SOCRATE DEVANT MINOS
de métal, on brise les statues de marbre. La science et la poésie sont ensevelies aussi sous les ruines des temples. On brûle les bibliothèques, on disperse et on gratte les livres. Il ne restera rien à faire aux barbares. On les entend gronder dans les plaines du nord, prêts à fondre sur le grand Empire; mais personne ne songe à la résistance. On répète après les philosophes que l'homme n'a d'autre patrie que le ciel, et on; livre la terre aux plus forts. Les anciens Dieux avaient sauvé la Grèce de l'invasion des Mèdes, mais les vertus viriles sont mortes avec l'antique religion. Le monde s'enveloppe dans son linceul, les lumières du ciel s'éteignent une à une, et tout rentre dans la grande nuit.
Socrate. — Grâce, ô Euménides ! assez de maux amoncelés, je n'en pourrais supporter davantage.
Les Euménides. — Qu'il soit fait selon ton désir, Socrate. Nous éteignons nos torches funèbres et nous t'épargnons le spectacle des longs siècles de douleur, d'esclavage et de honte qui vont s'ouvrir pour la misérable humanité.
Socrate. — O Minos ! tu me l'avais bien dit, cette révélation était au-dessus de mes forces. Il est trop dur de voir le mal qu'on ne peut réparer. Mais dis-moi pourquoi les erreurs de l'intelligence sont punies si cruellement puisqu'elles sont involontaires?
Minos. — La peine est le premier degré de l'ascension. La douleur épure et sanctifie. Médite sur ce que tu viens de voir, et quand tu seras monté dans la sphère lumineuse où l'âme contemple les derniers mystères, tu comprendras les secrets de la haute justice des Dieux.
Le Banquet d'Alexandrie.
NouMÈNios, Porphyre, Chérémon, Tat, Origènk, Valentin
Noumenios. — Tous les convives attendus sont arrivés. Je savais qu'Origène et Porphyre conservaient religieusement la mémoire de celui qui fut leur maître et le mien, et qu'ils ne manqueraient pas à l'appel, mais je remercie Tat, Valentin et Chérémon, qui n'ont pas connu Ammonios, d'être venus prendre part à ce repas funèbre. Sans doute Plotin célèbre en ce moment à Rome, comme nous à Alexandrie, l'anniversaire de la mort d'Ammonios, ou plutôt de sa délivrance; car le corps est la prison de l'âme, et nous, les initiés de la philosophie, nous savons bien qu'il n'y a pas de séparations étemelles. Que rame bienheureuse de notre ami préside à notre banquet, qu'elle conduise au milieu de nous tous ceux de nos amis qui sont partis déjà pour le grand voyage, et parmi eux le second maître d'Origène, Clément d'Alexandrie.
Origine. — Je te remercie de ce souvenir, Noumenios : c'est là ce que nous appelons la communion des saints.
Chérémon. — Au milieu de chaque demeure s'élève! la pierre sacrée du foyer, l'autel domestique. Elle est lel centre de la famille, image de ce centre immobile duj
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, monde que nos pères ont appelé Histié. Homère nous enseigne qu'elle doit recevoir la première libation. Sans associer Origène et Valentin à des rites qui ne sont pas les leurs, je répands les prémices du banquet sur la flamme qui va les porter vers le divin éther. Il est la source de la vie, et n'ayant rien à lui offrir qui nous appartienne, nous lui rendons une part de ses bienfaits.
Origène. — Xous ne pouvons prendre part à ton sacrifice, Chérémon, mais rien ne nous empêche de reconnaître avec toi le caractère sacré de la flamme; nos prophètes appellent l'Éternel un feu dévorant, et c'est dans le buisson ardent qu'il s'est révélé à Moïse.
Valcntiti. — Xous savons aussi que la lumière a été ' la première émanation de la pensée divine, et elle est pour nos sens la plus pure image de l'invisible.
Tat. — Cette flamme, que les Grecs appellent Héphaistos, mes ancêtres l'ont adorée sous le nom de Fta et l'ont placée à la tête de la sainte trinité de Memphis.
Forfhyre. — Je remplis cette coupe de vin de Grèce. Dans la peinture représentée sur les flancs du vase, je vois Dionysos ramenant Héphaistos dans l'Olympe. C'est le symbole de la libation répandue sur la flamme et montant avec elle vers les Dieux.
Noum'enios. — Puisque tu as fait allusion à cette fable antique, je te prie, Porphyre, pendant que le vin sera versé dans les coupes, d'expliquer à ceux de nos hôtes qui l'ignorent, pourquoi nos pères ont rattaché le sacrifice au culte du feu et à celui du vin.
Porfhyre, — Je le ferais volontiers, mais peut-être Chérémon trouverait-il mes explications trop subtiles.
Qu'il propose d'abord les siennes, et si elles me paraissent insuffisantes, je chercherai à les compléter.
Chérémon. — J'ai dit, il est vrai. Porphyre, que dans ton Attire des Nymphes, tu avais attribué à Homère des intentions auxquelles je le crois étranger. Nous pouvons bien nous séparer l'un de l'autre sur quelques points de l'hellénisme, comme Valent«in et Origène diffèrent quelquefois d'opinion sur les symboles chrétiens.
Tat. — De même que bien peu d'Égyptiens comprennent aujourd'hui l'écriture sacrée des anciens prêtres, le sens de la mythologie, qui est la langue religieuse des premiers âges, a dû se perdre à travers les siècles. Mais son obscurité même réveille la curiosité de l'esprit, et plus les fables répugnent à la raison, plus on désire en pénétrer le sens.
Chérémon. — Tu dis vrai, Tat; nous ne devons pas supposer que les anciens, qui nous ont laissé tant de belles œuvres, nous aient été inférieurs en sagesse; mais les images dont ils enveloppent leurs pensées nous semblent souvent des énigmes. Ainsi la mythologie du feu est difficile à comprendre à cause de sa haute antiquité, car l'invention du feu se rattache aux origines des sociétés humaines. Peut-être y avait-il auparavant des animaux à deux pieds, sans plumes, comme les appelle Platon, mais l'animal social n'existe que par la prévoyance et l'industrie; c'est pourquoi Prométhée est regardé comme le créateur des hohimes. Les Athéniens l'ont associé avec Athènè et Héphaitos et célèbrent en leur honneur la fête des lampes. Athènè est la clarté du ciel qui se révèle dans l'éclair, ce que les anciens ont exprimé en disant qu'elle naît de la tête de Zeus frap-
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pée par la hache • d'Héphaistos ou de Prométhée. Héphaistos , c'est la flamme qui brûle sur le foyer ; Prométhée, c'est le feu qui éclaire devant lui, le prévoyant. Les récits d'Homère sur Héphaistos, d'Hésiode sur Prométhée, se rapportent également à la nature du feu. Le Dieu aux jambes torses, précipité de l'Olympe, c'est la foudre qui tombe du ciel en lignes sinueuses. Le Titan enchaîné à une colonne où l'aigle de Zeus dévore ses entrailles sans cesse renaissantes, c'est le feu captif sur lautel et toujours dévoré par les vents du ciel.
Quant à la partie du récit d'Hésiode qui concerne Pandore, c'est une allégorie morale. Sans l'industrie, l'homme aurait sa femelle comme les autres animaux, mais c'est la civilisation qui a créé la femme; aussi le poète les confond-il l'une avec l'autre dans cette vierge charmante, parée de tous les dons des Dieux, et condamnant l'homme au travail, parce qu'elle aime le luxe et déteste la pauvreté. Sa curiosité ouvre le vase d'où s'échappent tous les maux de la vie policée, inconnus aux peuples barbares. C'est ainsi que Zeus envoie aux hommes un mal pour un bien, car la naissance de Pandore est une punition de la conquête du feu. La raison de cette punition et du supplice de Prométhée, c'est que l'industrie est une lutte contre les Puissances cosmiques, et il n'y a pas pour l'homme de lutte sans douleur. Il doit conquérir par le travail la nourriture que la terre fournit gratuitement aux autres êtres, car les Dieux ont caché les sources de la vie depuis que Prométhée a dérobé le feu du ciel.
Porphyre. — Il me semble, Chérémon, que non seule-
ment la fable de Pandore, mais toute celle de Prométhée, ] contient une allégorie morale, et se rapporte à la des j cente et à l'ascension des âmes; aussi est-elle souvent représentée sur les sarcophages. On y voit d'un côté Prométhée modelant des corps humains, et c'est Athènè, l'intelligence divine, qui les anime en leur posant un papillon sur la tête. Au milieu, on voit le supplice de Prométhée, symbole de la vie terrestre, et de l'autre côté sa délivrance par Héraklès. L'homme est une étincelle du feu céleste dans une lampe d'argile, un Dieu exilé du ciel enchaîné par les liens de la nécessité sur le Caucase de la vie, où il est dévoré de soucis toujours renaissants. Mais l'effort des vertus héroïques brise ses chaînes et le délivre du bec et des ongles des vautours. Héraklès ramène Prométhée dans l'Olympe et réconcilie la terre et le ciel.
Origene. — La plupart de ces idées sont exprimées dans le récit de Moïse sous une forme plus simple, parce ^ qu'elle est plus ancienne. On y trouve l'homme forma du limon de la terre, et la fatale curiosité d'une femme* vouant le genre humain au travail et à la mort.
Noumenios. — Ne pourrais-tu pas Origène, nous ex-j pliquer toute cette fable du paradis, du serpent et de h pomme, car je sais qu'au lieu de t'arrêter à la lettre comme la plupart des chrétiens, tu cherches dans la m) thologie hébraïque un sens caché.
Origène. — La lettre tue, l'esprit vivifie; que ceh qui a des oreilles entende. Le jardin d'Éden, c'est l'éta des âmes avant leur incarnation; Eve et le fruit défendi c'est la volupté; le serpent, c'est l'attrait pernicieux d^ désir et des passions terrestres. L'âme, tombée par II
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naissance dans la prison du corps, est soumise à l'esclavage du péché et ne peut en être délivrée que par la vertu du Rédempteur mort sur la croix pour le salut du genre humain.
Chércmon. — L'affranchissement de l'âme par la douleur et le sacrifice a toujours été admis par les Grecs; on ne dira pas, sans doute, que le Christ est plus ancien que Prométhée, Héraklès et Dionysos.
Valentin. — On peut du moins voir dans la religion des Grecs, comme dans celle des Juifs, une préparation à la vérité chrétienne. On peut regarder le Caucase comme une image du Calvaire et les travaux d' Héraklès comme une vague prophétie de la passion. Quant à la fable de Dionysos, je la trouve fort obscure. Koumènios t'avait demandé l'explication de la mythologie du feu et de celle du vin; tu nous as montré le sens de la première, nous voudrions comprendre également la seconde.
Chérémon. — La langue religieuse paraîtrait plus claire si l'on se souvenait davantage que toutes les parties de l'univers sont animées d'une vie divine. Là où les hommes de nos jours ne voient que des choses inertes, les anciens reconnaissaient des énergies vivantes, et ce sont ces puissances cachées qu'ils ont appelées les Dieux. La force active et vivifiante qui se révèle au printemps parmi les éclairs de l'orage, qui bouillonne dans la sève de la vigne et s'épanouit à l'automne en grappes dorées, nous la nommons Dionysos, c'est-à-dire, à mon avis, la liqueur divine. Bientôt la grappe est arrachée aux branches, ses nourrices, déchirée, foulée aux pieds, mais la sève ardente renaît sous une forme nouvelle dans la li-
l'.y< RÊVERIES HISTORIQUES
queur sacrée des libations : tel me paraît le sens des deux naissances du Dieu. Sa mort est pour nous une source de vie. Ce feu. liquide réchauffe les membres engourdis et transporte l'esprit dans un monde enchanté. Répandu sur l'autel, il s'offre pour nous en sacrifice et porte aux Dieux les prières des hommes. Je sais qu'il y a d'autres manières d'expliquer ces fables, mais Porphyre, qui est initié aux orgies orphiques et aux mystères de Samothrace, pourrait en parler mieux que moi, sans dévoiler ce qui doit rester caché.
Porphyre. — Le sens des symboles est multiple, ô Chérémon ! Je reconnais avec toi que Dionysos est la libation divine qui se répand et se consume sur l'autel et devient le type du sacrifice. Mais cette flamme invisible, qui circule dans les veines des plantes et fermente dans le vin, a sa source dans le soleil, et comme son action est mystérieuse et cachée, on reconnaît une forme supérieure de Dionysos dans le soleil de l'hémisphère nocturne, qui éclaire les morts, et c'est pourquoi on l'appelle le chorège des astres, le berger des blanches étoiles. Comme la chaleur et la vie qu'il répand dans la nature disparaissent en hiver pour renaître au printemps, il est le symbole de la résurrection des âmes. Elles aussi sont des lumières qui ne s'éteignent ici que pour renaître ailleurs. L'ivresse du désir les a fait descendre de la Voie lactée, à travers les sept sphères. Quand elles arrivent à celle de la lune, elles tombent dans la naissance et le devenir, car le monde sublunaire est soumis à la loi de croissance et de décroissance, comme la lune elle-même, qui tient la clef de la vie et préside, quoique vierge, aux enfantements et à l'éducation. Tant que l'âme
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reste enchaînée dans les liens du désir, elle ne peut s'élever au-dessus de la terre, mais si elle dompte le désir, elle peut l'enchaîner à son tour et lui emprunter ses ailes pour remonter vers le monde supérieur. La volupté l'en a fait descendre, la douleur l'y ramène. Dionysos lui tend la coupe de l'initiation où elle boit l'ivresse mystique de l'extase, et elle rentre purifiée au séjour de la lumière dans la sphère immobile des Dieux.
Tat. — La doctrine que tu viens d'exposer, Porphyre, est empruntée en grande partie à la religion égyptienne. Mes ancêtres ont appelé Osiris le soleil des régions inférieures, le juge et le roi des morts. Les Grecs ayant reconnu, dès le temps d'Hérodote, que Dionysos était le même Dieu qu'Osiris, ont attribué à l'un ce que les Egyptiens leur ont appris de l'autre. Les récits de Phéniciens sur la mort d'Adonis, sa descente aux enfers et sa résurrection, sont également des emprunts faits à rÉg\^pte, et les chrétiens me paraissent avoir puisé aux mêmes sources plusieurs des dogmes de leur philosophie, comme lorsqu'ils parlent de cette lumière qui luit dans les ténèbres et que les ténèbres n'ont pu contenir. L'Egypte est la mère antique des religions; les Grecs avouent que leurs plus anciens philosophes sont venus s'instruire chez nos prêtres. C'est d'eux que Pythagore a appris ce qu'il a enseigné sur la transmigration et l'épuration successive des âmes.
Il est difficile de croire que leur incarnation ait été volontaire. Comment auraient-elles été assez folles pour préférer cet esclavage au libre séjour de la lumière dans la grande république des Dieux ? Il est plus conforme à la raison de regarder la vie terrestre comme le châtiment
lJOIJ rêveries historiques
d'une faute antérieure à la naissance. Si quelqu'un de vous lit les livres de Thoth, mon maître, que les Grecs appellent Hermès Trismégiste, il y trouvera le récit de cette punition. Après que les âmes eurent été formées de la portion la plus pure de la matière, l'Ouvrier leur en livra le résidu pour qu'elles formassent à leur tour le monde visible. Mais, fières de leur œuvre, elles s'écartèrent des limites qu'il leur avait fixées. Il les exila sur la terre et les enferma dans les corps, mettant pour seule condition à leur retour qu'elles ne s'attacheraient pas à leur prison. Les âmes, irritées de cet exil et ne pouvant rien contre les Dieux, se livrèrent à des guerres mutuelles; la terre et les autres éléments furent souillés par le sang répandu et se plaignirent au Créateur, le priant d'envoyer une émanation de lui-même pour régénérer le monde. Il envoya Osiris, qui enseigna aux hommes la religion, la justice et la science, et, sa mission accomplie, devint le juge des morts. Tel est le récit fait par Isis à son fils Héros.
Valenthi. — Pourquoi toutes les allégories par lesquelles on a cherché à expliquer l'existence du mal en attribuent-elles l'origine à la volonté perverse de l'homme, avant ou après sa naissance ? C'est confondre le mal avec le péché .''
Chértmon. — Ne crois-tu donc pas, Valentin, que ce soit en effet le plus grand des maux pour l'homme '^ Quant à moi, je pense, comme tous les stoïciens, que c'est le seul mal véritable, car il n'y a de mauvais pour un être que ce qui est contraire à sa nature.
Valentin. — Sans doute, mais le mal existe dans le monde en dehors de l'homme. La douleur et la mort sont
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contraires à la nature des animaux, puisqu'ils font tant d'efforts pour y échapper. Les plantes mêmes cherchent à entretenir leur vie en buvant l'humidité par leurs racines, la lumière par leurs feuilles. Cependant tous les êtres terrestres sont corruptibles et mortels, et la vie ne s'entretient que par la destruction. Qui dira que cela est un bien ? Si l'on prétend que cela était nécessaire, on met la nécessité au-dessus de la force créatrice. Si l'on soutient que la matière, par son inertie, résiste aux intentions de l'Ouvrier, on suppose à l'Ouvrier bien peu de prudence, puisqu'il n"a pas connu d'avance la matière qu'il avait à employer. Si, au contraire, il la connaissait, il devait prévoir que son œuvre serait mauvaise, et il aurait mieux fait de rester dans son repos.
Origène. — De semblables paroles, "Valentin, se répètent, je le sais, dans vos écoles de la Gnose, et elles suffisent pour faire accuser les chrétiens d'impiété.
Valentin. — Comment admettre qu'un même principe ait produit deux effets opposés, le bien et le mal, l'esprit et la matière ? Puisque le monde est mauvais, le Prince de ce monde ne peut être bon.
Tat. — La terre est le séjour du mal, Valentin, mais non pas le monde. Les corps célestes ne sont-ils pas incorruptibles et immortels?
Valentin. — Au-dessus des sept planètes est la sphère des étoiles; plus haut encore, dans le ciel intelligible, est le monde des idées pures, des types absolus, des lois étemelles. Voilà l'œuvre du Dieu souverain, elle est digne de .sa sagesse et de sa puissance. Mais les vertus qui émanent de lui s'écartent de plus en plus de sa perfection, comme la lumière s'affaiblit à mesure qu'elle s'éloigne de
sa source. Les Puissances démiurgiques, les Démons qui résident dans lentre-ciel ont voulu. intiiter, en l'appliquant à la matière, l'ordre merveilleux du monde idéal. Mais le mal devait être le fruit de leur imprudence et de leur orgueil, car la matière est corruptible, et la mort seule pouvait sortir de cette pourriture. Aussi la vie terrestre n'est-elle qu'une mort perpétuelle; toutes les espèces vivantes sont condamnées à se dévorer les unes les autres. L'homme lui-même, quoique la Sagesse divine ait déposé en lui un rayon des lumières d'en haut, est soumis par sa chair à l'esclavage du péché, à la corruption et à la mort. Mais le Christ est venu combattre les Puissances du monde, sa victoire les précipitera dans l'abîme, la matière rentrera au néant dont elle n'aurait pas dû sortir, et les âmes purifiées monteront avec leur Sauveur vers le Père inconnu.
Origène. — Je t'avoue, Valentin, que toi et ceux de la communion de Basilide, et les autres gnostiques, qui se séparent de la grande assemblée, vous me paraissez moins des chrétiens que des disciples d'Heraclite, d'Empédocle ou de quelque autre philosophe grec.
Noumenios. — Est-ce donc un mal, Origène, de s'appuyer sur la sagesse de nos pères .''
Origenc. — Cette sagesse, quand elle ne s'égare pas, est empruntée aux saints livres des Juifs. Tu l'as reconnu toi-même, Xoumènios, puisque tu as dit que Platon n'était qu'un Moïse attique.
Noiinihiios. — Quand j'ai dit cela, je ne connaissais Moïse que par les livres de Philon. Depuis lors, j'ai lu la Genèse, et il m'a été impossible d'y trouver rien qui se rapporte au monde spirituel, à l'âme et à son immorta-
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lité. Vous avez reçu cette doctrine dHomère et de la philosophie grecque, comme vous avez emprunté à nos Gigantomachies la fable de la chute des Anges, dont les livres juifs ne parlent pas. Tu as pu reconnaître par ce que nous ont dit Porphyre et Chérémon que la rédemption par la mort d'un Dieu nest pas un dogme particulier aux chrétiens. Les Grecs eux-mêmes Tont pris des Êg}ptiens, comme Tat nous l'a montré, et il importe peu de savoir si vous l'avez emprunté des uns ou des autres.
Origene. — Cela importerait peu en effet s'il y avait eu un emprunt. Mais quel rapport trouves-tu entre la passion du Christ et ces fables mystiques auxquelles vous-mêmes n'attribuez qu'un sens physique ? Je ne puis être touché par les mésaventures du raisin foulé dans le pressoir, ni par la descente du soleil dans les signes inférieurs du zodiaque. Mais le Christ est un homme qui souffre et qui meurt, et sa passion est le résumé de toutes les douleurs humaines, angoisses de l'âme et tortures du corps, l'abandon de tous ses amis, le reniement de son apôtre, l'ingratitude du peuple, les lâches insultes des soldats, la dérision du manteau de pourpre et de la couronne d'épines, et les soufflets et les crachats, et le fouet au poteau des esclaves, et la croix portée dans la voie douloureuse, et le gibet dressé sous les yeux de sa mère, et les clous, et la lance, et l'éponge de fiel, et le supplice entre deux voleurs.
Chérémon. — Tu as raison, Origène, tout cela est grand et nouveau dans le monde, et si vous n'avez voulu que faire l'apothéose du juste mourant pour la vérité, qu'il soit accueilli parmi les Héros, mais à la condition qu'il
nait été qu'un homme. Tu n'es pas touché par la mort du soleil, crois-tu que je puisse m'intéresser au supplice d'un Dieu revêtu de la forme humaine, qui sait parfaitement que sa mort n'est qu'une comédie et qu'il ressuscitera dans trois jours pour s'asseoir à la droite du Père ? L'homme peut donner sa vie en sacrifice, les Dieux ne le peuvent pas, et c'est en quoi l'homme est supérieur aux Dieux. Si notre âme est immortelle, eux seuls le savent, et ils nous ont caché ce mystère par respect pour les vertus humaines, qui perdraient tout leur mérite si elles attendaient une autre récompense que la paix divine du devoir accompli.
Noumcmos. — Il me semble, Chérémon, que si les chrétiens regardaient le Christ comme un homme divinisé pour sa vertu, ils feraient ce que nous reprochons à Evhémère, qui a confondu les Dieux avec les Héros. Il est de l'essence du divin d'être étemel, mais il se manifeste dans le temps, et si un homme par sa doctrine et par sa vie a révélé un Dieu aux autres hommes, il en est vraiment l'incarnation. Quand les chrétiens nous disent que le Christ est Dieu et homme à la fois, ils font l'apothéose de la vertu de l'homme, ils traduisent la morale stoïcienne dans la langue mythologique, qui est la langue naturelle des religions, et comme je ne connais rien de plus divin que le sacrifice de soi-même, le Christ a sa place dans mon Panthéon.
Tor-pliyre. — X'espère pas, Xoumènios, que cette concession satisfasse les chrétiens. Ils ne te regarderont comme un des leurs que si tu renies tous les autres Dieux.
Noumcmos. — Ce n'est pas une concession et je m'in-
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quiète peu de satisfaire qui que ce soit. Je cherche la vérité et la prends partout où je la trouve. Je vois le divin dans la nature et j'adore, sous leurs révélations visibles, les lois multiples de l'univers. La loi morale est aussi une \vï divine, et j'adore la conscience, le Dieu intérieur que chacun porte en soi. Comme la vertu de rhomme ne se manifeste que par la lutte contre les puissances cosmiques, il est naturel que les chrétiens renient les anciens Dieux; la religion de Tâme doit réagir contre les religions du monde. Mais pour l'intelligence qui embrasse dans leur harmonie les révélations successives du divin, toutes les religions sont vraies, car chaque forme de lïdéal, chaque affirmation de la conscience du genre humain est un des rayons de l'étemelle vérité, une des faces du prisme universel.
Forphyre. — Xouménios, le soleil a disparu sous l'horizon. Homère nous dit que la dernière libation de chaque banquet doit être répandue sur l'autel en l'honneur d'Hermès.
Xouménios. — Reçois donc le vin de cette coupe. Dieu crépusculaire, dont la baguette d'or s'étend sur l'horizon du couchant, messager céleste qui porte aux Dieux les prières des hommes, aux hommes les bienfaits des Dieux. Parole divine, lien des intelligences, conduis toujours nos discours, afin que la diversité des croyances n'altère jamais l'amitié des cœurs. Divin conducteur des âmes, comme tu as amené à notre banquet les amis qui ont accompli avant nous leur destinée terrestre, viens nous recevoir à l'heure de la délivrance et conduis-nous près d'eux au séjour de la lumière et de la paix.
Évolution religieuse. ï
Il y a dans chaque civilisation en particulier et dans l'humanité en général, des phases d'évolution qui re- | présentent celles de la vie humaine individuelle. Cette homologie du tout et de la partie est la grande loi de l'histoire et répond à la loi du clivage en minéralogie. Aux pâles flambeaux de la tradition et de la légende, nous voyons des races puissantes grandir et disparaître. Ces races, étudiées isolément, ont eu leurs périodes de maturité et de vieillesse; mais, comparées à celles qui les ont suivies, elles représentent l'enfance de l'humanité. Avec cette vitalité puissante, cette confiance infinie de l'enfance dans l'avenir, elles creusent les montagnes et taillent le granit en monuments éternels. Comme l'enfant aussi, . étonné et inquiet de la faiblesse de l'homme devant la toute-puissante nature, qui l'étreint et l'écrase, l'antique Orient en adore les forces énergiques et sauvages, formes multiples dune substance infinie, toujours immuable sous ses mille incarnations, tantôt bienfaisante, tantôt funeste; le lion du désert et le mystérieuxdragon ont des temples comme les astres impérissables qui versent d'en haut leur lumière sacrée et leurs occultes influences.
Cette vie si mobile et si régulière, inconsciente et sûre
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d'elle-même, le frappe de respect et d'épouvante : tantôt il veut se dégager des bras de cette nature absorbante et terrible, tantôt il se précipite tête baissée dans le tourbillon de la vie universelle. La grande prostituée de Babylone convie aux fêtes de Mylitta les peuples sensuels de la Chaldée. Les forêts vierges de l'Inde sont jonchées de pâles anachorètes qui, fermant les yeux au rêve divin, cherchent l'immuable caché sous l'illusion mobile des apparences et s'y noient comme dans une mer, pour échapper au fardeau des métempsycoses. L'Egypte se couche le long de son fleuve, et dans ses temples de granit, où rugissent les monstres de l'Afrique, garde le silence du sphinx éternel. Les races belliqueuses de la haute Asie acceptent la vie comme un combat et entrent armées dans l'arène où luttent le bien et le mal, la lumière et les ténèbres, l'attraction et la répulsion, l'Être et le néant; solution de cette antinomie incessante d'où résulte la vie.
Cependant l'enfant grandit : déjà dans les forêts il a dompté les monstres, et dans le sentiment de sa force il puise la notion de son droit. Les théocraties pétrifiantes des races agenouillées ne prennent pas racine sur le sol béni de la Grèce : partout des législateurs au berceau des républiques. La fière jeunesse s'y fortifie par la lutte et par la conscience de sa dignité morale. Dans l'âpre Idumée, si Job se plaint de l'injustice d'Iahweh, le Dieu du désert lui répond : « Où étais-tu quand je semai les étoiles? » Cet argument n'eût pas suflS en Grèce : l'homme y est si grand, qu'il traite les Dieux en égaux. Œdipe .se déclare innocent devant eux de son crime involontaire, car il n'a pas violé sciemment les lois dont
parle Antigone, ces lois primitives écrites dans la conscience humaine. Les Dieux mêmes y sont soumis, oii plutôt ils sont eux-mêmes les lois de la nature et de l'esprit. Ils sont l'ordre et la proportion de l'univers, ces Dieux de l'harmonie incarnés dans le marbre, en vain blasphémés depuis par l'impiété des r^ces barbares, et .qui ont révélé au monde lïdée du droit dans la politique, l'idée du beau dans l'art; Dieux indulgents, qu'on honore par le culte libre et facile de l'amour, comme il con- ^'ient aux Dieux de la beauté.
Hélas ! qu'il est court ce printemps bienheureux de l'humanité, cet âget toujours regrettable de l'adolescence du monde ! Le lendemain du bonheur est d'une morne tristesse :
Surgit amari aliquid vicdio de fonte leponim.
Le jour vient où la jeunesse, couronnée de fleurs, pré- i fère aux faciles plaisirs de l'inconstance les angoisses d'un exclusif et sombre amour. Xos forces se sont usées dans la lutte, il nous faut le repos, fût-ce dans l'esclavage; et puis nos joies d'hier nous pèsent comme un remords, et le sang d'un Dieu suffirait à peine à laver nos souillures. Où est le rédempteur, le Dieu nouveau qui doit succéder à Ze«s, d'après les vieux oracles ? Est-ce le Dieu des mystiques orgies, Dionysos, le libérateur, l'endormeur des soucis de l'âme ? Xon : pour comprendre les souffrances humaines, il faut être homme et avoir souffert. Sera-ce le dompteur des monstres, celui qui enchaîne Cerbère et délivre Prométhée? Hélas! le serpent qui nous ronge est plus vivace que l'hydre de Leme, et
ÉVOLUTION RELIGIEUSE 'iDl»
nos remords sont plus lancinants que les vautours du Caucase. Interrogeons l'Orient, qui depttis si longtemps incame ses Dieux pour le salut du monde.
Alors s'ouvrent les sanctuaires de l'Asie, berceau des races divines, et la terre voit apparaître les sauveurs attendus, les vertus vivantes. C'est Kriçna, l'incarnation de Viçnu; c'est Cakya Mouni, l'essénien de l'Inde, qui vit au désert et nivelle les castes; c'est Jésus de Nazareth, le Bouddha juif, qui annonce la vie éternelle au seul peuple matérialiste de l'antiquité. Voilà vraiment des Dieu.v humains, puisqu'ils souffrent et meurent. Dans la Palestine ou dans la haute Asie, ils sont nés de vierges immaculées, car c'est la pureté de l'âme qui engendre l'idée divine.
Les mages invoquaient Mithras, le médiateur entre Ormuzd et Ahriman, celui qui doit concilier le dualisme étemel; et, guidés par une de ces étoiles mystérieuses qu'adoraient leurs pères, ils arrivent devant une crèche, et présentent l'or, l'encens et la myrrhe au Dieu nouveau-né. Puis sa mère le conduit en Egypte. — Le reconnaissezvous ? dit-elle aux prêtres. Depuis longtemps vous l'avez vu entre- mes bras dans vos temples; c'est de lui que je disais : Le fmit que je porte est le soleil. — Xous le reconnaissons aussi, disent les sages de la Grèce, c'est le Verbe de la sagesse incréée, cette lumière qui illumine tout homme venant en ce monde, et qui était apparue sous la forme d'une vierge armée, sortie du front de Zeus, avant de sincamer dans le sein d'une vierge juive. C'est bien lui qu'annonçait la prophétie de Virgile, écho des anciens oracles : nous reconnaissons la Vierge, et le nou-
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veau-né qui descend des hauteurs du ciel pour ramener l'âge d'or. Voici le renouvellement du monde :
Mai^nus ah iiitegro sœclorinn nascilur ordo.
Le serpent va mourir; partout se montre l'agneau revêtu de la pourpre, partout germe lamomum d'Assyrie, le pain céleste, Hom, le Dieu de l'antique Ariane, qui nourrissait tous les êtres aux agapes de la communion primitive.
Et le Dieu nouveau prend possession des temples; son royaume n'est pas de ce monde, il est roi du monde intérieur, et il révèle les mystères de l'âme, FÉden de l'enfance, le serpent des passions humaines, et la rédemption sur le calvaire de la vie, et l'ascension dans le ciel mystique de la conscience. Mais la loi nouvelle est sévère : loi de devoir, de renoncement et de sacrifice. Le faible s'y soumet et souffre, le fort la brave et opprime. La vie est condamnée, les saints vont s'enterrer aux solitudes, et les Dieux heureux, les Dieux de la jeunesse et de l'amour se changent en démons tentateurs. Nous demandions un Dieu humain, et déjà le médiateur est trop haut pour nos humbles prières; qui les portera jusqu'à lui? Ce sera sa Mère, l'idéal féminin des races chevaleresques du moyen âge, la divinité propice et lumineuse que nul n'invoque en vain. Et la mère du dernier Dieu règne dans le ciel de son fils, au fond du bleu mystique, couronnée de rayons et d'étoiles, les pieds sur le croissant de la lune, écrasant la tête du serpent.
Cependant les sacrifices humains que le monde avait oubliés se renouvellent pendant toute la période chré-
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tienne. Est-ce le Dieu ennemi des prêtres et crucifié par eux qui courbe l'Occident sous le joug de la théocratie? Il prêche la douceur et le pardon, et la terre, sous son règne, se couvre de cachots, de gibets et de bûchers. Il annonce la délivrance, et l'esclavage envahit le nouveau monde a\ec sa doctrine. Il ordonne l'humilité et le renoncement aux biens du monde, et les richesses de son Kglise, la vente publique des grâces célestes, sont le signal de la révolte. Xon ce n'est pas le Dieu qu'il faut accuser, mais ses prêtres. Il y a dans les religions un élément divin, le symbole, et un élément cliabolique, le sacerdoce. Aussitôt qu'Ormuzd eut créé la religion pour sej-vir de sanction à la morale, Ahriman'créa le prêtre pour remplacer la morale par des pratiques superstitieuses et corrompre la religion en l'exploitant à .son profit.
Ainsi leternel dualisme de l'Asie se reproduit dans les étranges contradictions de l'histoire comme dans les luttes intérieures de l'Église. Nous le voyons reparaître aujourd'hui sous une autre forme, dans l'antagonisme de la religion et de la science, de la foi et de la raison. Les deux adversaires sont-ils vraiment irréconciliables ? Il serait bien dur d'être obligé de choisir, de sacrfier l'un à l'autre. Le culte reproché aux Manichéens, aux Albigeois, aux Hussites, serait-il le dernier terme du triomphe de l'hérésie ? Quand nos défaillances appellent une révélation nouvelle, ce Paraclet promis à l'avenir, cet esprit de vérité et d'intelligence qui doit dévoiler les derniers mystères, serait-il donc l'archange révolté, le Titan cloué au Caucase, le serpent condamné dans l'Éden, qui fit cueillir à Eve le fruit de la Science et enseigna les arts et l'industrie à la race maudite de Caïr, ?
Quelque nom qu'on lui donne, la science s'affirme aujourd'hui reine du monde. Elle abolit l'esclavage, ce que le christianisme n'avait pas osé. Elle fait du droit, base de la morale antique, le complément nécessaire du devoir, principe de la morale chrétienne. Elle promet d'affranchir l'esprit et de soumettre la nature, de nous ramener à l'intuition par le chemin de l'expérience, et de donner à la vérité conscience d'elle-même. Puisse-t-elle accomplir ses promesses ! l'avenir lui appartient. Mais n'escaladons pas le ciel dans nos espérances. Il est difficile de caractériser d'avance cette ère nouvelle qui sera l'âge viril de l'humanité, mais la foi dans l'avenir n'autorise pas à blasphémer le passé. La vieillesse et l'âge mûr sontils un progrès sur l'enfance et la jeunesse ? Chacun répondra selon son tempérament; si les philosophes comprennent mieux la vérité sous une forme algébrique, les artistes aimeront mieux la recevoir sous l'enveloppe palpable du symbole.
La science moderne qui admet des molécules indivisibles, mais étendues, qui croit aux deux fluides électriques, qui personnifie le calorique, qui explique la viej minérale par l'affinité, comme si un mot expliquait un' fait, sourit dédaigneusement des Grecs, qui rêvaient une Dryade dans chacun des chênes de Dodone, et une Océanide dans chaque flot de la mer; pourtant les conceptions antiques renferment une notion plus juste de la vie universelle que toutes nos abstractions mortes, et ont de plus l'avantage de fournir des types à la peinture et à la statuaire. Là où nous voyons des forces et des principes, les anciens voyaient des Dieux, nous appelons l'attraction ce qu'ils appelaient Aphrodite; c'est une question de mots,
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et l'un n'est pas plus clair que l'autre. Selon la différence des formes données aux mêmes idées, on fomïule des lois physiques ou on crée des œuvres d'art. Il est permis d'être à la fois de l'avis de Newton et de l'avis de Phidias.
La vérité est aussi nécessaire à la vie de l'esprit que la lumière à la vie des êtres organisés : cessons donc de croire qu'elle date d'hier, et de proscrire les formes que le passé lui a données. Dans notre époque de réflexions et d'analyse, les idées paraissent plus clairement exprimées par des formules scientifiques que par des symboles, mais il n'en a pas toujours été ainsi, heureusement pour l'art. Si l'attraction universelle n'avait jamais été considérée comme une puissance active, une loi vivante, une personne divine, nous pourrions avoir les œuvres de Laplace, mais nous n'aurions pas la Vénus de Milo. Si l'abnégation et le sacrifice de soi-même n'avaient pas pris un corps dans le symbole de l'Homme-Dieu, si la pureté de l'âme, mère du sacrifice, ne s'était pas incarnée dans le symbole de la Vierge immaculée, nous pourrions avoir des traités de morale, les Pensées de Marc-Aurèle ou le Manuel d'Epictète, mais il n'y aurait pas eu d'art chrétien.
Nous avons passé au creuset toutes les fleurs du voile d'Isis, nous avons voulu épeler les oracles obscurs de ses sphynx, mais nous ne pouvons définir ni la matière, ni l'esprit, ni la substance, ni la cause, ni le temps, ni l'espace. La science, comme la foi, élabore des conceptions subjectives, sans jamais pénétrer l'essence des choses. Sa sphère est le présent; elle se tait sur les origines des mondes, de la vie organisée, de l'homme et des lan-
gues humaines. Si les fables des races divines et des amours des anges sont d'obscurs hiéroglyphes, la génération spontanée et la transmutation des espèces sont de vagues hypothèses, et mystères pour mystères, les grandes traditions de l'humanité valent bien les opinions écloses dans tel ou tel cerveau individuel. D'ailleurs les théories scientifiques sont encore plus mobiles que les dogmes religieux : les lois de la chimie varient tous les dix ans, comme les classifications de l'histoire naturelle. La Nature anarchique et multiforme se rit de nos systèmes, lits de Procuste de la vérité. En elle le centre est partout, et tout s'enchaîne sans hiérarchie.
La science débute par un acte dei foi, puisqu'elle accepte les axiomes de la raison, comme la morale accepte les lois innées de la conscience, comme lart accepte ces notions primitives de beauté qui n'ont jamais été définies par une langue humaine. Ces conceptions originelles, ces idées que chacun comprend et que nul n'explique, ces mots écrits en lumière dans le sanctuaire intérieur et que nul. ne peut lire, ne sont-ils pas vos noms, ô Elohim? Comme les faces dun prisme, comme les rayons de la lumière blanche, la force, la loi et l'amour, se révèlent dans la science, dans l'art et dans la morale par le vrai, par le juste et par le beau, et ces révélations sont multiples comme la nature et comme l'esprit humain. L'idéal divin apparaît sous des formes appropriées au génie des peuples chez qui et par qui il se révèle.
L'étude consciencieuse du passé, qui est le meilleur côté de notre époque, la conduira, je l'espère, à la synthèse générale des dogmes et à la conciliation des contradictoires. Les races européennes en sont à leur période
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alexandrine. L'Orient ouvre de nouveau ses écluses. Le zend et le sanscrit évoquent devant nous de grandes civilisations éteintes, comme les débiis fossiles nous aident à reconstituer des périodes géologiques. La part du passé est assez belle pour qu'il n'ait pas à envier à l'avenir cette compensation suprême d'amener sur la terre la réconciliation des races ennemies, et dans le monde idéal la grande paix des Dieux. La science admet plusieurs infinis, l'art reconnaît les caractères de la beauté dans Homère et dans Shakespeare, dans Rembrandt et dans Phidias; pourquoi la foi n'aurait-elle pas plusieurs types divins, régnant sans ombrage dans des cieux différents ? Les idées pures, ces types qui vivent indistincts, latents, virtuels au sein de la Xuit primitive, mère des Dieux, ne peuvent se révéler qu'à la condition de s'incarner dans une forme qui les détermine, qui les limite. La forme unit la matière et l'esprit, elle est la parole qui donne un corps à la pensée, le médiateur entre le fini et l'infini. Aux époques mystérieuses de ces révélations premières, l'union est intime et complète; les idées se présentent sous les expressions qui peuvent le mieux les rendre, les opérations de l'esprit se traduisent par des images palpables, les dogmes s'énoncent en symboles, les Dieux ont un corps. L'éloignement de notre époque pour tout ce qui ressemble à de la poésie nous empêche de chercher l'origine et le sens de certaines métaphores : pourquoi tous les peuples et tous les âges ont-ils représenté les Dieux sous forme d'essences lumineuses, pourquoi dans toutes les langues les mots d'esprit et d'âme sont-ils étvmologiquement synonymes de souffle et de vapeur? Avonsnous une définition assez nette de la matière et de l'esprit
et l'un n'est pas plus clair que l'autre. Selon la différence instinct si universel ?
Tant que les dogm'es vivent dans la croyance des peuples, les Dieux ont une vie propre, et en quelque sorte aussi personnelle que celle de l'homme, qui les conçoit à son image parce qu'il est fait à la leur :
Finxit in cjfigicm modcrantum cuncta deorum.
Leurs attributs sont multiples comme nos facultés. Ainsi nous disions plus haut qu'Aphrodite est l'attraction, mais elle est aussi la fécondité, elle est aussi la beauté, etc. Zeus n'est pas seulement l'air vital qui nourrit tous les êtres, eiker sidéra -pascit, le Dieu dont les mille hymens se retrouvent dans les innombrables combinaisons de l'oxygène, le roi de la foudre, qui descend en rosée bienfaisante dans le sein de la terre féconde, conjugis in gremium lœtœ descendit, il est aussi le principe de la vie comme l'indique son nom (Zewç , Çàw), le vainqueur des Titans, c'est-à-dire le modérateur des forces premières, et, dans un sens plus exclusivement humain, il est le principe de la justice, base de toutes les sociétés, source de toutes les vertus morales.
Les fables sont vraies dans quelque sens qu'on les prenne; comme les éléments chimiques subsistent, quoique latents et voilés, dans leurs combinaisons innombrables, ainsi les types vivent inaltérables dans chacune de leurs manifestations. C'est ainsi que, d'après le dogme catholique, Jésus-Christ est présent à la fois dans chaque hostie. Mais, selon le caractère des peuples, des époques, des individus, tel aspect des types divins prend plus de relief que tel autre. Le sens des fables paraît
tantôt plus matériel, tantôt plus moral, car l'idéal ne varie pas seulement d'une race à l'auire, il se transforme selon la nature des intelligences individuelles. La foi naïve et spontanée des masses se contente du côté palpable et poétique des symboles. Pour les esprits plus réfléchis, il faut une doctrine plus métaphysique.
Aux fêtes d'Apis, le peuple adorait le symbole vivant du travail, l'animal bienfaisant et fort qui l'aide à féconder la terre. Pour les prêtres. Apis était le Nil, le soleil, le taureau équinoxial, et pour les initiés, dans le sanctuaire du Sarapéion, c'était le principe créateur. Quand le peuple d'Athènes allait en pèlerinage au temple des deux grandes Déesses d'Eleusis, les poètes lui racontaient l'enlèvement de Perséphoné par Hadès, la douleur de sa mère et le retour de Perséphoné à la lumière céleste. Cette légende suffisait au peuple, qui se retirait en remerciant la mère bienfaisante à laquelle il devait le blé nourricier de l'homme. Elle suffisait aussi à Praxitèle, qui, au lieu d'aller jusqu'au temple oii se dévoilaient les mystères sacrés, s'arrêtait en route pour regarder Phryné se baignant dans la mer, et revenait sculpter une Aphrodite anadyomène. Mais il y avait alors comme aujourd'hui des esprits plus curieux de science que d'art. L'hiérophante leur expliquait que Per.séphatta, fille de Zeus et de Déméter, était la végétation, fille de la terre et de l'air, enfermée pendant l'hiver dans les royaumes souterrains d'Aïdès, et renaissant au printemps pour charmer le ciel et consoler la terre.
Il y avait aussi des esprits inquiets de la destinée de l'homme. Perséphoné leur apparaissait comme la nocturne Hécate, reine des ombres, et leur révélait les mys-
tères de la vie et de la mort, la transmigration et Tépuration successive des âmes. Cétait la grande initiation : on s'y préparait par une vie pure, par la continence et par le jeûne. Au jour de leur toute-puissance, les Césars romains n'osaient braver les anathèmes des prêtres d'Eleusis contre les profanes. Néron, dans son voyage en Grèce, n'approcha pas d'Athènes. Ce souvenir aurait dû suffire pour réfuter les calomnies débitées depuis sur l'immoralité du paganisme.
Cependant les races vieillissent; alors l'esprit se sépare du corps, les mots se dédoublent, l'idée, pour se dégager, rejette lïmage, la science brise l'urne du symbole où s'abreuvaient les peuples jeunes et forts. En quittant leur enveloppe, les vérités d'intuition arrivent à la conscience" d'elles-mêmes. Est-ce une mort, est-ce une résurrection? Quand l'herméneutique stoïcienne découvrait un système de physique dans l'hellénisme, qui était vivant à cette époque, on lui objectait que les prières dans les temples s'adressaient, non à des symboles, mais à des réalités, et la même objection m'a été faite quand j'ai expliqué la mythologie chrétienne. On hésite à appliquer à une religion vivante l'exégèse et l'analyse qu'on emploie sans scrupule pour une religion morte; ce n'est plus de l'anatomie, c'est de la vivisection, et on craint d'entendre des plaintes, comme une voix d'Hamadryade s'exhalant du chêne dont on soulève l'écorce. Rassuronsnous, ce n'est pas blasphémer les Dieux que de les élever dans la sphère idéale au-dessus des form.es fugitives, des incarnations passagères de leur éternelle pensée.
Les Dieux sont, l'homme devient. La langue française ne peut rendre cette distinction contenue dans le mot
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ye'veçt^, qui exprime 1 idée d'une perpétuelle naissance, mais la nature nous offre dans les corps simples, dans les formes primordiales, le type de . l'existence, dans l'animal et dans la plante celui de la vie. Les principes élémentaires sont inaltérables et incorruptibles, toujours identiques à travers leurs apparences multiples. Ils se prêtent sans se donner et entretiennent toute vie sans vivre eux-mêmes : aussi ne peuvent-ils pas mourir. Les individus vivants, au contraire, ne sont pas identiques à eux-mêmes deux instants de suite; le temps les altère et les transforme : sans la continuité des métamorphoses, on ne reconnaîtrait pas l'enfant dans le vieillard. Qu étions-nous hier, que serons-nous demain? Mais les forces di\nnes qui vivaient avant nous renaîtront après nous dans d'autres organes; les idées qui se révèlent aujourd'hui en nous écloront demain dans d'autres intelligences, comme ce flambeau qu'on se passait de main en main dans les mystères.
Ainsi chaque hiver la terre prend le deuil du soleil; mais tant que les sphères amoureuses poursuivront dans l'éther leur ellipses divines, tant que la terre épanouira ses feuilles et ses fleurs aux baisers du printemps, tous les êtres chanteront en chœur la résurrection d'Adonis et le retour de l'agneau équinoxial. Si l'art doit disparaître du monde, comme au temps où les Dieux de la Grèce furent chassés de leurs temples, ils vivront cependant d'une éternelle jeunesse tant que la beauté sera désirable, et qu'on n'aura pas arraché l'amour du cœur de l'homme. Et le Dieu crucifié du moyen âge fût-il calomnié par les prêtres, bafoué par le peuple, abandonné par ses amis et renié par son apôtre, aura toujours un autel dans les
âmes épurées par la douleur et sanctifiées par le sacrifice. Car les Dieux ne peuvent mourir, et, quand on croit avoir scellé la pierre de leur sépulcre, ils ressusciten' dans leur gloire, et l'humanité se prosterné et adore, conmie aux jours où, devant cette éblouissante lumière du seizième siècle, elle a salué la renaissance des anciens Dieux.
Le réel étant le miroir de l'idéal, les sociétés s'ordonnent selon la manière dont elles conçoivent l'ordre de l'univers, et les formes politiques répondent aux conceptions religieuses : au monothéisme la monarchie, au panthéisme le régime des castes, au polythéisme la république. Les Juifs et les Musulmans, qui admettent le monothéisme dans toute sa ridigité, n'ont jamais eu d'autre idéal politique que la monarchie. Et il n'y a place ni pour le droit ni pour le privilège; l'État c'est l'unité dans la servitude; la loi est une révélation d'en haut, la morale sociale une soumission sans réservée aux ordres du roi, du calife, du sultan, représentant de la puissance divine. Le panthéisme conçoit l'unité sous une forme hiérarchique. Il considère le monde comme un être unique, dont les manifestations, qUe nous nommons les êtres finis, n'ont pas d'existence propre, et partant aucun droit individuel. Dans la société comme dansj l'univers, l'ordre résulte de la division hiérarchique de fonctions. C'est le système des castes, appliqué autrefois! en Egypte et qui subsiste encore aujourd'hui dans l'Inde.] Le polythéisme considère le monde comme une fédé-| ration de forces distinctes et de lois multiples. Sa théc logie est fondée sur la pluralité des causes, sa morale sur! le droit et le libre arbitre. Entre les lois divines dontl
l'accord produit l'harmonie universelle, l'homme a sa loi propre, révélée par sa conscience, le Dieu que chacun porte en soi. La république est l'expression sociale des droits naturels; la loi n'émane pas dune autorité supérieure, c'est un contrat mutuel, un accord des volontés, une règle que chacun impose à lui-même et aux autres, et comme elle a été librement consentie, elle est obligatoire pour la conscience. Nulle part les principes d'égalité et de liberté n'ont reçu une plus complète application, nulle part la réalité n'a été si près de l'idéal que dans cette glorieuse démocratie d'Athènes, qui avait dressé au sommet de son Acropole la statue de Tinvincible Raison, née toute armée du large front de Zeus, dans la splendeur de l'éclair.
La concordance entre les formes politiques et les croyances religieuses est frappante dans les sociétés chrétiennes. Chaque siècle, chaque pays applique les mêmes solutions au problème politique et au problème religieux. La diversité de ces solutions s'explique par la complexité du dogme chrétien. Le côté unitaire de ce dogme devait prévaloir d'abord par une réaction naturelle contre le polythéisme vaincu, et sur le sol où avaient fleuri les républiques, l'Empire byzantin fut le type des monarchies absolues. En Occident, au morcellement féodal et à l'autonomie imparfaite des corrununes, répond le culte des saints, un polythéisme saupoudré d'unité et réglementé par la théocratie. Ces religions locales disparaissent quand les communes et les provinces sont absorbées dans l'unité des grandes monarchies. Le roi dit : « l'État, c'est moi », le prêtre dit : « Dieu seul est grand, mes frères », et la phi-
losophie cartésienne subordonne à l'arbitraire divin les axiomes de la raison. A la réforme protestante, qui revendique le libre examen des textes sacrés, répond, en politique, le système parlementaire; l'unité du monde est représentée par un Dieu presque abstrait, gouvernant au moyen d'une charte octroyée, et assez semblable à un roi constitutionnel ou au président d'une république moderne. En France, le déisme, qui était la croyance de la plupart des philosophes au dernier siècle, a essayé de devenir une religion : le culte de l'Être suprême répond à la dictature de Robespierre, préface du despotisme impérial.
Le bouddhisme se rapproche du christianisme par sa morale ascétique et par son apothéose de 1 humanité, mais s'en éloigne absolument par le dogme, puisqu'il offre le spectacle singulier d'une religion athée. L'histoire intérieure des sociétés bouddhiques n'est guère connue, mais ce qu'on en sait suffit pour démontrer que des croyances négatives peuvent s'accommoder du despotisme et de la théocratie. Le clergé bouddhique se recrute par l'initiation individuelle comme le clergé chrétien. En étendant ce système à toutes les fonctions publiques, la Chine a réalisé ce rêve des classes lettrées, une aristr cratie de l'intelligence, le gouvernement académique et universitaire des mandarins, et bien au-dessous, à une distance respectueuse de cette église philosophique, un peuple soumis et docile, obéissant avec une régularité ponctuelle à une élite de fonctionnaires instruits. De là un mélange d'enfantillage et de décrépitude qui fait ressembler la Chine à une école de bambins conduits par des vieillards. Les savants espèrent que ce sera le gou-
vernenient de l'avenir. C'est assez vraisemblable, mais ce n'est pas à souhaiter. Le joug des philosophes ne sera pas moins lourd que celui des prêtres, et la civilisation ne gagnera rien au changement. Il n'y aura ni liberté pour la pensée, ni aucun progrès possible : les idées de la veille fermeront 'toujours la porte aux idées du lendemain.
Quand on suit les transformations des dogmes à travers le temps, on les voit coïncider avec les révolutions dans la vie des peuples. Puis, le passé rebondit, le présent se recueille, l'avenir s'élabore; alternatives d'énergie et d'affaissement, pulsations inégales du sang dans le cœur des races malades. C'est le temps des compromis et des trêves, la protestation après les crises : périodes fiévreuses et malsaines. Alors, que ceux pour qui la vie réelle est mauvaise se retirent au désert, et dans leur solitude intérieure, conservent un autel à leurs cultes proscrits.
Y a-t-il une renaissance pour les religions mortes ? L'enveloppe extérieure des idées divines, la forme sous laquelle elles se sont révélées au monde, elles ne la reprennent plus quand elles l'ont quittée; mais ne peuvent-elles, après de longues éclipses, reparaître sous une forme nouvelle? Si le principe de la pluralité des causes pouvait se réveiller dans la pensée des hommes, ce ne serait pas avec le caractère poétique et plastique que lui avait donné la Grèce, mais il trouverait une expression scientifique en harmonie avec les besoins intellectuels des peuples modernes. La physique substituerait l'indépendance des forces à l'inertie de la matière; elle remplacerait ses systèmes mécaniques par des conceptions biolo-
giques. Au lieu d'assimiler les œuvres divines aux œuvres humaines et d"y voir des machines à ressorts mues par une impulsion extérieure, elle y verrait des manifestations vivantes d'activités spontanées. Cette notion républicaine du monde réagirait sur la morale sociale qui chercherait la source du droit dans la nature intime et les relations normales des êtres et non dans une autorité supérieure. Pour les sociétés humaines comme pour l'anivers, l'ordre sortirait de l'autonomie des forces et de l'équilibre des lois.
Mais qu'importe aux principes éternels que l'humanité les connaisse ou les ignore .'' Ils vivent dans leur sphère immobile sans s'inquiéter des croyances changeantes. Laissons l'avenir sur les genoux des Dieux, et puisque le présent seul nous appartient, contentons-nous de rendre une justice impartiale à toutes les formes de la pensée humaine. C'est bien assez peu detre un homme, sans se condamner à n "être que de son pays et de son temps. Les époques stériles, qui ne peuvent plus donner à l'idéal une forme nouvelle, peuvent du moins comparer celles sous lesquelles il s'esi révélé au passé. La vieillesse du monde serait trop triste, s'il ne restait aux races fatiguées la consolation suprême du souverxir. Quand le présent n'a plus d'espérance, l'avenir plus de promesses, la société des morts vaut mieux que celle des vivants.
Mythologie chrétienne.
La clef de voûte dé la mythologie chrétienne est le symbole de la chute et de la rédemption. Le christianisme a greffé ce symbole sur la fable juive du paradis du serpent et de la pomme, qu'il s'est appropriée en lui donnant une portée morale. Le royaume du Christ n'est pas de ce monde; c'est donc dans le monde intérieur, dans l'évolution de la conscience humaine qu'il faut chercher l'explication des symboles chrétiens. On peut appliquer à la fable du paradis perdu, comme à toutes les autres fables religieuses, le mot du philosophe Salluste . « Cela n'est jamais arrivé, mais c'est éternellement vrai ». Le drame de l'Éden se déroule tous les jours sous nos yeux. L'enfant, dont la conscience n'est pas éveillée, est dans le paradis, dans les limbes de la vie morale. Il ne connaît pas sa faiblesse, et, comme les animaux, il ignore qu'il est nu. II est innocent comme eux, il n'a pas à lutter, car il ne sait pas distinguer le bien du mal. Cette science il ne peut l'acquérir que par sa première faute, et cette première faute ne peut être qu'une désobéissance. « Pourquoi te cache.s-tu.- Aurais-tu mangé de ce fruit dont je t'avais défendu de manger? » L'enfant comprend qu'il a mal fait, il sait distinguer le bien du mal. C'est une chute, car il était innocent et il
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ne l'est plus, mais, sans la chute, il n'y aurait pas de rédemption.
Qu'il est loin ce paradis de virginité pleurée, où il n'y avait pas de remords ! Maintenant, voilà l'homme condamné au travail, au dur travail sur soi-même, à la perpétuelle nécessité de choisir entre la passion et le devoir. Deux routes s'ouvrent devant lui, l'une mène au salut, l'autre à la perdition, l'une au ciel, l'autre à l'enfer : pourquoi repousserions-nous ces expressions mythologiques qui rendent si clairement la pensée ? Le ciel c'est la perfection morale : on voit Dieu face à face, puisque Dieu c'est le bien absolu. L'enfer, c'est la corruption définitive : à force de choisir le mal, on perd jusqu'à la notion du bien; c'est ce que la langue mystique appelle haïr Dieu. En se faisant de l'accomplissement du devoir une telle habitude qu'on devienne incapable d'une infamie ou d'une lâcheté, on sera au-dessus de la tentation. Si nous arrivions à cette sécurité dans le bien qui nous mettrait à l'abri de la moindre faute, nous serions rachetés de l'esclavage du péché, de l'empire de la mort, car le péché est la mort de l'âme.
Comment arriver à cette rédemption? Par la lutte incessante contre nos passions égoïstes, par le sacrifice de soi-même au bonheur d'autrui. Cette abnégation sans réserve unit l'homme au bien absolu, que la mythologie chrétienne appelle Dieu. Aimer Dieu par-dessus toute chose, c'est subordonner toutes ses actions à la loi morale qui se révèle dans la conscience. Le type idéal de cette vertu suprême est l'Homme-Dieu qui s'immole pour ses frères : c'est la plus haute expression du divin dans l'humanité. Elle s'adore elle-même, non plus, comme