I.rS CLASSES DIRIGEANTES
porter son linge au lavoir public. C'était d'un effet déplorable : heureusement des exemples œmme ceux-là ne seront jamais contagieux.
La cause unique de nos discordes sociales, c'est que la France est partagée en deux camps, ceux qui paient l'impôt et ceux qui vivent du budget. Quoique le budget grossisse à chaque changement de règne, le gouvernement ne peut nourrir tous les membres des classes dirigeantes, et ceux qui n'ont pu obtenir une place ont toujours intérêt à un changement. Ce ne sont pas les radicaux qui préparent les révolutions : la société en aurait peur et se tiendrait sur ses gardes : ce sont les modérés mécontents.
Ils parlent au peuple de ses droits méconnus, et quand le peuple les a portés sur ses épaules et qu'ils sont montés à l'assaut des places, il leur semble que la révolution est finie. On connaît le joli mot d'un des membres du gouvernement provisoire de 1848, à l'occasion de je ne sais quelle manifestation populaire : «< Mais que demandent-ils donc encore, puisque nous sommes au pouvoir.^ » Si le peuple s'avise de trouver que cela n'est pas suffisant, les tribuns de la veille deviennent les plus enragés défenseurs de l'ordre contre les ennemis de la société. Les fusillades du 2 décembre n'étaient qu'une pâle imitation des boucheries de Cavaignac et ont été dépassées dans d'effroyables proportions par les massacres de la Semaine sanglante. On ne saurait s'étonner que le peuple se montre quelquefois indifférent aux formes politiques; il importe peu aux travailleurs que ceux qui vivent à ses dépens s'appellent Pierre, Paul ou Jacques; empire, royauté ou république aimable, il sait qu'il paiera
toujours, et il répète le mot de la fable : « Notre ennemi c'est notre maître ».
C'est déjà beaucoup qu'il n'en soit pas encore venu à se dire qu'il est indifférent de payer l'impôt au gouvernement français ou au gouvernement prussien, et que la patrie n'est qu'une abstraction vide de sens si elle ne représente pas un ensemble de droits.
Le gouvernement gratuit.
Il faut pourtant sortir de cette impasse. J'ai indiqué ailleurs la seule solution possible du problème. La Critique 'philo s 0 -phi que et la Marseillaise, après avoir inséré mon article sur le Gouvernement gratuit, ont essayé de me réfuter, mais je persiste dans mon opinion. D'abord, la gratuité des fonctions publiques n'est pas une utopie, car le mot utopie veut dire ce qui n'existe et n'a existé dans aucun lieu. Or, ainsi que je l'ai dit en commençant dans l'antiquité grecque et romaine, dans les cités démocratiques, comme dans les cités aristocratiques, les fonctions executives étaient entièrement gratuites. Cette gratuité est inhérente à la forme républicaine, tandis que dans les monarchies, sans exception, les fonctions publiques sont rétribuées.
C'est Auguste qui a le premier établi cette rétribution, en même temps qu'il a inauguré le système monarchique en Europe. Mais comme il y a encore des gens, même dans le parti avancé, qui soutiennent que nous n'avons rien à emprunter aux républiques anciennes, je les laisse de côté, d'autant plus qu'il n'est pas besoin de remonter si haut pour trouver le gouvernement gratuit puisqu'il existe chez
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nous. — Comment ici, en France? — Parfaitement. Nous sommes les héritiers des communes du moyen âge en même temps que de l'Empire romain, et nous avons à la fois des conseils municipaux qui administrent assez bien nos affaires, sans nous coûter rien, et un gouvernement central qui nous coûte fort cher, et ne s'occupe que des siennes. De ces deux gouvernements, l'un est un organe nécessaire à la vie sociale l'autre une superfétation onéreuse, dont je voudrais nous voir débarrassés.
Je sais que les transitions doivent être ménagées. La première chose à faire serait d'étendre considérablement les attributions des conseils municipaux, et, si on ne veut pas supprimer les préfectures, de les rendre gratuites et électives. Je ne demande pas que cette gratuité setende aux fonctions purement administratives; il y a dans les mairies des employés pour tenir les écritures. Il est naturel qu'on paie de même ceux qui grattent du papier du matin au soir dans les ministères. Mais qu'ils soient beaucoup moins nombreux pour ne pas charger le budget de dépenses improductives, qu'ils se recrutent par les concours, que les avancements soient donnés à l'ancienneté ou qu'on en fasse l'objet d'une élection dans les conditions à examiner, tout ce qu'on voudra, pourvu qu'il n'y ait plus de places données par la faveur et que cette œuvre ne soit pas laissée aux mains de l'exécutif.
Quant à l'échelle des traitements, il faut bien qu'elle ait une limite. Serait-il si subversif de déclarer qu'ils n'augmenteraient plus au-dessus d'un certain grade, celui de chef de bureau par exemple? En fixant le maximum à 6,000 francs, la Commune me paraît avoir tenu compte des conditions normales de la vie dans une société comme
la nôtre. De très honnêtes familles vivent avec cela : les gens qui ne peuvent pas s'en contenter ont-ils deux estomacs? S'ils ne trouvent pas la carrière de l'administration assez lucrative, ils se rejetteront sur le commerce et l'industrie, et il n"y aura pas grand mal, les bureaux seront moins encombrés.
Quoique les fonctions des maires et des conseillers municipaux soient purement honorifiques, il y a dans chaque commune des citoyens qui sont heureux de les obtenir, pourquoi n'en serait il pas de même des fonctions de sénateurs, de ministres, d'ambassadeurs et de députés? sans doute, l'ambition ne serait pas supprimée, mais elle ne serait plus doublée d'intérêt. On dit que cela nous priverait du concours des capacités : je n'aime pas les capacités qui ont le ventre insatiable, et il me semble que Carnot valait bien les ministres d'aujourd'hui. J'aurais plus de confiance dans un homme vivant comme Blanqui de salade et d'eau claire, que dans ces nobles seigneurs qui n'ont pas assez de leur argent pour donner des grands dîners et qui ont besoin d'y ajouter le nôtre sous prétexte de frais de représentation. On prétend que s'ils ne sont pas payés ils trouveront le moyen de voler le public encore plus qu'il ne l'ont fait jusqu'ici.
Mais il y a des lois contre les voleurs, et j'espère bien que les gros fonctionnaires ne seront pas toujours audessus des lois. Si on m'objecte que la gratuité des fonctions en interdirait l'accès aux gens sans fortune, je répondrai que le plaisir de faire triompher deux ou trois candidatures ouvrières ne vaut pas ce que nous coûte la Chambre des députés. Cette Chambre est-elle plus démocratique que la moyenne des conseils municipaux?