‹ Louis Ménard et son œuvreChapitre 38 sur 54 · SOCRATE DEVANT MINOS · texte numérisé non relu

SOCRATE DEVANT MINOS

Voici un sage sur le trône du monde, mais il n'en retardera pas d'un jour la décadence. Regarde son fils, légal de ces tyrans dont tu voudrais écarter les fantômes; les rois philosophes ont, comme les autres, des héritiers. Tu redoutais les dissensions populaires dans les républiques, que dis-tu des factions militaires qui mettent l'Empire à l'encan ? Pourtant tu ne peux pas te plaindre de la docilité des peuples : ils acceptent humblement le maître que les soldats leur imposent, sans jamais songer à s'affranchir.

Socrate. — Je vois bien, ô Déesses ! que pour sauver la pauvre race humaine, il faudrait qu'un Dieu descendît sur la terre; mais, telle est la folie des hommes, que peut-être ils feraient périr le juste venu pour leur enseigner la vérité.

Les Euménides. Le Dieu est descendu, Socrate, et ce n'est pas le peuple qui l'a fait mourir, ce sont les savants et les prêtres. Puis ses disciples, qui l'ont abandonné au jour du supplice, répandent sa doctrine dans l'ombre, opposant aux traditions de la Grèce une tradition étrangère et minant sourdement la religion de l'Empire, déjà frappée par les coups de philosophes, tes successeurs. Après trois siècles de travail souterrain, ta mort est vengée, Socrate : les Dieux d'Homère sont chassés de leurs temples, et, sur le piédestal de leurs statues renversées, on place un philosophe, sauvant le monde par sa doctrine. Les prêtres du Dieu nouveau vivent dans la contemplation des choses saintes, sans patrie et sans famille, étrangers aux soucis de la vie. Ils dirigent la conscience des autres hommes qui, s'agenouillant devant eux, confessent leurs fautes et en implorent le pardon. N'est-ce pas là

ce règne de lintelligence rêvé par tous les philosophes, ce gouvernement des meilleurs, dont tu aurais pu faire partie ? Regarde-la maintenant à Tceuvre, cette assemblée auguste, cette aristocratie de la pensée, et juge l'arbre par ses fruits.

Socraie. — Hélas ! je vois l'oppression s'étendre sur la sphère libre de l'intelligence. Les anciens tyrans n'enchaînaient que les corps, ceux-ci enchaînent les âmes. L'éternelle Raison, cette lumière qui éclaire tout homme en ce monde, ils l'adorent dans le ciel et ils la proscrivent sur la terre. Autrefois chaque peuple, chaque homme priait à sa manière, et de cette diversité des hymnes naissait une immense harmonie qui réjouissait le ciel; mais à ceux-ci toute voix libre paraît une dissonance, et la prière du peuple n'est plus que l'écho monotone des paroles du prêtre. Et si la raison repousse des chaînes contraires à sa nature, les champs pacifiques de la pensée deviennent une arène sanglante, où luttent les factions religieuses inconnues aux peuples d'autrefois. Épargnez-moi, redoutables Déesses; si j'ai préparé, sans le vouloir cette œuvre mauvaise, ce que vous m'avez fait voir doit suffire à ma punition.

Les Euménides. — Non, Socrate, ce n'est pas assez. Souviens-toi et regarde : vois le sort réservé à la sculpture, l'art de la jeunesse. On répète, après les philosophes, qu'il est insensé d'enfermer le divin dans la pierre et le bronze, et Ion détruit, avec une fureur de bête fauve, les chefs-d'œuvre de Polyclète, de Phidias, de Praxitèle. Pour un peuple qui a renié ses Dieux, les témoignages du génie et de la piété des ancêtres sont des remords visibles dont la présence importune. On fond les statues

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