LA COM AI U K K
— Que pensez- vous? me demanda lun de ceux qui flous conduisaient.
— Je regarde 1 lui dis-je.
Tout à. coup on nous lit remonter, nous reprîmes flotre marche, puis il y eut un assez long repos, nous Allions à Versailles.
hn effet nous arrivons dans cette ville, des nuées de petits crevés nous environnent hurlant comme des bandes de loups, quelques-uns tirent sur nous, un camarade Pi‘ès de moi a la mâchoire fracassée.
Je dois cette justice aux cavaliers qu’ils repoussèr ‘ent au large ces imbéciles et les drùlesses qui les
accompagnaient.
-Nous dépassons Versailles, on marche encore, puis v oilà une hauteur, un mur crénelé, c’est Satorv.
mJ
La pluie tombait si fort qu’il semblait marcher dans
l’eau.
Devant la petite montée on nous crie : montez, comme à l’assaut des buttes! et nous montons comme au pas de charge que marquaient au loin, les coups de canon.
On braque les mitrailleuses, nous avançons toujours.
I ne pauvre vieille arrêtée parle qu’on avait fusillé Sûn mari, et qu’il avait fallu traîner pour qu’elle ne l’cstâ* pas en arrière où elle aurait été assommée ou fusillée suivant l'ordre donné s'effarait et allait crier, lorsque j'eus l’idée de lui dire*: vous n’allez pas faire de bêtisés, c'est la coutume qu’on braque les mitrailleuses °n entrant dans un fort. K! le me crut. Nous pouvions être tranquilles, il n'y aurait pas d’autre cia que celui de : vive la Commune!
Alors on retira les mitrailleuses Mes compagnons de captivité furent joints aux autres fédérés couchés sous la pluie dans la boue de la cour, la vieille envoyée à « infirmer ir icela paraissait singulier, "qu'il y eût une infirmerie dans ce lieu, qui ne ressemblait qu'i un abattoir). Et moi. après avoir dit : ce n'est pas la peine de
fouiller celle-là, on la fusillera demain matin, on nie fit monter dans une petite pièce près du grenier à fourrages, où se trouvaient déjà quelques femmes arrêtées; madame Mil lière parce q a on avait fusillé son mari, mesdames Dereure et Barois parce qu'on croyait avoir fusillé les leurs; Malvina Poulain, Mariani, Beatrix, Excollons et sa mère parce qu’elles avaient servi la Commune, une vieille religieuse po ir avoir donné à boire à des fédérés qui allaient mourir.
Deux ou trois autres qui ne savaient pas pourquoi Cune d'elles même ignorait si elle était arrêtée par l ;l Commune ou par Versailles.
A l'extrémité opposée do la pièce était un autre groupe de femmes mises avec nous afin de pouvoir dire qu'elle» étaient des nôtres; de mon côté j’assurais pour rendre la pareille, qu’elles étaient des femmes d'officiers de Versailles.
Ces malheureuses se servaient pour leurs ablutions» plus étranges que celles du docteur Grenier, des deux bidons d'eau jaunâtre, prise à la mare de la cour, ^ quon mettait là pour boire.
Dans cette mare les vainqueurs lavaient leurs main 5 sanglantes, et faisaient leurs ordures.
Les bords charriaient une écume rose,
('"était près de cette mare que je songeais à ces hommes, qui jadis nous appelaient leurs chers enfants, et que l'alTolement du pouvoir faisait des étrangleurs de la Révolution.
Pelletai! t lui, s était retiré avant la tuerie.
Pendant la nuit, Excoffons et sa mère avaient tiré
de leurs poches des bas secs en place des miens q tl1 étaient trempés, elles m’avaient fait ôter ma jupe q ul dégouttait d’eau et m'en avait donné une. Je me répro* chais d'être si à mon aise pendant que mes compagnons de route étaient sous la pluie. Nous étions couchées à terre sur le plancher, et tout en mettant
cn parcelles impalpables les papiers qu’Excoflbns et In oi nous avions dans nos poches» je fus assez heureuse Pour donner à madame Dereurè et à madame liarois f| es nouvelles de leurs maris, qu'elles croyaient morts;
les avais vus depuis, la pauvre madame minière, il n’y avait rien à lui dire. Le matin, on nous distribua >d chacune un morceau de pain du siège» et on me dit que je serais exécutée le lendemain seulement ; comme 1 ‘ vous plaira! répondis -je.
Les jours passèrent. La Commune était morte depuis *°ogtemps. Nous avions entendu le dernier coup de C;, non de son agonie, le dimanche 28. Nous avions vu Priver un convoi de femmes et d’enfants, qu'on ‘envoya à Versailles, Satory él;ml trop plein, sauf quelques-unes des femmes, les plus coupables qu’ou * a issa avec nous. C’étaient des cnntinières de la Commune.
On ne peut rien imaginer de plus horrible que les huits de Satory. On pouvait entrevoir par une fenêtre 1 laquelle il était défendu de regarder, sous peine de m ort, (mais ce n’était pas la peine de se gêner) des c boses comme on n’en vit jamais.
Sous la pluie intense où de temps à autre, ù la lueur d'une lanterne qu’on élevait, les corps couchés dans * a boue apparaissaient, sous formes de sillons ou de *l fJ ts immobiles s’il se produisait un mouvement dans * épouvantable étendue sur laquelle ruisselait l’eau. On entendait le petit bruit sec des fusils, on voyait ‘‘es lueurs et les balles s’égrenaient dans le tas, tuaient hasard.
D’autres fois, on appelait des noms, des hommes se levaient et suivaient une lanterne qu’on portait en a vant, les prisonniers portant sur l’épaule la pelle et ‘ a pioche pour faire leurs fosses, qu’ils creusaient r -Ux- mêmes, puis suivaient des soldais, le peloton [ 1 exécution.
LA. COM MU N K
Le cortège funèbre passait, on entendait des détonations, c'était fini pour cette nuit-là.
Un matin, on m’appelle, nous nous serrons la maie» croyant ne plus nous revoir; je n'allai pas loin, seu e ment jusqu'à un cabinet, sur le carré de la porte. homme y était assis, devant une petite table, il cou' menra à m'interroger :
— Où étiez -vous le 14 août? me demanda- t-il- Méchamment, je me lis expliquer ce qui avait tli
lieu te 14 août, après quoi je lui dis : — Ah ! 1 atlab e de la Villetle! j’étais devant la caserne des pompim J” Il écrivait jusque-là, assez poli, je lui répond n> ' mon cité avec une grande douceur, m'amusant une écolière qui peut faire une bonne malice.
— Et à l’enterrement de Victor Noir, vous v me dit-il.
Ses joues commençaient à se colorer.
— Oui, répondis- je. .
— Et le 34 octobre, et le 22 janvier? devant l'IIùtc -
de Ville.
— Qu'avez- voit s fait pendant la Commune?
— J’étais aux compagnies de marche.
il avait de plus en plus rougi de colère, alors éci a
sant sa plume sur le papier, il dit :
— dette femme à Versailles! .
Toutes furent interrogées, et les unes avant servi Commune, les autres étant femmes de fusillés- on non envoya à Versailles.
Notre file comprenait encore une ou deux de figurantes, que nous avions rencontrées à Satod' qui là encore étaient ensemble, mats se tenant mie' 1 *
On avait besoin, m’avait dit celui qui interrogeai ?
faire voir au grand jour les crimes de la Commun® d'est pourquoi nous devions, à la prison des dh <l1 tiers, retrouver certain membre de ces mal heureuse, J Sur le chemin de Satory à Versailles, une femme
OllO
fureur» dont la bouche restait ouverte pour laisser passer les flots d'insultes quelle vomissait sur nous, cherchait à nous sauter à. la gorge; on lui avait dit Que nous avions tué sa sœur; tout à coup, elle jette lin cri, une prisonnière arrêtée par hasard en jette un autre : c'était sa sœur! que depuis plusieurs jours elle avait vainement cherchée. Pardon, pardon, nous criaitelle en s'éloignant sons les rebuffades des soldats.
ÏVoys arrivons à la prison des Chantiers, on entre Par une porte dont la partie supérieure est à clairev °îe ? dans une grande cour, de là, dans une première salie où sont grand nombre d’enfants prisonniers; par une échelle et un trou carré- nous montons dans la salle supérieure; c’est la notre, la prison des femmes. Un second escalier de bois, en face du premier, conduit à l'instruction, qui est faite par le capitaine Briot.
Nous trouvons à la prison des Chantiers et toujours, les figurantes mises à dessein parmi nous.
Les Chantiers^ surtout en ces premiers temps, hélaient pats une prison commode.
Le jour, si on voulait s’asseoir, il fallait que ce fût à terre; les bancs ne vinrent que longtemps après; c eux de la cour furent mis à propos, je crois, de nos Photographies par Appert, photographies vendues à l’étranger et illustrant un volume historique où elles furent gravées avec cette légende : pétroleuses et femmes chantantes, nos noms de chaque côté étaient sur celle d Appert rassurant nos familles.
Au bout de quinze jours ou trois semaines- on nous
donna une botte de paille pour deux, nous avions ■■
jusque-là couché comme à Satorv sur le plancher. Ou ajouta au pain du siège, notre seule nourriture jusquelà, une boite de conserves pour quatre.
— Est-ce que Versailles commencerait à avoir peur? pensions-nous, étonnés de cette profusion soudaine.
Mais de nouvelles prisonnières arrivant chaque jour.
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nous disaient : la terreur est plus forte que jamais- II y avait tant de morts dans les prisons qu’on avait craint trop de nouveaux cadavres.
La nuit au-dessus de cette morgue que faisaient no» corps, voletaient au vent qui glissait de tous côtés, les châles ou autres guenilles suspendues à des ficelles au-dessus de nos tôles et qui. aux lueurs fumeuses des lampes, placées aux deux extrémités de la pièce, pré 3 des factionnaires, prenaient des euvolements d'ades d’oiseaux.
Les haillons qu’on quittait pour dormir de peur de les abîmer davantage, étaient les seuls habillements qu’on prtt avoir. Impossible aussi bien d’en mettre d'autres, en eût-on eus; il était également inipossil l e d'en changer devant les soldats allant et venant, app c ' lant les misérables que, malgré nos récriminations, on laissait toujours avec nous.
Un ne dormait guère, grâce à la vermine qui s’était mise de la partie, mais cette morgue prenait à l aub e des effets de moissons. Les épis écrasés et vides des maigres bottes de paille, se doraient brillant connu 0 un champ d’astres.
Quand môme, on causait, on riait, ayant par 1°* nouvelles arrivantes des nouvelles des siens.
Par les rares qui sortaient en non -lieu, on pouvait faire faire quelques commissions; j’avais pu faire dira à ma mère que je nie portais parfaitement et q llC j’étais très bien, mais elle se renseigna ailleurs» n ? me croyant plus.
Sur le plancher serpentaient de petits filets argenté»» formant des courants entre de véritables lacs, grand» comme des fourmilières et remplis comme les ruissfi" lets d’un fourmillement nacré.
• '/étaient des poux! énormes, au dos hérissé et un peu bombé, quelque chose de pareil A des sangl* elS qui auraient eu la taille d’une toute petite mouche; ’
LA COM MU ME
y avait tant qu’on entendait le fourmillement. Les Prestations par hasard ne manquaient pas : une sourdepUetlc passa là quelques semaines pour avoir crié : Ÿ*ve la Commune!
y ne femme de quatre-vingts ans, paralysée des deux J fl mhes, pour avoir fait des barricades.
Une autre, déjà vieille, type de l’Age de pierre, métange de ruse et de naïveté, tourna pendant trois jours PtLour du trou de l’escalier, un panier à un bras, un Parapluie sous l’autre.
U y avait dans ce panier quelques exemplaires d’une chanson composée par son maître* un homme de lettres , disait-elle. Elle vendait pour leur avoir du pain cette chanson, qu'on avait crue à ia gloire de la Commune: Gâtait à la gloire de Versailles! la bonne femme avait cte coffrée et le vieux attendait depuis ce temps-là.
U abord, on prétendit que nous disions cela par méchanceté. alors j’emportai à l'instruction un des exemplaires de la chanson, cela commençait ainsi :
beaux messieurs de Versailles, entrez dedans Paris!
h n’y avait pas moyen de nier, c'était imprimé; ils Paient jeté là leurs derniers sous, dans l'espoir de les
doubler.
1 )n se rendit à l’évidence; la vieille heureuse allait descendre l'escalier avec son panier et son parapluie, elle s’arrêta et dit croyant nous flatter : si la Commune Paii ga gné. nous aurions mis :
, «eaux messieurs de Paris, entrez dedans Versailles!
olle devait collaborer avec son maître.
•. y ne autre joyeuselé des Chantiers était de voir le dimanche parmi les dndesses qui venaient avec des officiers, quelques bourgeoises curieuses et badaudes, Gainant la queue de leurs robes dans les fourmilières dont j’ai parlé. L’une d’elles, de superbe profil grec-
mais posant Lrop, nie demanda d’un ton fort poli si J* savais bien lire! — i’n peu, lui dis-je. — Alors je valS vous laisser un livre pour vous entretenir avec ; Jw 11,
— baissez-moi plutôt le journal qui passe dans voir? poche, lui dis-je, le bon Dieu est trop versaülais.
Elle tourna le dos, mais je vis dans sa main, den‘iè lC son dos, le journal qu'elle me tendait.
Elle n’était vraiment pas si bête, ni si mala que j’aurais cru !
Un journal ! le Fh/aro! nous allons apprendre 1303 crimes, et surtouL voir s’il v a des amis arrêtés.
On le glisse de main et main, car On ne peut p aS lire eu ce moment; c’est la visite, mais nous savo * 3 qu’il y a un journal. - b
En attendant, ayant trouvé un morceau de charbon
je fais au mur les caricatures des visiteurs, assez ro * semblantes pour les rendre furieux.
Mes crimes s'entassaient ; j'avais de plus écrit - 111
ce même mur que nous réclamions d'être séparées dames versaîllaises mises avec nous pour salir la Coi* 1 mune. . il-.
J'avais, en troisième lieu, jeté à la tête d’un r ûll J darme qui voulait me la prendre, une bouteille de c :,b passée par ma mère à travers les claires-voies de ,i p >rte de la cour, et que j’eusse voulu ne laisser p re dre que quand la pauvre femme ciU été partie.
Appelée près du capitaine Briot, j’avais mis le eut' 1 ble à ces attentats en disant : je regrette d'avoir ainsi envers un pauvre homme, mais il ne se pas là d'officier.
1 f . ulg
Pomme jé n étais pas la seule à me rendre coupon de tant de forfaits, or. fit la liste des plus mau les meneuses, comme on dit.
Depuis mon incarcération, on me demandait si .1 vais des parents à Paris, et afin qu'ils ne fussent p ,u arrêtés, je répondais invariablement : je n’en ai P* 13 '
-ait
Un jour, après celte même question et à celte même pon se . le capitaine lîriot ine dit : — Hous n avez pas
ê oncle?
— Non, lui dis-je encore. Mais comme il avait tiré la lettre de i 'enveloppe, je voyais de côté, étant debout
Près du bureau. Mon oncle était arrêté, mais ne voulait
Pas que je change en rien la façon dont j agirais, c °mme s'il ne l’était pas.
Mes deux cousins. D adieux el Laurent, étaient ar-
ï’êtéf également, le premier avait quatre petits enfants. — Vous voyez bien, dis-je à lîriot, que j'avais raison nier ma famille, puisqu'on arrête ious les nôtres. La mère d’KxcofTons nous appela un jour près d’elle à une dizaine; on s'assit par terre et avec mille prédations pour ne pas attirer l'attention, elle nous montr a des cartes (chose prohibée) et rangées d une cor- * l ine manière.
line arrivante, mal fouillée sans doute, lui avait fait cadeau.
-—.le n'y crois pas plus que cela, dit-elle, mais c'est Une drôle de chose.
Quelle terrible revanche de la Commune sur l’armee, k magistrature, une victoire populaire ! Et lisant dans Si pensée l)ieu plus que sur les cartes elle disait : ^ ms longtemps, longtemps, comme ce sera terrible ;
A ce moment on commença à appeler les p/as mmt - Vft ises, pour les envoyer à la correction de Versailles.
Michel Louise !
Gorget Victoriue !
Ch. ï-'élicic !
Papaaotne Eulalie!
A ce nom, celui qui appelait gonflait sa voix, la pauvre Cille n était pas même parenté du 'célèbre l*a- I J! ‘voinc, mais cela faisait bien dans le tableau. Nous étions quarante. Le lieutenant Marcéron, pour inuu-
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gurer sa prise de direction de la prison des Chantiers» commençait par cette exécution.
il pleuvait par torrents, nous attendions en ligne dan 5
la cour, Marceron vint s'excuser, s'adressant à moi q ul passais pour la plus mauvaise, je lui dis que de la part de Versailles nous le préférions ainsi.
A la correction le régime des 40 plus mauvaises trouva singulièrement adouci, on nous donna des bain 5 et du linge, on put voir ses parents.
Marceron n'y gagna que de changer de visages, ! e = prisonnières qui nous succédaient se révoltant comn ,e nous, elles durent même le faire davantage puisqn b se mit à frapper les enfants à coups de cordes, cc q ll ° les prédécesseurs n avaient pas fait.
Le petit Han vie r entre autres, âgé d'une douzaine d’années, fut frappé parce qu’il ne voulait pas dénom' er la retraite de son père ; — de ne la sais pas, dit-il» mais si je la connaissais je ne vous le dirais pas.
Les pauvres femmes qui étaient devenues ou devc* naient folles, ne furent pas non plus négligéesnouvelles prisonnières les soignaient comme nous en avions l'habitude, sans se troubler de leurs crisd'épouvante. Elles voyaient partout et sans cesse les horrible 5 scènes qui leur avaient, fait perdre la raison : il fallait les l’aire manger comme de petits enfants.
Cn jour les malheureuses femmes furent emmenée 5 dans des maisons d 'aliénés, disait-on.
Mesdames Jlardouin et Cadolle ont écrit l’épouvantable histoire de la prison des Chantiers suus le 1 ieu tenant Marceron.
En cet endroit naquit la petite Leblanc qui devait faire avec nous quelques mois plus tard, dans les bra 5 de sa mère le voyage de Calédonie sur un navire l’Etat la frégate la Virginie.
La prison des Chantiers fut a fin de l'année at buée aux hommes. Toutes les maisons de détention