‹ Louis Ménard et son œuvreChapitre 42 sur 54 · APOTHÉOSE DU FÉMININ · texte numérisé non relu

APOTHÉOSE DU FÉMININ

c'est la charité. Elle n'a que faire de ces divinités viriles qui, du haut des Acropoles, excitent les hommes au combat. Elle n'a nul souci de la patrie et des religions républicaines, il lui faut un Dieu enfant à bercer dans ses bras, un Dieu mort à inonder de ses larmes. Qu'a-telle besoin d'être Déesse, pourvu qu'elle soit la mère de Dieu, son lis immaculé, son épouse élue, enveloppée dans sa lumière? Elle lave les plaies, elle détache la couronne d'épines, savourant ses douleurs bénies, le cœur percé du glaive, mais le front couronné d'étoiles, ravie, transportée, défaillante, dans la nimbe radieuse des assomptions.

Aux jours de sa jeunesse, la Grèce avait enfanté la religion d'Homère et de Phidias; quand son idéal fut transformé par la philosophie, elle légua aux races nouvelles le fruit de sa vieillesse, le "Verbe, le dernier né de ses Dieux. Une philosophie ne peut devenir une religion qu'en revêtant la forme concrète du symbole; il faut que les idées divines prennent un corps, comme les âmes qui veulent entrer dans la vie. Cette incarnation du divin n'est pas, comme on l'a cru, l'œuvre artificielle des lettrés et des prêtres : c'est une œuvre populaire, une révélation inconsciente et spontanée. Les philosophes n'ont jamais pu créer un symbole religieux, pas plus qu'ils ne peuvent créer une langue. Mais leur pensée avait pénétré à leur insu dans la profondeur des couches sociales, parmi les vaincus et les esclaves. Dans les derniers rangs d'un peuple méprisé, il était tombé un rayon de cette lumière sacrée, l'éternelle Raison, qui est le seul Dieu de la philosophie, et le "Verbe s'était incarné dans le sein d'une vierge juive. Le souffle créateur de la Grèce, l'esprit aux ailes de colombe, avait vi-

site l'âme religieuse de l'Orient et l'avait fécondée sans la flétrir.

D'après le fragment des Grandes Eœées placé au commencement du Bouclier d'Hésiode, Zeus, voulant opposer un protecteur puissant au fléau de la guerre, résolut de donner Héraclès au monde; c'est dans ce but qu'il entra chez Alcmène, en prenant les traits d'Amphitryon, « car aucune femme n'aima autant scai mari >'. Dans le dogme chrétien, une vierge sans tache, épouse d'un juste, est choisie pour enfanter le Sauveur; la forme du symbole est plus chaste, mais c'est la même pensée : la naissance des héros est un bienfait des Dieux. Héraclès est appelé tantôt le fils de Zeus, tantôt le fils d'Amphitryon; Jésus passe pour le fils de Joseph, et l'Évangile expose la généalogie qui le rattache à David, quoiqu'il soit en réalité fils de Dieu. Le Rédempteur ne pouvait naître que d'une vierge, car c'est la pureté de l'âme qui enfante le sacrifice de soi-même. Rien de plus transparent que ce gracieux symbole de la Vierge mère, qui devait fournir à l'art de la Renaissance un type nouveau- du Féminin étemel.

La Grèce avait conçu et réalisé tous les types de la beauté humaine et en avait peuplé son Olympe; mais l'art grec n'avait pas songé à confondre dans un type unique les deux formes idéales du Féminin, la Vierge et la Mère. L'art chrétien a comblé cette lacune : la Vierge mère a toujours été son type de prédilection. A l'idéal féminin qui flottait confusément dans les rêves du moyen âge, il fallait une forme définitive : la Renaissance l'a réalisée, et le véritable apôtre de la mère de Dieu, c'est Raphaël. Sa gloire est d'avoir su donner au type

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