonnent pas ceux qui s'unissent à eux dans la communion des saints. Mais quand vous les oubliez, ils peuvent bien vous oublier à leur tour et boire l'eau du Léthé. Ils sont libres de s'endormir dans le silence et la paix ou de rentrer pour des luttes nouvelles dans l'arène de la vie. Tu doutes trop de la puissance de la volonté. C'est le Désir qui a créé les mondes; toi-même c'est librement que tu es descendu dans la naissance. Aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui, tout ce qui veut être sera.

L'Homme. — Comment le possible peut-il vouloir avant d'exister ?

Le Dieu. — C'est la loi du devenir.

L'Homme. — Je ne comprends pas : tes réponses, comme tu me l'avais annoncé, dépassent les bornes de ma raison. Quel plaisir trouvent donc les Dieux à torturer notre intelligence par d'insolubles énigmes.?

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