‹ Louis Michel La Commune 1898Chapitre 35 sur 68 · LES FRANCS-MAÇONS · texte numérisé non relu

LES FRANCS-MAÇONS

Tandisque le bombardement démolissait les Ternes, tes Champs-Elysées, Neuilly, Leyallois, M. Thiers avec son ordinaire bonne 'foi, assurait qu’on se contentait d’attaquer les ouvrages avancés, mais que si Iteris ouvrait ses portes et livrait les membres de te Commune, on ne bombarderait pas.

L'imminence du péril souilla sur les dernières discordes. Le temps de l’intolérance d’idées était passé, entre ceux qui allaient mourir ensemble, en hommes libres combattant pour la liberté.

Ceux-là mêmes que hantait le soupçon, résultat de longues luttes à travers les perfidies impériales, sentaient que le moment était proche, où la Commune, ainsi qu elle mettait un seul nom à ses manifestes, présen-

terait une seule poitrine à la mort qui s’approchait-

il y avait un mouvement général des ligues des départements et de Parié.

La Commune allait mourir! (Ju’avait donc servi l’enthousiasme universel? De grandes manifestations

avaient eu lieu, mais Versailles avec son cœur de

pierre n’avait senti que la Banque en péril; les Francs- .Maçons, le 26 avril, avaient envoyé des deux orients de Paris, une délégation des vénérables et des députés des loges, adhérer à la révolution ; il avait été convenu que le 29, iis iraient en cortège sur les remparts entre le Point-du-Jour etClichy, qu'ils planteraient la bannière de paix, mais que si Versailles refusait cette paix ils prendraient, les armes à la main, parti pour

la Commune.

En effet, le 29 avril au matin, ils allèrent à l’Hôtel' de-Yiile où Félix Pyat, au nom de la Commune pr°' non ça un discours ému et leur remit une bannière.

Ce fut un spectacle comme ceux des rêves que ce défilé étrange.

Aujourd'hui encore il me semble en en parlant, revoir celte file de fantômes allant avec une mise en scène d'un autre âge, dire les paroles de liberté et de paix qui se réaliseront dans l’avenir.

L’impression était grande, il fut beau de voir Fini' mense cortège marchant au bruit de la mitraille comme eu un rythme.

11 y avait les chevaliers Kasbches avec l'écharpe noire frangée d’argent.

Les officiers rose-croix, le cordon rouge au cou, et tant d'insignes symboliques que cela faisait rêver.

Lu tète, marchait une délégation de la Commune avec le vieux lïeslay. Dam ier, et l'hirifocq, délégué des Iran cs*maçon s .

lies bannières étranges passaient, la fusillade, le ca' non, les obus luisaient rage.

ils étaient là six mille représentant cinquante mille

loges.

ce cortège spectral parcourut la rue Saint-Antoine» la Bastille, le boulevard de la Madeleine, et par 1 Arc de Triomphe et l'a' vernie Dauphine, vint sur les fortifications, entre l'armée de Versailles et celle de ta

Commune.

11 y avait des bannières plantées de la porte Maillot à ta porte Bineau; à l'avancée de la porte était la bannière blanche de paix, avec ces mots écrits en lettres

rouges : <f Aimez-vous les uns les autres. » Elle fut trouée de mitraille. Des signes s étaient échangés aux avancées entre les fédérés et l'armée de A ersai lies ; mais ce fut seulement passé cinq heures que cessa le feu; on parlementa et trois délégués francs-maçons se fendirent à Versailles où ils ne purent obtenir que

v ingt-huit heures de trêve.

A leur retour les francs-maçpns publièrent un appel, avec le récit des événements et leur protestation cunli e la profanation de la bannière de paix, adressé à la fédération des francs-maçons et compagnons de

faris.

« Les francs -maçons, disaient-ils, sont des hommes de paix, de Concorde, de fraternité, d’étude, de travail; ils ont toujours lutté contre la tyrannie, le despotisme, l’hypocrisie, l’ignorance.

» Ils défendent sans cesse les faibles courbés sous le joug, contre ceux qui les dominent.

» Leurs adeptes couvrent le mondé : ce sont des philosophes qui ont pour précepte la morale, la justice, le droit.

» Les compagnons sont aussi des hommes qui pensent, réfléchissent et agissent pour le progrès et ['affranchissement de l'humanité.

»> Les francs-maçons et les compagnons sortirent les

uns et les autres de leurs sanctuaires mystérieux nant de la main gauche la branche d’olivier, symbole de la paix, et de la main droite le glaive de la revendication.

» Attendu que les efforts des francs-maçons ont été trois fois repousses par ceux-là mêmes qui ont la prétention de représenter l’ordre, et que leur longue patience est épuisée, tous les francs-maçons et compagnons doivent prendre l’arme vengeresse et crier :

» Frères, debout! que les traîtres et les hypocrites

soient châtiés.

» Le feu, interrompu le 29 à quatre heures de relevée, recommença plus formidable, accompagné de bombes incendiaires, le 30 à 7 h. 45 m. du soir. La trêve n’avait donc duré que 27 h. 45 m.

» Une délégationde francs-maçons placée à la porte Maillot a constaté la profanation de la bannière.

» C’est de Versailles, que sont partis les premier? coups, et un franc-maçon en a été la première victime-

« !,es francs-maçons et compagnons de Paris, fédérés à la date du 2 mai s’adressent à tous ceux qui h’ s connaissent,

» frères en maçonnerie et frères compagnons, nous

n avons plus à prendre d’autre résolution que celle de

combattre et de couvrir de notre égide sacrée le côté du droit.

Sauvons Paris!

Sauvons la France !

Sauvons l'humanité!

» \ ous aurez bien mérité de la patrie universelle, vous aurez assuré le bonheur des peuples pour l’avenir !

» Vive la République! Vivent les Communes de ! rance fédérées avec celle de Parisl

» Paris, 5 mai 1 87 i .

» Pour les francs-maçons, et les délégués compagnons de Paris.

Thirifocq, anc.% vénér.*, de la loge.'.

•P*. E.*. Oral.', de la L.\ E.*. L.\ E.*.

® Classe, trésorier de la fédération, président de la réunion des originaires de P Yonne.

B Paldue, anc.\ vén.*. de la Loge la Ligne droite.

11 Pcschamps. Loge de la Persévérance .

J> J. Remy, de l'or.*, de Paris, or .*. de la Californie.

M J.-B. Parche, de l'or.\ de Paris.

M Le lieaumont, de la Tolérance. w Grande-Lande, orat.*. de Cagneux.

* Lacombe, de l'or.\ de Paris.

® Vincent, de l’or.*, de Paris.

11 Grasset, orat.*. de la Pair, union de Nantes.

B A. Gambier, de la Loge J.- J. Rousseau. Montmo-

rency.

J> Martin, ex-secrét.\ de la Loge Y Harmonie de Paris. n E, Louet, du Chapitre des Vrais amis de Paris.

“ A. Lemaître, des Philadelphes , or.*, de Londres.

onduoer, de la Loge des Acacias .

" Louis Lebeau, de la Loge la Prévoyance.

11 Gonty, de la Loge la Prévoyance . *

>} Emm. Vaillant, de la Loge de Seules.

J> Jean -Baptiste Etin, des Amis triomphants. n Léon Klein, de Y Un ion parfaite de la Persévérance. n Budaillé, des Amis de la Paix.

» Pierre Lachambeaudic,de la Rose du parfait sil ence ,

* Ourand, garant d’amitié de la Loge le R.‘. de~"M3rsei lie.

11 Magdelenas, de la ^Cléme nte A mi tié-emtna pnlife.

>J Mossurenghy, du gr.\ or.*, du Brésil.

Gauche ry, des Hospitaliers de Saint-Ouen.

M Radigue, de Y Etoile polaire.

■w * J fV

» Itudoyer, des /bni* de la pair d’Angoulème. » Rousselet, des Travailleurs de Levallois.

» Les délégués compagnons :

» A incent, dit Poitevin, l'Ami de l’intelligence.

» Cartier, dit Draguignan, ie bien -aimé.

8 Chabannc, dit Nivernais- noble-cœur.

8 Thevenin. dit Nivernais, l’Ami du tour de France. " Dmnnis. dit Gàtinais. le Protecteur du devoir.

» Gaillard, dit Angevin, l’Ami des arts,

» Thomas, dit Poitevin Sans-géue.

» Huflin. dit Comtois, le Fidèle courageux.

» Auriol, dit Carcassonne, C.\ 5L*. I >. * . I).-.

ip

» Franccœur, de Marcilly.

» La Liberté, le Nantais.

» Lassat. la Vertu.

» Lagenais, compagnon chapelier,

» Lyonnais, le Flambeau du devoir.

Yëst-il pas vrai que, comme les symboliques ban nié res, ces noms étranges de Loges ou d'hommes • la llose du parfait silence. l'Etoile polaire, le Garant fl amitié donnent bien à cet épisode le double caractère de passé et d’avenir, de tombe et de berceau qù se mélangent les choses mortes et les choses à naître.

Ces fantômes étaient bien à leur place, entre la réac lion en furie et la révolution cherchant à se lever

Plusieurs combattirent comme ils Pavaient promis et moururen t brave ment.

Souvent, dans les longues nuits de prisons, j'ai revu la longue file des francs -maçon s sur les remparts et j'ai peine à m'imaginer ces croyants à l’avenir, écri * vaut, d'après les histoires à dormir debout de Dianah \aughan, pour avoir une entrevue avec Lucifer.

N’e quittons pas ce chapitre, surtout anecdotiquCî sans parler ci è l'affaire de l'église Saint-Laurent et de celle du couventjle Picpus*

sfugoa

A Saint-Laurent, je ne suis quelle circonstance lit découvrir des squelettes dans une crypte située derr mre le chœur. Cette trou vaille fut rapprochée de bruits ^‘uistrès rapportés par d’anciens habitants du quartier. Un témoin oculaire donna ccüe description.

Le caveau est un hémicycle voûté, ayant eu jour par deux étroits soupiraux, fermés à une époque relativement récente.

Trois entrées, en forme d'arceaux, donnent sur la Cr ypte ; les squelettes y sont sans bière dans de la terre laquelle a été déposée une couche de chaux.

Quatre sont couchés pieds à pieds, neuf autres sur deux rangs, les pieds du premier sur la tête du second.

Les mâchoires sont distendues comme s’ils avaient m-ié dans l’angoisse suprême.

Les tètes, presque toutes penchées de droite à gaumie, ont presque toutes conservé leurs dents.

On inclinait à croire ces inhumations antérieures de beaucoup à notre époque, au temps où l’on enterrait encore dans les églises, quand un entomologiste découvrit |A un insecte qui se nourrit de ligaments : il hc pouvait être resté si longtemps ù jeun.

Quelques noms sont écrits : Cardoin, 1712, Jean Serge, 1714, Valent...., sans date. Dans un enfoncement, un squelette de femme avec des cheveux blonds.

Un petit escalier de pierre est de récente construction (Journal officiel de la Commune.)

Les squelettes ont été photographiés par Etienne Oarjat à la lumière électrique.

L’enquête, commencée avec un grand désir de connaître la vérité, n’était pas achevée quand Versailles ht oublier les squelettes anciens par des cadavres nouvellement couchés sous la chaux vive.

L’allaire du couvent de Picpus est du même ordre de choses.

Je la trouve également clans le Moniteur officiel de la République j sous la Commune, cette appréciation par un témoin oculaire :

« Rien que j’aie toujours cru le catholicisme congréganiste capable de tout, depuis qu’il enlevait a Jeanne d Arc prisonnière ses vêtements de femme afin de 1^' bliger à revêtir des habits d'homme et de pouvoir 1° lui reprocher plus tard, j’avais quelque peine à admet* tre les révélations qui m’étaient apportées sur le couvent de Picpus. Le plus simple était de m’y rendre. je m'y rendis donc.

» J'y lus reçu par le capitaine du bataillon, qui n lC prouva n'avoir, en quoi que ce lût, molesté les soeursn exigeant rien d’elles et ne les considérant pas du tout comme. prisonnières.

w Je n’aurais guère songé qu'à étendre la liberté qui leur était laissée et, si l’une d’elles eût manifesté lu

moindre plainte, je me serais certainement employa pour qu'on y fit droit ; mais, pour les nonnes cloîtrées, mon nom était un épouvantail. L’annonce de mon arrivée parmi elles y sema la terreur.

» Elles déléguèrent, pour me faire les honneurs de rétablissement, une tourière quelconque, bâtie sur p>b'Üs et d une carrure à faire reculer les plus braves.

» Je dois reconnaître que son audace répondait à son développement physique.

» L espèce d’appareil dont j'étais entouré quand ell® se présenta à moi ne l’intimida pas le moins du monde- !A.' 1 débuta même par ces mots, jetés d'un ton hautain qui me plut par l’énergie morale qu’il m’indiquait.

» — Vous avez des questions à me poser, monsieur?

« — Mademoiselle, lui dis-je poliment, bien que L a plus cruelle injure à faire à une sœur soit de I'appele r mademoiselle, des bruits assez lugubres courent sur l 0 régime de votre couvent je tiendrais à m'assurer p ar moi-même qu’ils sont complètement faux. Est-ce q uC

LA COM MC NE

v ous pourriez bien, par exemple, me montrer les es* pècèsde cellules où. m’assure-t-on, sont confinées deux Sr eùrs, que vous soumettez ainsi Aune véritable séquestration arbitraire.

» Elle ne répondit pas et se dirigea silencieusement v ers un coin du jardin où je la suivis.

» L 'une des deux recluses se promenait dans une allée flanquée d’une nonne qui l’exhortait, l'autre tricotait assise sur son lit. lequel tenait toute la cage qui était a claire-voie, et A travers les barreaux de laquelle la bise et la pluie devaient passer avee la plus

grande facilité.

» - Comment demandai-je a cette touriere pendant que. des têtes affairées se dessinaient aux fenêtres du Intiment principal, comment pouvez-vous admettre que des pensionnaires de votre cloître puissent être ainsi enfermées dans une cabane à peine assez salubre, pour élever des lapins.

» — Pardon, fit l'interpellée, elles ne sont pas séquestrées puisqu'elles ont la faculté de se promener.

» — C'est nous, qui vous avons forcées à les faire sortir de leurs boîtes.

» En sœur nous décrocha alors celte réponse, qui uie stupéfia.

. ai

» — C’est leur faute, pourquoi refusent-elles de se conformer A la règle du couvent.

» Ce fut, j’en donne ici ma parole d'honneur, toute sa justification.

* On m’a assuré quelques jours plus tard, que les deux persécutées avaient été délivrées par les fédérés et rendues A leurs familles.

» Je dois constater que l’une des deux, m'avait paru non pas précisément folle. Mais un peu idiote, ou tout au moins idiotiséc.

» Les ferrailles qu’on m’étala sous les yeux, étaient incontestablement étranges, et il était mensonger au

premier chef d'essayer de les faire passer pour des pièces d'orthopédie. S’en servait -on encore, s’en était' on servi quelquefois, étaient-elles employées à l'heure où on nie les montra ou remisées au magasin des accessoires ? Je n'eus, et n’ai pas à me prononcer à ce sujet. Mais comme instruments orthopédiques, ce bricà-brac était inacceptable.

»]I. Rociiefout. »

Qui suit s'il ne faudrait pas chercher à MontjuicJo où les épaves des tortures ont été exhumées et remises en usage aujourd'hui, si ce n'est pas à ùes usages semblables que servirent les objets étranges du couvent de Picpus.

Le fanatisme religieux ne conduit-il pas en ce m°' ment même une secte d’illuminés de üussie, Lise faire murer vivants, dans leurs tombes?

f Jui sait si les bizarres instruments ne servaient p 115 pour torturer les religieuses d’une foi chancelante» dans le but de leur faire gagner le paradis ?

Oui sait si celles que le délire mystique prenait np s'en servaient pas pour se torturer elles-mêmes?

Ceux qui ont chanté dans les églises sombres, aux lueurs p;\les des cierges, où l'orgue roule des Ilots d’ondes sonores, qui vous emportent dans d’âpres nuages d encens ; ceux-là, savent qu'à ces heures- il semble que la voix bat des ailes en montant, qu’elle n'est ph lS dans votre poitrine, et que vous-même vous l'écoutez-

Oui sait où conduisent des sensations de ce genre à

chaque jour répétées, sans que la raison vous ait dit : tout ce qui peut prendre un être, harmonie, mise en scène, parfums, est une impression du temps futur de l'humanité où les sens seront plus puissants, où i! y

aura d'autres. Mais cette impression en l’entourant de superstitions devient grossière, elle entraîne en aT' rière au lieu de porter en avant.

Comme iî v a l'ivresse du sang, Ü . l’ivresse mys-

tique de l’ombré, et dans toutes le? i\ resses se font de Monstrueuses choses.

Ce jour où Montjuick démoli se i a fouillé jusqu en Ses entrailles, combien tle tètes de morts auront comme celles de l’église Sâint-Laureiit, leurs orbites vides tournées du côté d’où elles espéraient revoir le jour! Elle sera venue alors la vraie lumière, la science

Page 1