DANS LES MERS POLAIRES
La neige tombe, ic flot roule,
L’air est glacé. Je ciel est noir,
Le vaisseau craque sous la houle El le matin se môle au soir.
Formant une ronde pesante.
Les marins dansent en chantant :
| Comme un orgue à la voix tonnante,
Dans les voiles souffle le vent.
De peur que Je froid ne les gagne, Us disent au pôle glacé Un air des landes de Bretagne,
I n vieux bardil du temps passé.
El h: bruit du vent dans les voiles, Cet air si naïf et si vieux,
La neige, le cie) sans étoiles,
De larmes emplissent les yeux.
Cet air esL-il un chant magique?
Pour attendrir ainsi 3 e cœur,
Non, c’est un souffle d’Armorique,
Tout rempli de genêts en fleur.
Et c'est le vent des mers polaires,
Tonnant dans ses trompes d’airain Les nouveaux bardits populaires,
De la légende de demain.
Sur la Virginie. L. Michel*
.le n'étais pas la seule à ri ire comme l’idée m'eri venait en dessin ou en vers, Pimpression des régions que no 11 * traversions. Roche fort m’envoya un jour ceux q ul suivent dont j’eus un double plaisir, parce que c’éla'J la preuve qu’il avait encore la force d’écrire mal» re
le mai de mer.
A MA VOISINE DE T II JD OltlJ ARRIÈRE
<( J’ai dit à Louise Michel Nous traversons pluie et soleil,
Sous le cap de Bonne Espérance,
Nous serons bientôt tous là-bas.
Eh bien, je ne m'aperçois pas Que nous ayons quille 3 a France.
» Avant d’entrer au souffre amer
Avions-nous moins le mal de mer?
Mêmes efforts sous d’autres causes Quand mon cœur saule à chaque bond,
J’entends le pays qui répond :
Et moi suis-je donc sur des roses ?
» Non loin du pôle 011 nous passons,
Nous nous heurtons à des glaçons Poussés par la vitesse acquise,
Je songe alors à nos vainqueurs.
Ne savons-nous pas que leurs cœurs Sont aussi durs que la banquise ?
la COMMUNE 355
» Le phoque entrevu ce matin M’a rappelé dans le lointain,
Le clianve Bouher aux mains grasses,
El ces rdiuins qu'on a pêehés Semblaient des membres détachés De la commission des grâces.
» Le jour, jour de grandes chaleurs,
Où l’on déploya les couleurs l)e l’arliinon à In misaine,
Je crus, dois-je m’en excuser, ■
Voir Versailles se pavoiser Pour l’acquittement de Bazaine.
» .Nous allons voir sur d’autres bords Les faibles mangés par les iorts.
Tout comme le prêchant nos codes La loi, c’est malheur au vaincu.
J’en étais déjà convaincu Avant d’aller aux antipodes.
» Nous avons, êtres imprudents.
Bravé bien d'autres coups de dents,
Car ceux dont la main s’est rougie Dans les massacres de Karnak, Donneraient au plus vieux Kanak Des leçons d'anthropophagie.
» Ira-t-on comparer jamais
L'osa ge qui se fait des mets
Des corps morts trouvés dans 1rs havres
A ces amis de feu César
HL
Qui pour le moindre Balthazar S’offrent trente mille cadavres.
» L’osage, on ne peut le nier.
Assouvit sur son prisonnier Des fringales souvent fort vives.
Mais avant de le cuire à point,
Il lui procure un embonpoint tjui fait honneur à ses convives.
Là COMMUNE
» Je connais un Pantagruel
Non moins avide et {dus cruel-
Les enta ni s, tes vieil lards, les femmes
Que tu guettes pour Km dîner,
Avant de les assassiner O Mac-Mahon, tu les affames.
» Puisque le vaisseau de IV) al Vogue ci<‘ crime en attentat Hans une mer d’ignominie, Puisque c'est là l’ordre moral.
Saluons l’océan austral
Et restons sur la Virginie.
w Il y fait trop chaud ou trop froid.
Je ne prétends pas qu’elle soit Précisé ment hdspi t al i è re Quand on inarche dans le erésil Près d’un soldat dont le fusil Menace Lavant et. Larrière.
» Ce mât qu’un grain lait incliner,
Le vent peut le déraciner,
Le îlot peut envahir la cale.
Mais ces dues déteints et pâlis,
Crois-tu qu’ils n’aient aucun roulis Sur leur trône de chrvsoeale?
» Que nous soyons rêveurs ou fous,
Nous allons tout droit devant nous.
Tandis, et c’est ce qui console,
Qu’à les regarder s’agiter,
On devine à n’en pas douter Qu’ils ont détraqué leur boussole.
» Nous pouvons sombrer en chemin.
Mais je prévois qu’avant demain,
Sans me donner pour un oracle Leur sort sera peu différent .
Qui veut délier les courants,
Est emporté par la débâcle. »
Henri JRôchefôrt.
Novembre 1873, à bord de la Virginie.
Combien «le lettres et de vers lurent échangés sur la Virginie, car la défense de correspondre quand on est si près — ne compte pas.
ü y avait des récits simples et grands, de bien des déportés, des vers dont la pensée, sous une forme a l»rupjte était superbe.
Une dédicace écrite par un camarade trop zélé projetant, sur le premier feuillet d’une Bible avait un ÏWum de myrrhe : j’ai gardé la dédicace, mais envoyé Par dessus bord la lïible, aux requins.
Tous ces fragments, à part les vers de Rochefort, ^trouvés entre les feuillets d'un livre ont disparu dans l f, S perquisitions, après le retour de Calédonie.
Ceux que je lui envoyai ne me sont pas restés non Plus; je cite le fragment dans le voyage.
a noitD de la Virginie.
Voyez des vagues aux étoiles Poindre ces errantes blancheurs.
Des flottes sont à pleines voiles Dans les immenses profondeurs :
Dans les deux des flottes de mondes.
Sur les (lots les facéties blondes De phosphorescentes lueurs.
Et les flottantes étincelles,
Et les mondes au loin perdus Brillent ainsi que des prunelles' Partout vibrent des sons confus.
Au seuil des légendes nouvelles Le coq gaulois frappe ses ailes Au guy Pau neuf Broun us Brennus.
L'aspect de ces gouffres enivre.
Plus liant, ù flots, plus fort, o vents I Il de vient trop cher de vivre, faut ici les songes sont grands.
Il vaudrai! Lien mieux ne plus être El s’abîmer pour disparaître Dans le creuset des éléments.
Enflez les voiles, ù tempêtes Plus haut, 0 flots, plus fort, o vent!
Que réelair brille sur nos têtes.
Navire en avant, eu avant!
Pourquoi ces brises monotones?
Ouvrez vos ailes, ê cyclones,
Traversons l’abîme béant.
A bord de la Virginie, 14 septembre 73.
J’ai raconté bien des fois comment pendant le voy&S® de Calédonie je devins anarchiste.
Cuire deux éclaircies de calme où elle ne se trouvait pas trop mal, je faisais part à madame Lemel de nia pensée sur l'impossibilité que n’importe quels hommes au pouvoir pussent jamais Caire autre chose que coin* mettre des crimes, s’ils sont faibles ou égoïstes; êtJ’ 6 annihilés s'ils sont dévoués et énergiques: elle répondit : « C’est aussi ce que je pense! » J'ava lS beaucoup de confiance en la rectitude de son esprit» et son approbation me fit grand plaisir.
La chose la plus cruelle que j’aie vue sur la Virgin^' fut le long et épouvantable supplice qu’on fait subi** aux albatros, qui aux environs du Cap de Donne-L^' pë rance venaient par troupeaux autour du navire Après les avoir pèches à l'hameçon, on les suspend p aI les pieds pour qu’ils meurent sans tacher la blanche 111 de leurs plumes. Pauvres moutons du Cap! que tristement et longtemps ils soulevaient la tète, arrondissant le plus qu’ils pouvaient leurs cous de cygnes afin prolonger la misérable agonie qu’on lisait dans l’épou' vante de leurs j*eux aux cils noirs.
Je n’avais rien vu encore d’aussi beau que la m eI furieuse du Cap, les courants déchaînés des flots et fi [1 vent. Le navire, plongeant dans les abîmes, montait
SUr la crête des vagues qui le battaient en brèche. La Vieille frégate que pour nous on avait remise à flots, nu-brisée, se plaignait, craquait comme si elle allait s ouvrir; s'en allant à cape sècfie comme un squelette *te navire, et debout pareille à un fantôme, son mât de IJîfkine plongé dans le gouffre.
Enfin la Nouvelle Calédonie fut en vue,
Lar la plus étroite des brèches de la double ceinture corail, la plus accessible, nous entrons dans la baie Nouméa.
Là, comme à Homo, sept collines bleuâtres, sous le c te] <p an bleu intense; plus loin, le Mont-d’Or, tout Cr evassé de rouge terre aurifère, ihirtout des montagnes, aux cimes arides, aux gorges
ür rachées, liéantes d’un cataclysrné récent; l'une des Montagnes a été partagée en deux, elle forme un V ? 0n t les deux branches, en se réunissant, feraient renrer dans l'alvéole les rochers qui pendent d'un côté * demi -arrachés, tandis que leur place est vide de
au t re .
' Comme on cherche toujours bêtement à faire aux tertmies un sort à pari, on voulait nous envoyer à ®° u rail, sous prétexte que la situation y est meilleure; toais pour cela même nous protestons énergiquement G ! avec succès.
Si les nôtres sont plus malheureux â la presqu'île ^ucos, nous voulons être avec eux!
Enfin nous sommes conduites à la presqu'île sur la ^haloupe de la Virginie; tout autre transport ne nous Aspire nulle confiance, le commandant l'a compris; ‘■t sur sa parole seulement nous consentons à quitter te Virginie. Nous avions fait le projet, madame Lemel f ‘ t moi, de nous jeter à la mer si on s’obstinait à nous teire conduire à lïourail, et d’autres, je crois, l'eussent teit aussi.
Les hommes, débarqués depuis plusieurs jours, nous
SfïO
J > À COMMUNE
attendaient sur le rivage avec les premiers arrivés*
Nous trouvons là le père Malezieux, ce vieux de j ü,D dont la tonique, au 22 janvier, avait été criblée d e balles.
Laçour, celui qui, à Neuilly, était si furieux cèntf 0 moi à cause de l'orgue.
Il va, chez le cantinier, un beau et intelligent cans*
que qui (pour apprendre ce que savent les blancs s'est fait garçon cantinier.
Nous retrouvons Cipriani, lia va. Bauer. Le P (,, ° Croiset, de Pétat-major de Pombrowski, notre ancic 1 ami Collot, Olivier Pain, Grousset, Caulet île Tailb ac > Grenet, Burlot du comité de vigilance, Churbonneau- Fabre, Champy, une foule d’amis un peu de partout» des groupes Blanquisles, de la Gorderie du Temple des compagnies de marche. Rqchefort, Place, tous ceuv de la Virginie sont cases chez les premiers arrivés.
Nous avions reçu un premier courrier sur la 1 ginie, il nous parvint intact ; le commandant nous fi* même constater que nos lettres n’avaient point <'t c ouvertes ; les marins, disait-il, n’étant pas des policier 3 A la presqu’île Ducos, on recommença à visiter correspondances. Ne demandez plus jamais une long 111 ’ lettre à ceux qui, pendant des années, ont écrit ain sl à lettre ouverte.
Je songeais, en débarquant à la presqu’île, à l’un de mes plus anciens amis, Verdure. — Ou donc est V’ 1 ’' dure? demandai -je, étonnée de ne pas le voir avec l eS autres; il était mort.
Les correspondances restant naturellement trois et quatre mois en chemin, avaient été longtemps à sC régulariser. Verdure ne recevant de lettres de pe f ' sonne, prit un chagrin dont il mourut : un paquet de lettres qui lui avaient été adressées, arriva quelqj lcS ’ jours après sa mort.
Cne fois les courriers régularisés, on pouvait avoii
y ut
,llt bout cio six à huit mois, une réponse à chaque letil y avait un courrier tous les mois, mais ce qu'on devait en avait trois ou quatre de date.
Et pourtant, quelle joie que l’arrivée du courrier! montait à la hâte la petite butte au-dessus de la- Çuelle était la maison du vaguemestre, près de la prî- SfJI L et comme un trésor on emportait les lettres.
Quand elles avaient été, au départ, en retard d'un ou d'une heure, il fallait attendre au mois suivant.
Ees déportés avaient fait fête â Kochcfort et â nous. Codant huit jours, on se promena dans la presqu’île ^mme en partie de plaisir; il y eut ensuite, chez mchefort, c’est-â-dire chez lirousset et Pain, où sa chambre en torchis avait été préparée, un dîner baouini vint en chapeau â haute forme, ce qui don- ,ia ïf une touché burlesque à son profit de sauvage; il chanta, de cette voix grêle des canaques, une chanson pays de IJfon, avec les quarts de tons étranges, plus tard il voulut bien me dicter.
ou