‹ Louis Michel La Commune 1898Chapitre 63 sur 68 · A FÉE N DI G E · texte numérisé non relu

A FÉE N DI G E

qu’il promena comme un trophée triomphal. Là-dessus, le féroce Yinoy s éloigna et nous reprîmes notre mar~ che douloureuse et humiliante, tantôt marchant, tan* i tôt courant, au gré de nos conducteurs littéralement abreuvés d'indignités jusqu’à notre arrivée à Vcr- ‘ sailles.

» Ici la plume nous tombe des mains. Il est, en effet, impossible de décrire l'accueil que nous reçûmes dans la cité des ruraux. Cela dépasse en ignominie tout ce qu’il est possible d'imaginer, bousculés, foulés aux pieds à coups de poings, à coups de bâton au milieu des huées et des vociférations, on nous fit faire deux fois le tour de la ville en calculant les haltes à des-

sein pour nous exposer d’autant mieux aux atrocités d'une population de mouchards et de policiers qui bordaient des deux côtés les rues que nous traversions.

» On nous mena d'abord devant le dépôt de cavalerie où nous fîmes une halte d'au moins vingt minutes. La

1 foule nous arrachait nos couvertures, nos képis, nos bidons. Enfin rien n’échappait à la rage de ces énergumènes, ivres de haine et de vengeance. On nous traitait de voleurs, de brigands, d’assassins, de canailles, etc. De là nous allâmes à la caserne des gardes ! de Paris.

» On nous fit entrer dans la cour où nous trouvâmes ces messieurs qui nous reçurent par une horrible bordée d’injures infâmes et qui, sur l’ordre de leurs chefs, armèrent bruyamment leurs chasse-pots, nous disant 1 avec force rires qu’ils allaient nous fusiller tous comme des chiens. C’est au milieu de l’escorte de cette vile soldatesque que nous primes Je chemin de Satory. où on nous enferma au nombre de 1685 dans un magasin à fourrages, épuisés de fatigue et de besoin, dans l'impossibilité de nous coucher tellement nous étions serrés les uns contre les autres; nous passâmes là deux nuits et deux jours debout, nous relevant à tour de rôle pour

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nous coucher un peu, chacun sur un brin de paille humide, n’ayant d’autre nourriture qu’un peu de pain et de l’eau infecte à boire, que nos gardiens allaient puiser à une mare dans laquelle Us ne se gênaient pas pour faire leurs ordures. C’est épouvantable, mais c’est ainsi.

» Après nous avoir dépouillés de tout, on nous dirigea sur le chemin de fer. de l'Ouest.

» On nous entassa quarante dans des wagons à bestiaux hermétiquement fermés et privés de lumière, nous donnant pour tout potage un peu de biscuit et quelques bidons d'èau. Nous restâmes ainsi jusqu'au samedi malin quatre heures, où nous débarquâmes à Brest au nombre de six cents; les autres prisonniers avaient été dirigés sur différentes prisons. Vainement en route avions -nous supplié nos gardiens de nous donner de l’eau et de Pair, ils restèrent sourds à ijos supplications, nous menaçant de leurs revolvers â la moindre tentative de révolte. Plusieurs d’entre nous étaient devenus fous. Pensez donc ! trente-et-urie heures de chemin de fer, enfermés dans des conditions pareilles. Quoi d ‘étonnant à ces cas de folie*, et n 'est-il pas surprenant qu'il n'en suit pas résulté pour un nombre plus considérable d’entre nous de plus grands malheurs?

» A notre descente du train, on nous embarqua aussitôt. pour le fort de Kelern, où nous sommes toujours internés, privés de toute communication avec le dehors et presque sans nouvelles de nos familles dont les lettres ne nous parviennent que décachetées, exactement comme les nôtres qui ne partent qu’uprès avoir passé par la censure. Confinés dans des casemates humides et couchés sur une méchante paillasse, nous manquons en outre de nourriture et la plupart d’entre nous endurent les souffrances de la faim. Nous n’avons pas même deux gamelles pleines de soupe et à peine une livre

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et demie de pain par jour. En fait de boisson rien que de l'eau,

» Le citoyen Elisée Reclus, bien connu dans le inonde de la science qui se trouve parmi nous, contribue puissamment à nous rendre plus supportable notre triste séjour dans des conférences quotidiennes aussi intéressantes qu'instructives et toujours empreintes au plus haut point de l’idée du droit et de la justice. 11 soutient notre foi républicaine, et plusieurs d'entre nous lui devront de sortir de prison meilleurs qu'ils n’y étaient entrés.

» Qu’il reçoive ici l’expression -de notre gratitude pour ses nobles efforts et de l'estime profonde que nous lui portons. »

La Liberté.

Bruxelles, avril 71.

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