‹ Louis Ménard et son œuvreChapitre 40 sur 54 · MYTHOLOGIE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

MYTHOLOGIE CHRÉTIENNE

aux temps héroïques, dans sa force et dans sa beauté, mais dans ses douleurs, ses humiliations et sa mort. L'Homme-Dieu n'est plus un dompteur de monstres, c'est l'étemel révolté contre les iniquités sociales, l'ami des pauvres, l'ennemi des riches et des prêtres, crucifié pour le salut du monde. L'apothéose de l'homme arrive ici à son dernier terme et s'affirme avec une singulière énergie par les détails profondément humains de l'agonie du rédempteur. Ce symbole moral, le serpent des passions, la chute par la connaissance du mal, la rédemption par le sacrifice et l'ascension dans le ciel bleu de la conscience, ce symbole si simple et si grand peut être accepté par un libre penseur. Je minquiète peu de savoir si mon explication satisfait telle ou telle Église; aujourd'hui comme dans l'antiquité, le sacerdoce est chargé de conserver les traditions, et non de les expliquer; il n'est pas obligé de les comprendre; son rôle se borne à nous les transmettre fidèlement; pour en pénétrer le sens, nous avons la lumière qui éclaire tout homme en ce monde.

A la fable édénique, telle que l'ont comprise les chrétiens, se rattache l'idée d'une solidarité à travers le temps entre tous les membres de la race humaine. La désobéissance des Protoplastes est considérée comme ayant imprimé à leurs descendants une tache qui ne peut être lavée que dans le sang expiatoire. Pour les Démons d'Empédocle, pour les âmes d'Hermès Trismégiste, l'incarnation est le châtiment d'une faute commise dans une existence antérieure; dans la fable édénique, la tache originelle, c'est-à-dire l'hérédité du vice, n'est pas la punition d'une faute antérieure à la naissance, mais une

conséquence de la naissance elle-même. La conception est une souillure dont une seule créature est exenipte, la mère du Sauveur; elle est seule immaculée.

L'atavisme et l'hérédité sont des faits physiologiques, mais il y a aussi dans le monde moral une loi d'équilibre et de solidarité. Il faut que tout crime soit puni, que toute dette soit payée. Les iniquités sociales sont collectives, chacun de ceux qui en profitent doit avoir sa part d'expiation; mais s'il y a une solidarité dans le mal, pourquoi n'y en aurait-il pas une aussi dans le bien ? Dans ce monde mauvais il y a des âmes sans souillures, des justes qui n'"ont rien à épier, pas une Erinnys qui les accuse. Ils sont bien rares, mais il y en a, j'en ai connu. Eh bien il faut qu'ils souffrent pour les autres, puisqu'ils sont plus forts. Ils porteront le poids des péchés de leurs frères; ain§i l'équilibre sera rétabli, l'éternelle Justice sera satisfaite. C'est le symbole chrétien de la Rédemption, qui se rattache à nos plus anciennes traditions mythologiques : Sôma chez les Aryas de l'Inde, Dionysos chez les Grecs, représentaient l'idée d'un Dieu qui s'offre en holocauste pour le salut des hommes. Le dernier né des races divines, THomme-Dieu, précise le caractère moral de ce sacrifice expiatoire. Il est l'agneau sans tache qui lave dans son sang les souillures du monde; par ses souffrances et par sa mort, il rachète le genre humain de la damnation éternelle.

Entre les deux pôles de la vie morale, le salut et la damnation, ou, comme dit la mythologie chrétienne, le ciel et l'enfer, il y a place pour le repentir et l'expiation de l'âme par le châtiment. C'est le châtiment qui réveille les consciences endormies, le coupable y a droit, car

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ayant la raison pour l'éclairer, il est susceptible d'amélioration. La peine éclaire et purifie, et c'est pour cela que les Grecs nommaient les Déesses du remords et du châtiment les Bienveillantes. Dans le dualisme iranien, il y a pour les plus grands crimes une amnistie finale : le mauvais principe lui-même, Ahriman, se repentira et sera pardonné à la fin des temps. Sans généraliser ainsi la clémence et sans admettre le pardon des Diables, qui ne sont que la personnification des vices, le christianisme laisse à l'âme coupable un espoir d'amnistie dans la doctrine du purgatoire sans toutefois abandonner l'éternité de l'enfer. La conscience publique a souvent protesté contre le dogme implacable des peines éternelles, peutêtre saisirait-on mieux cette théorie de l'irréparable si on la dépouillait de sa forme mythologique pour lui en donner une autre mieux appropriée aux habitudes de l'esprit moderne. Essayons !

Un homme a commis un crime cette nuit, sous le regard des étoiles. Elles sont si loin quelles ne l'ont pas vu encore; mais dans un siècle, dans deux siècles, dans trois siècles, leurs rayons, échelonnés dans l'infini du ciel, éclaireront le meurtre. Ce qui est passé sera toujours présent quelque part; s'il y a là-haut, n'importe où, dans une planète inconnue, un oeil ouvert, un télescope braqué (et pourquoi pas ?), il y aura là une voix, qui .sera la voix de la conscience éternelle, et qui dira : « Oh ! l'assassin ! » A toute heiire, à jamais, l'écho de cette voix sera répercuté dans l'espace. Il y a des astres dont la lumière met trois mille ans à nous parvenir : pour eux, l'heure du crime sera dans trois mille ans l'heure présente. Le meurtrier s'est corrigé, il est devenu un

saint; mais quand ces juges lointains donneront leurs suffrages, il ne sera pour eux qu'un meurtrier.

Le sang répandu ne rentre pas dans les veines et aucun Dieu ne peut faire que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé. Toute action coupable, injustice, violence, lâcheté ou trahison, une femme séduite, un enfant abandonné, un mauvais conseil, un mauvais exemple, entraîne, dans la voie du mal des âmes qui, sans cela, auraient pu tourner au bien. Elles en corrompront d'autres à leur tour, et indéfiniment se prolongera la chaîne maudite : malheur donc au premier anneau ! Si le criminel se repent, sa conversion s etendra-t-elle à tous ceux qu'il a perdus? Que leur répondra-t-il, quand ils l'accuseront devant l'inflexible Justice? Contre les arrêts de la loi morale, il n "y a pas de prescription : œterna aucioritas esto, comme dit la loi des Douze Tables, la revendication est étemelle.

Le Verbe.

Symbolique chrétienne.

Toute révolution, qu'elle soit violente ou mystique, qu'elle attaque par l'épée ou par la parole l'ordre de choses établi, inspirera toujours la même terreur aux privilégiés. Le sacerdoce formait chez les Juifs la plus haute classe de la société. Les prédications messianiques troublaient sa quiétude, car, en réveillant le patriotisme du p)euple, elles pouvaient exciter la colère des Romains. Les prêtres implorèrent contre Jésus de Nazareth l'appui du bras séculier qu'ils avaient imploré jadis contre Judas Macchabée. Le procès de Jésus, comme celui de Socrate, fut un procès de tendance : la religion servit de prétexte à une accusation politique. S'il est juste de reprocher à la démocratie la mort de Socrate, il faut reconnaître que la mort de Jésus fut le crime des classes dirigeantes.

Il courait de mauvais bruits sur cet agitateur, dont on ne connaissait pas les moyens d'existence, et qui traînait toujours après lui des troupes de mendiants et de gens sans aveu. « Que leur prêche-t-il pour avoir tant de succès, disaient les honnêtes gens? ce n'est certainement pas le respect de Tordre et de la propriété. On lui at-

tribue des paroles inquiétantes : « Un câble entrera plus facilement dans le trou d'une aiguille qu'un riche dans le royaume de Dieu ». Il prétend qu'on ne peut être sauvé qu'en donnant tout son bien aux pauvres, que les riches iront dans le feu éternel et les pauvres dans le sein d'Abraham. C'est avec ces discours incendiaires que les fauteurs de désordre excitent les foules ignorantes au meurtre et au pillage. Ils en veulent à la société parce qu'ils n'ont pas su s'y faire une position, et ils tâchent de tout bouleverser pour pêcher en eau trouble. Certes, les honnêtes gens ne sont pas hostiles à la liberté de la parole, mais cette liberté ne doit pas aller jusqu'à la licence. Si on ne la contient pas dans de justes limites, il n'y a plus de société possible. Personne ne pourra dormir tranquille, si les déclassés, qui trouvent qu'on méconnaît leur mérite, ont le droit de lever l'étendard de la révolte, de se poser en redresseurs de torts, en déblatérant contre les gens respectables et en soulevant les plus mauvaises passions. Une bonne administration doit encourager le travail, qui fait la richesse de l'Etat; et comment le peuple continuera-t-il à travailler si un charlatan lui parle des lis des champs, qui ne tissent ni ne filent, et qui sont mieux vêtus que SalomonPIl ne nous permet pas même de faire arrêter les voleurs : si on me prend ma tunique, il veut que j'abandonne encqre mon manteau. Ponce-Pilate était continuellement obsédé par des personnages prépondérants qui lui parlaient du péril social et essayaient de lui faire partager leur effroi. « Quand l'ordre public est menacé, disaient-ils, on doit s'assurer de la personne des meneurs : il vaut mieux prévenir une émeute que d'avoir à la réprimer. Un théo-

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