‹ Louis Ménard et son œuvreChapitre 37 sur 54 · I/ÉNIGME · texte numérisé non relu

I/ÉNIGME

Le Dieu. — Est-ce la faute du soleil si tu ne peux le regarder? II te suffit de savoir quel est le but que tu dois atteindre. La Justice est la loi spéciale de l'Homme. Tu as un guide pour t"y conduire, ta conscience qui ne t'a jamais trompé. Chacun de vous est toujours et partout l'unique artisan de sa destinée. Le juste sait qu'il travaille pour sa part à l'œuvre magnifique des Dieux.

L Homme. — Xe t'en va pas encore : écoute une dernière question, une dernière prière. Tu ne m'as pas demandé ma confession, je te la ferai, cependant. Oui, il y a une heure que je voudrais retrancher de ma vie, l'heure où, dans le carrefour du doute, j'ai pris la route gauche. Elle menait à des fondrières. J'ai vu le péril et j'ai pu m'arrêter; mais je voudrais revenir à l'angle des deux routes et pouvoir encore choisir. La prière estelle inutile devant l'irréparable, et aucun de vous ne peut-il nous rendre une heure du passé ?

Le Dieu. — Tu as voulu évoquer ce souvenir, il faut le regarder en face. Tu ne parles que de tes regrets : es-tu sûr qu'il ne s'y mêle pas un remords ? Il y a quelqu'un que tu accuses, mais il y a quelqu'un qui a droit de t'accuser. Deux âmes, qui n'étaient pas du même ciel, ont traversé ta vie : l'une des deux a vengé l'autre.

LHomme. — J'accepterais l'expiation, et je bénirais votre dure providence, si elle me montrait, au terme de l'épreuve, le pardon et l'oubli.

Le Dieu. — Regarde ces deux ombres, dont tu sais bien les noms. Les vois-tu, l'une à ta droite, l'autre à ta gauche ? Pardonne à la seconde, et la première te pardonnera.

VHomme. — Et comment pourrai- je oublier?

Le Dieu. — Tout à l'heure tu regrettais la mémoire; maintenant tu voudrais faire un choix dans tes souvenirs. Mais si l'homme oubliait ses fautes, travaillerait-il à les réparer ? N'est-ce pas le regret de la chute qui le conduit à la rédemption ? Confie-toi à la sagesse des Dieux; ils savent mieux que vous ce qu'il vous convient.

L Homme. — Je ne doute pas de votre sagesse, mais je voudrais croire à votre justice. Le spectacle des douleurs imméritées inquiète la conscience humaine. On dit, pour justifier les Dieux, que tout sera réparé dans une autre sphère, oii la vertu aura sa récompense et le crime sa punition. Mais si vous pouvez construire pour nous après la mort un monde meilleur que celui-ci, pourquoi n'avoir pas commencé par là ? Qui vous empêchait de supprimer la douleur? Serait-ce que la Nécessité vous enchaîne, et la douleur est-elle l'inévitable rançon du bienfait de la vie? Alors les animaux peuvent vous absoudre, mais Ihomme refuse ce bienfait qu'il faut payer trop cher. Que la matière incorrigible rentre au néant d'où elle n'aurait pas dû sortir ! Que le rayonnement des planètes dans le vide amène la congélation prévue, et que la vie s'évapore à jamais dans les espaces interstellaires !

Le Dieu. — Tout à l'heure, tu demandais l'immortalité pour toi et pour les autres; maintenant tu trouves notre œuvre mauvaise et tu aspires au néant. Mais si la vie est un don funeste, pourquoi pleurez-vous la mort de ceux que vous aimez? Quand ton enfant était malade et quand le médecin t'a dit qu'à moins d'un miracle il était perdu, tu nous as demandé un miracle, ne le nie pas. Et quand nous avons exaucé ta prière, tu nous as dit : « Soyez bénis ! » Faut-il donc adapter nos plans éter-

l'énigme 181

nels à toutes les fluctuations de la pensée de l'homme ?, Supprimer la douleur, ce serait supprimer le courage, qui n'est qu'une lutte contre les épreuves de la vie. Nous les mesurons à vos forces, mais vous couvrir du bouclier, ce serait vous fnistrer des palmes de la victoire.

Dans la distribution des peines et des joies, notre providence a laissé une part à l'inflexible Nécessité, une part à l'aveugle Fortune; mais entre les caprices du hasard et l'enchaînement des causes, nous avons réservé une place pour la libre volonté de l'homme. La vertu vous appartient, puisqu'elle est votre œuvre, et c'est pour qu'elle pût exister que nous avons créé le monde. La vertu vous élève au-dessus des Dieux, car nous ne pouvons pas comme vous souff'rir et mourir pour la justice. Tous tes amis pleures, ces nobles athlètes dont les tombeaux sont pour toi sacrés comme des temples, seraient-ils dignes de ton culte et de tes regrets, s'ils n'avaient pas souffert et lutté? Les blancheurs angéliques, les virginités bienheureuses dont vous peuplez les paradis de vos rêves ne valent pas la race sacrée des Héros qui , par leurs souffrances muettes et leurs dévouements volontaires, escaladent les chemins de l'Olympe, sans s'inquiéter de la reconnaissance des' hommes, ni même de la justice des Dieux. S'ils étaient bien sûrs d'être payés dans un autre monde, quel mérite auraient-ils à souff'rir pour vous ?

L'Homme. — C'est vrai : je reconnais que le mal a sa raison d'être dans l'ordre universel. Je ne dirai plus que votre œuvre est mauvaise. Je reconnais que la douleur est la condition de la vertu, et sans la vertu, le monde ne mériterait pas d'exister; nous n'avons que faire d'un paradis

OÙ il n'y aurait que des anges et pas de héros. Je n'interrogerai plus les Dieux sur l'avenir : gardez votre secret; les inquiétudes de l'espérance valent mieux pour nous que l'inerte sécurité de la foi. Nous cesserions de pleurer nos amis si nous étions bien sûrs de les revoir. La consolation amènerait l'oubli, et nous perdrions la meilleure de nos religions, le deuil éternel de nos morts.

RÊVERIES HISTORIQ.UES

Socrate devant Minos.

Mittos. — Sois le bienvenu parmi les ombres, Socrate, toi qui, sur la terre, as toujours cherché la vérité.

Socrate. — Salut à toi, Minos. Ceux qui ont été injustement condamnés par les vivants se présentent avec confiance devant ton tribunal, juge des morts.

Minos. — Je ne suis pas ton juge, Socrate, ni celui des autres hommes. La conscience humaine se juge ellemême selon ses actes.

Socrate. — Qu'a donc voulu dire Homère ?

Minos. — Toi et tes contemporains avez mal compris ses paroles. Il a dit que je rendais la justice aux morts. J'écoute ceux qui s'accusent et je cherche à réconcilier ceux qui se sont haïs pendant la vie; telle est la fonction qui m'est attribuée pour avoir reconnu, aux siècles anciens, que les sociétés humaines doivent être fondées, non sur la force, mais sur la loi. Quand tes accusateurs viendront ici, tu pourras les accuser à ton tour. Celui qui reconnaîtra ses torts ira se livrer aux Euménides pour être purifié.

Socrate. — Crois-tu donc, Minos, qu'Anytos et Mélétos avoueront qu'ils ont été injustes?

Minos. — Je leur montrerai les conséquences de leur action, Socrate. Ils entendront les siècles futurs les con-

damner à leur tour. Ils verront dans l'avenir des races serviles qui, après avoir inondé la terre de sang innocent, reprocheront encore ta mort à la démocratie d'Athènes. Alors, ces hommes qui, en taccusant, ont cru servir la patrie, seront épouvantés de leur œuvre et appelleront l'expiation.

S oc raie. — Comment se peut-il, Minos, qu'en accusant un innocent quelqu'un s'imagine qu'il sert la patrie.

Minos. — Tu leur adresseras cette question à euxmêmes, Socrate, et je sais ce qu'ils te répondront. Ils te montreront les fruits de tes leçons : ton disciple chéri, Alcibiade, donnant l'exemple de toutes les trahisons et de toutes les débauches, les trente tyrans sortis presque tous de ton école, et parmi eux Critias, le plus cruel de tous et le plus impie, celui qui a écrit dans ses vers que la religion avait été inventée par les chefs des peuples pour dompter la multitude. Ils te montreront Xénophon sen'ant comme mercenaire un prince étranger, puis combattant avec Sparte contre les Athéniens, et dans ses écrits, préférant la monarchie asiatique au gouvernement populaire. Ils te montreront enfin Platon, le plias illustre philosophe formé par tes leçons, proposant pour modèle, dans sa République, un État où règne la communauté des femmes.

Socrate. — Il me semble, Minos, que, si tu avais siégé parmi les Héliastes, tu m'aurais condamné comme eux à boire la ciguë.

Minos. — Non, car ils ont ouvert une voie funeste qui ne sera que trop suivie après eux. Si du moins ils s'étaient contentés de l'ostracisme, tu aurais passé quelques années au milieu de la communauté oligarchique de Sparte

SOCRATE deva:<t minos 187

ou de la monarchie des Mèdes, et tu en serais revenu plus juste pour le gouvernement de ton pays. Mais je ne suis pas ton juge, j'ai voulu seulement t'indiquer les raisons qu"Anytos.et Mélétos ont pu avoir pour taccuser, et je n'ai dit que ce qu'ils te diront eux-mêmes. Quant aux effets de ton enseignement dans les siècles à venir, je les vois par ma science prophétique, et je pourrais te les faire connaître, mais peut-être cette révélation seraitelle au-dessus de tes forces.

Socrate. — Tu m'as dit que tu révélerais l'avenir à mes accusateurs. Me crois-tu donc plus faible qu'eux ? Moi aussi j'ai cru faire le bien, et si mon intelligence s'est trompée, j'aime trop la vérité, tu l'as dit toi-même, pour rester volontairement dans l'erreur.

Minos. — Ainsi, Socrate, tu vas toi-même au-devant de l'expiation.

Socrate. — Tu las dit, Minos, j'appelle les Euménides. O graves Déesses ! gardiennes des lois saintes, vous êtes la voix du sang répandu, et on vous nomme les Imprécations. Vous êtes les remords qui flottent dans les nuits adultères, et l'on vous nomme les Erinnyes. Vous réveillez la conscience endormie, vos serpents rongent la gangrène des cœurs, vos torches éclairent les âmes ténébreuses. Vous leur montrez ce qu'elles sont et ce qu'elles auraient dû être; l'horreur qu'elles ont d'elles-mêmes les pousse dans le rude chemin de la régénération, erf- r'est pourquoi on vous nomme les Bienveillantes. Si vous redressez aussi les erreurs de l'intelligence, corrigez-moi, purifiez-moi, ô Vénérables ! en me découvrant l'avenir.

Les Eiiménides. — Tes erreurs, Socrate, sont celles de la plupart des philosophes qui t'ont devancé ou qui te

188 RÊVERIES HISTORIQXJES

succéderont. Chacun de vous n"a qu'une part dans la faute, et pourtant chacun doit accepter toute la punition. Pour avoir ébranlé la religion de vos pères, pour avoir préféré la théocratie de lÉgypte, la monarchie de la Perse à l'égalité sacrée des libres citoyens de la Grèce républicaine, contemplez le tableau d'une société selon vos rêves. Elle vivra dans l'avenir, cette société, après l'asservissement des cités helléniques et l'invasion rapide des religions barbares dans l'Occident. Voyez les républiques tomber lune après l'autre dans la servitude, les nations s'engloutir dans l'unité d'un immense empire et marcher comme des troupeaux dociles sous le sceptre des pasteurs. L'oreille des philosophes n'est plus troublée par les luttes de la place publique, mais la loi n'est plus l'accord des volontés unies; elle descend d'en haut sur les multitudes agenouillées, et le glaive maintient l'obéissance. Le monde se précipite volontairement dans l'esclavage, et sans doute le prince est digne de gouverner les hommes, car, tu le vois, on lui élève des autels.

Socraic. ■ — L'horreur m'enveloppe, ô Euménides ! Le sang des proscriptions rougit la terre, et quand le maître n'a plus d'ennemis à tuer, on bénit sa clémence. Les tyrans succèdent aux tyrans, au milieu de l'abaissement universel des âmes, et on les met au rang des Dieux. En voici un qui tue sa mère, et on le remercie d'avoir sauvé la patrie. Jamais pareille accumulation de crimes et de hontes n'avait souillé l'histoire. Écartez ce tableau lugubre, ô Déesses! Les hommes ne peuvent être heureux que si les rois deviennent philosophes ou si les philosophes deviennent rois.

Les Euménides. — Tes vœux seront exaucés, Socrate •

Page 1