Castille, t. III
2. Ces arrestations ne furent pas maintenues et, d'après M°'d'A- ^oult, Persigny et Laitj' en profilèrent pour gagner Londres aussitôt. Mais Ferrère ne dit jjoint qu'il les y rencontrera ni que Fialin fut auprès du prince quand celui-ci rédigea la seconde lettre. Seraient-ils en ce cas revenus presqu'aussitôt après leur arrivée à Paris? C'est bien rapide. — Voici le texte de Daniel Stern : « MM. Laitj^ et Persigny, arrêtés comme excitateurs de troubles, mais relâchés aussitôt par un gouvernement qui répugnait à toutes les rigueurs, étaient partis pour Londres immédiatement après le vote du i3 juin afin de bien exposer au prince quels en étaient le sens et la portée. Ce vote n'était autre chose, à leur avis, qu'un acte d'opposition à la Commission Executive ; on s'abuserait en y voyant l'expression d'une sympathie pour Louis-Napoléon. La grande majorité de l'Assemblée, disaient les ardents bonapartistes, était encore très décidément républicaine. La droite, à la vérité, semblait prête à l'attaque, mais c'était sous l'inspiration de MM. de Falloux, TlnersetMontaleml>erl, dans un intérêt dynastique. Le prince Louis, entrant dans une Assemblée ainsi disposée, n'y aurait qu'une position secondaire. Il y serait toléré comme peu dangereux, négligé par conséquent. Ou l)ien il engagerait une lutte prématurée et serait vaincu ; ou bien il garderait le silence, resterait confondu dans la foule des représentants et partirait immédiatement tout son prestige. Chacun de ses votes serait commenté, interprété ; il livrerait à ses ennemis mille prétextes. — Louis Bonaparte comprit la justesse de ces avis. Il ne se sentait nul talent oratoire, ni enthousiasme, ni mouvement, rien qui pût «ntraîner une assemblée. Il voyait d'ailleurs le Ilot populaire venir à lui et se grossir de lui-même contre les obstacles. Tout lui conseillait de temporiser. » T. II, p. 333.
et (le prendre la place de son oncle... Allons donc l LEmpire est dans noire histoire une glorieuse parenthèse, mais elle est feiniéc... Laissez venir le prince ; lui-même se charu:cra de vous débarrasser de lui. Il a donné sa mesure ; laissez-le la donner encore. » Tous les penseurs quotidiens sont d'accord sur sa stupidité; selon eux, elle n'admet même pas la discussion. « Le prince Louis-Napoléon, dit le Charivari, entend l'éducation de laig^le et du canard de Barbarie ; c'est royal, mais c'est insuffisant. Parlez-lui d'économie politiciue, d'administration, d'alinéas, de l'air des Laminons, de la première chose venue qui ne se rattache pas à l'éducation de l'aigle et du canard, et vous le collerez immédiatement. » La Réforme est catégorique, elle sait l'avenir : « Son vote le tuera tôt ou tard. » La Vraie République y voit aussi clair, bien qu'elle avoue de légers doutes. La L*atrie est effrayée de sa i)opularité parmi les^ ouvriers et les cultivateurs : « Dans la chaumière et dans l'atelier, l'image du vainqueur d'Austerlitz est religieusement conservée avec la redingote grise de rigueur et le petit chapeau traditionnel. Les enfants entourent la vieille qui fdc sa quenouille et lui disent : Parlez-nous de lui, grand'mère. » C'était ainsi depuis longtemps (i); on s'en apercevait seulement aujourd'hui. Le journal continuait par ces conseils paternels : « N'oubliez pas que sous la redingote grise se cachait le manteau de César et sous le petit chapeau la couronne de l'Empereur. L'Empire est un grand
i.Béranger, exécré des parlcmcnlaires, s'était montré prophète dans ses chansons, nolamnicnt quand il avait écrit :
On parlera de sa ploire, Sons le chainne, bien ionf^lcnips.
L'humble toit, dans rinipianle ans, Ne connaîtra pas d'autre histoire.
poème. Il n'est pas de voix assez puissante pour entonner de nouveau ce chant grandiose dont le bruit sut étouffer jusqu'à la liberté. » D'après la Gazette de V Yonne, le vote s'adresse « plutôt à une idée qu'à un homme ». Le i6 juin, la Vraie République, admettant de moins en moins l'élection, revenait sur elle et disait : « Qui donc a donné le mot d'ordre à huis clos et l'a fait circuler jusque dans les villages ? Qui donc a enrégimenté les paysans de l'Yonne,' de la Mayenne, de la Sarthe, de la Charente et même des électeurs de Paris? Cela ne s'est pas fait en un jour, et personne n'a aperçu la main mystérieuse qui écrivait sur deux cent mille bulletins le nom impérial... De quel côté vient le complot? Ce n'est pas quelque ministre pour conserver son portefeuille sous la présidence du futur Empereur. Serait-ce jNI. Thiers? Napoléon est le seul homme du xix'' siècle qui l'ait empêché de dormir. N'y aurait-il pas moyen de refaire l'Empire et d'être le Richelieu impérial d'un Louis XIII sans valeur politique?... Sitôt là Constitution bâclée, on ferait passer le prince président de la république, conditions réglées à l'avance, M. Thiers, grand vizir et ses amis ministres... » Un journal, et qui ne paraissait pas tirer profit de la leçon qu'il donnait, expliquait tout par une simple citation prise dans les Mémoires de Napoléon : « Lorsqu'une déplorable faiblesse et une versatilité sans fin se manifestent dans les conseils du pouvoir, lorsque, cédant tour à tour à l'influence des partis contraires et vivant au jour le jour sans plan fixe, sans marche assurée, il a donné la mesure de son insuffisance et que les citoyens les plus modérés sont forcés de convenir que l'Etat n'est plus gouverné, lorsqu'enfin, à sa nullité au dedans, l'administration joint le tort le plus grave qu'elle puisse avoir aux yeux d'un peuple fier.
je veux dire l'avilissement au dehors, alors une inquiétude se répand dans la société, le besoin de conservation l'agite et, promenant sur elle-même ses regards, elle semble chercher un homme qui puisse la sauver. Ce génie tulélaire, une nation nombreuse le renferme toujours dans son sein... Que le sauveur impatiemment attendu donne tout à coup un signe d'existence, l'instinct national le désire et l'appelle, les obstacles s'aplanissent devant lui et tout un grand peii[)le volant sur son passage semble dire : « Le voilà ! »
Le peuple de 1848 n'agissait pas autrement. L'ordre est une nécessité, — et il serait peu croyable que l'ensemble des hommes y consentît en se passant de gouvernement ; en admettant que cette éventualité puisse survenir, ce qui ne semble guère prochain, les Français en demeuraient, pour le moment, incapables et ne le voulaient pas essayer. Mais il faut que l'ordre s'adapte exactement aux stricts besoins du i)ays qu'il fertilise, sans quoi il perd le meilleur de sa raison d'être ; l'ordre qui tend — involontairement, d'ailleurs, — au résultat contraire devient l'équivalent du désordre ; il ronge peu à peu, sans le paraître, tel une mine sourde, de plus en plus surélevée, qui cache dans ses flancs l'explosion révolutionnaire. Le peuple, resté en dehors de la politi(|ue, venait de subir un bouleversement grâce à la monarchie parlementaire ; grâce à la république parleuientaire, il sentait qu'il allait en endurer un secoud, plus dangereux, et il essayait de le prévenir à tout prix. Il reconuuençait à vouloir un consul. Louis-Napoléon lui apparaissait bien comme un sauveur. ()uand les orgues de Barbarie et les chanteurs and)ulants roulaient dans les carrefours les nouvelles chansons napoléoidennes, notamment celle d'iùnile Tho-
mas (i), les assistants reprenaient le refrain en chœur comme si leurs voix réunies devaient acquérir une force souveraine et, dépassant le détroit, porter jusqu'au prince :
« Napoléon, rentre dans ta patrie !
Napoléon, sois bon républicain ! » etc.
Le premier pas vers le pouvoir, sans doute même vers l'empire, était fait (2).
Le prince avait eu raison, jusqu'alors, de ne pas écrire. Il pouvait agir d'autant mieux et avec d'autant plus (le force qu'il était sîir de sa popularité désormais. Appelé par le peuple, il lui restait à se faire admettre par l'Assemblée, non pas à la conquérir, car il soupçonnait déjà, sans doute, l'aridité de cette tâche. La lutte au sujet de son élection lavait averti. — Le 14. il rédige la lettre attendue par ses partisans. Le i5, le président de l'Assemblée ouvre ainsi la séance : « Je donne lecture d'une lettre du citoyen Bonaparte », et il lit : « JMonsieur le président, je partais pour me rendre à mon poste lorsque j'apprends que mon élection sert de prétexte à des troubles déplorables et à des erreurs funestes. Je n'ai pas recherché l'honneur d'être représentant du peuple parce que je savais les soupçons injustes dont j'étais l'objet ; je rechercherais encore moins le pouvoir. Si le peuple m'impose des devoirs, je saurai les remplir ; mais je désavoue tous ceux qui me prête-
1. « Emile Thomas, qui entretenait par samèredes relationssuivies avec le parti bonapartiste, favorisa ouvertement dans les ateliers nationaux la candidature du prince et lit placarder une afliche qui proposait ensemble aux électeurs Louis Bonaparte et Emile deGirardin. » Daniel Stcrn, t. II, p. 3i5.