‹ Louis Ménard et son œuvreChapitre 41 sur 54 · LE VERBE · texte numérisé non relu

LE VERBE

ricien de l'anarchie est plus dangereux et plus coupable que les brutes qui se laissent entraîner par ses déclamations. Au moyen de quelques phrases à effet sur l'inégalité des conditions, un intrigant devient bien vite l'idole de la foule : « Si cet homme-là était au pouvoir, disent les misérables, tout le monde serait heureux ! » Les gens qui ont tout à gagner à un bouleversement et rien à y perdre, se pressent sur les pas de ce Jésus et n'attendent qu'un signal de lui pour se ruer sur les propriétés. Il sest fait le chef du parti du désordre, et l'incroyable tolérance des pouvoirs publics ne sert qu'à encourager son audace. Dernièrement, il a chassé les marchands du temple, sans que l'autorité ait rien fait pour protéger la liberté du commerce. Aussi, son ambition n'a plus de bornes, A l'occasion des fêtes de Pâques, il est entré dans la ville comme un triomphateur, acclamé par la populace, qui criait : « Vive le fils de David ! » Il se croit déjà le roi des Juifs, ses affiliés le font passer pour le Messie, on finira par en faire un Dieu. Il faut pourtant bien que les honnêtes gens se défendent, et le premier devoir du gouvernement est de garantir leur sécurité contre les coupables menées des brouillons et des factieux. »

Il répugnait à Pilate de faire mourir un innocent pour satisfaire les haines de prêtres. En somme, les ennemis de Jésus ne trouvaient à lui reprocher que des intempérances de langage : il n'y avait pas là de quoi tuer un homme. Mais on fit comprendre à Pilate que son indulgence compromettrait sa position officielle : « Si tu ne vois pas le danger de ces prédications subversives, c'est que tu n'es pas l'ami de César ». Pilate se lava les

mains et céda pour conserver sa place. Sa lâcheté ne lui laissa pas beaucoup de remords. « Le maintien de l'ordre est à ce prix, se disait-il. Un gouvernement habile doit tenir compte de l'opinion publique et se rendre à l'avis des hommes éclairés. Caïphe, qui a le sens pratique, a très bien posé la question : il y a tout avantage à sacrifier un individu pour sauver la société. Après tout, cet homme-là excitait à la haine et au mépris des gens les plus honorables. Si je lui faisais grâce, j'aurais l'air de céder à ma femme; elle m'ennuie avec ses rêves, sa superstition et sa sensiblerie. Et puis cela m'est égal, je m'en suis lavé les mains; avec un ennemi de la société, on n'est pas obligé d'être juste. »

Jésus fut livré aux prêtres qui le mirent en croix. Le gouvernement avait fourni des troupes pour contenir le peuple pendant le supplice, mais l'élargissement de Barabbas un homme d'action, avait suffi pour calmer le peuple. Il ne bougea pas et laissa tuer son ami. Cet événement, qui partage en deux l'histoire du monde, passa inaperçu des contemporains. Les prêtres, ayant reçu Jésus des mains de Pilate, ne le lâchèrent plus; ils peuvent dormir tranquilles, leur victime leur appartient à jamais : ils en ont fait leur propriété. Ils battent monnaie avec sa doctrine, ils vivent de sa mort. Chaque jour, le prêtre tient l'hostie dans ses mains, et renouvelle sur l'autel le sacrifice du Calvaire. L'histoire de l'Eglise est le commentaire sinistre de cette divine tragédie. Du ciel mystique où il réside, le Dieu de la libre parole et des revendications égalitaires a vu chaque jour, pendant dixhuit cents ans, sa croix servir de drapeau à la plus violente oppression qui ait jamais pesé sur sa pensée.

LE VEkBt: 237

D'après le dogme catholique, Jésus-Christ est présent à la fois dans chacune des hosties. Ce grand symbole de l'Eucharistie est profondément vrai, d'une vérité mystique et inconsciente, comme tous les symboles religieux. Le christianisme est l'apothéose des vertus humaines : l'Homme-Dieu, type du sacrifice de soi-même pour le salut du monde, se révèle éternellement dans toutes ses incarnations, dans tous les martyrs de la libre parole, qui réclament, au nom de la fraternité universelle, les droits imprescriptibles des faibles et des humbles, des déshérités et des pauvres, de toutes les victimes du désordre social. Depuis que le christianisme est devenu la religion de l'Europe, le drame de Golgotha, la Rédemption par la douleur, a eu d'innombrables répétitions sur le sanglant théâtre de l'histoire : les persécutions des hérétiques et des infidèles, les bûchers de Jean Huss et de Jérôme de Prague, de Vanini et d'Etienne Dollet, de Savonarole et de Giordano Bruno, le massacre des Albigeois et des Vaudois, les autodafés, les prisons du Saint-OflSce, la nuit de la Saint-Barthélémy, la révocation de l'édit de Nantes. Toutes ces victimes de l'Église rayonnent dans la gloire du ciel chrétien. Ainsi le Christ est présent dans toutes les hosties.

L'hérésie a emboîté le pas à l'Église, et le bûcher de Michel Servet a répondu aux bûchers de l'Inquisition. Le pouvoir politique a mis ses soldats, ses juges et ses bourreaux au service des haines sacerdotales; les rois d'Espagne ont présidé aux sacrifices humains; les dragonnades de Louis XI'V ont renouvelé les lâches insultes des soldats bafouant le Sauveur dans le prétoire de Pilate, et toujours, entre les bourreaux et les victimes,

2;jS SYMBOLIQUE DES RELIGIONS

le peuple assistait, indifférent et inerte, au spectacle des tortures et à l'agonie de ceux qui mouraient pour lui. La Révolution n'a pas voulu rester en arrière de l'ancien régime. Elle qui proclamait les Droits de l'homme et l'affranchissement de la pensée, elle a eu ses procès de tendance avec la parodie de la justice pour frapper la libre parole; elle a eu la loi des suspects et les échafauds de la Terreur. Avant d'y monter pour avoir prêché la clémence, Camille Desmoulins avait le droit d'évoquer, devant le tribunal révolutionnaire, le souvenir du sans-culotte Jésus.

Il faut que le Calvaire soit éternel, puisque les Dieux sont en dehors du temps. Le Calvaire s'appelle aujourd'hui Cayenne et Nouméa, et comme le Christ fut crucifié entre deux voleurs, il faut que les prédicateurs populaires et les journalistes intransigeants, qui répandent, par la parole, l'évangile des revendications sociales, soient confondus, sur les pontons et dans les bagnes, avec les brigands et les assassins. Et il en sera ainsi jusqu'à la fin des temps, car le Christ est immortel, comme tous les Dieux, et il a annoncé que son règne ne devait pas finir. Il faut que cette parole s'accomplisse, et que le juste soit immolé pour ses frères dans les siècles des siècles. Éternellement la pensée libre sera proscrite, éternellement les apôtres de la jutice fraternelle, des utopies égalitaires et des palingénésies rêvées seront insultés, fouettés et couronnés d'épines, comme leur divin modèle, crucifié dans chacun d'eux, le Verbe rédempteur, la Parole créatrice, la Raison éternelle, qui éclaire tout homme en ce monde, et qui est la vérité, la lumière et la vie.

Apothéose du Féminin.

Parmi les causes qui ont aidé à la transformation des croyances et des mœurs du monde occidental, une des plus importantes, quoiqu'on l'ait peu remarquée, a été l'action continue des femmes. Ne pouvzuit tourner leur activité vers la politique, les femmes se rejetaient sur la religion. Leur nature nerveuse les entraînait surtout vers les cultes mystiques, où la mort et la résurrection d'un Dieu étai«it célébrées par des alternatives de douleur bruyante et de joie passionnée. Pendant plusieurs siècles, les femmes avaient préparé l'avènement du christianisme, elles prirent une part active à sa propagation. Elles suivaient le Christ au désert, suspendues à sa grave parole, car il n'avait pas voulu condamner la femme adultère, et il pardonnait beaucoup à celle qui avait beaucoup aimé. Au jour de sa passion et de sa mort, vendu par un de ses apôtres, renié par un autre, abandonné de tous ses disciples et de tous ses amis, il vit des femmes en pleurs sur le chemin de son supplice. Elles embrassaient la croix et buvaient le sang de la régénération. Quand elles re\'inrent aux premières lueurs du matin et trouvèrent le sépulcre vide, c'est à elles qu'il apparut d'abord et, avant toutes les autres, à celle de laquelle il avait

chassé sept Démons. Elle fut la première à saluer le nouveau Dieu du monde, et le monde crut à sa parole et répéta avec elle : « Le Christ est ressuscité ».

Que leur a-t-il donné, pour prix de leur dévotion à son culte? On dit aujourd'hui que le christianisme a émancipé la femme : il y avait longtemps que cela n'était plus à faire. En substituant le mariage à la polygamie patriarcale, l'hellénisme avait élevé la femme à ia dignité de mère de famille, de maîtresse de maison, selon l'expression d'Homère. Des Déesses siégeaient dans rOlympe, à côté des Dieux, et les oracles divins étaient rendus par des femmes, les Péléiades de Dodone, les Pythies de Delphes. Mais le Dieu du christianisme s'incarne sous la forme d'un homme, et le Féminin n'a pas place dans la Trinité. La femme est l'instrument du démon et la source de la damnation du monde. Ses mains ne sont pas assez pures pour offrir le sacrifice; sa bouche, pleine de mensonges, ne peut annoncer au peuple les paroles divines. Elle est exclue du sacerdoce, la plus haute fonction dans l'ordre moral; repoussée au pied de l'autel, elle s'agenouille devant le prêtre, confesse ses fautes, et implore son pardon. L'homme, investi d'un caractère sacré, l'interroge comme un juge, lui impose la pénitence expiatoire, éclaire sa conscience obscure et dirige tous les actes de sa vie.

Et cependant sur les débris de la dernière Église, la femme viendra prier. C'est que le christianisme a fait bien mieux que de l'affranchir, il l'a conquise. Ce n'est pas la liberté qu'elle demande, c'est l'amour, qui la choisit et la dompte. Sa religion, n'est pas la justice, c'est la grâce; sa morale n'est ni le droit ni le devoir,

Page 1