‹ Louis-Napoléon Bonaparte et la Révolution de 1848Chapitre 11 sur 149 · Castille, t. I, p. i6i · texte numérisé non relu

Castille, t. I, p. i6i

participaient au débat dans un même sens, avec des sentiments différents, on arrive à se persuader que la révolution s'est bien faite seule. L'indécision se rencontrait partout, chez les révolutionnaires comme chez les gouvernanls, à la suite du malaise profond entretenu par un pouvoir dont la sagesse avait consisté en une série de retraites. Par-dessus l'ensemble, quelque chose de vague domine. Est-ce une action secrète nettement poursuivie ? Est-ce l'élan qui soulève le peuple à certaines heures où toutes les autres classes de la nation ne savent plus que se terrer dans une défensive avant tout égoïste ?... L'expérience autorise cette affirmation : si les classes dites dirigeantes se tenaient au courant, si la compréhension réelle, et pas seulement apparente, allait de pair avec le pouvoir et la fortune, il n'y aurait jamais de révolutions, le désastre d'une guerre étrangère excepté.

11 manquait à la crise de i848 un événement assez tragique pour la justifier aux yeux des masses, — ce qui semble prouver qu'elle ne possédait pas en ellemême une raison suffisante d'aboutir ; l'illuminisme d'un inconnu ou, simplement, sa fureur momentanée, ou encore, peut-être, l'exploitation de sa foi naïve et la fougue naturelle d'un soldat corse allaient le créer. Telles sont, à moins de révélations (i), les deux pierres à feu d'où jaillit l'étincelle ; s'il y eut un préparateur de la rencontre, ce mystérieux demeure inconnu et il n'est pas possible d'accuser les sociétés secrètes plus que la réaction ; ce qu'on a le droit de dire, étant donnés certains faits et certaines mises en

1. On songe ici malgré tout, malgré soi, au mot de Disraeli, placé mieux que personne pour savoir bien des choses : « Le monde est, en réalité, gouverné par des gens et des forces qu'on ne soupçonne guère. »

scène, c'est que la balance penche inipercepliblement vers la première hypothèse (i).

I. Je ne connais aucune preuve formelle permettant d'établir que les SDciélés secrètes soient responsai)les du massacre. Lagrange <loil être écarlé, nous verrons pourquoi plus loin. Lamartine; n'a pas osé conclure bien qu'à plusieurs reprises il j>araissc croire à une organisation occulte. Etant donné, d'ailleurs, Lamartine, étant donné l'esprit conservateur dans lequel il lut révolutionnaire et la tournure que prit avec lui, — malgré lui, peut-être, — le gouvernement, son opinion ne peut rien trancher. Les livres (|ui traitent des sociétés secrètes sont, d'autre part, déiilorahles. conçus dans un esprit de haine et de politique combative évident. Une trop grande part de leur argumentation reste dénuée de preuves suliisantes. De Sainl-Alltin à Uoscn, à Léo ïaxil. à Diana Yauglian et aux modernes niaiseries parues en si grand nombre sur la tpiestion, ils sont les mêmes ; tous demeurent suspects. Voir, entre autres: Soiwcnii's d'ini frciitc-troisièntc; Adriann Lciiiini, etc., par Domenico Margiotta, Deliiomme. Paris et Lyon, s. d. — Abbé Cyr, La franc-maçonnerie dans sa véritable sif^ni/ication, etc., 2 vol. Liège, iS.')(. — La franc- nuieonnerie, en elle-rnrnic et dans ses rapports di-ec les antres sociétés secrètes de VEarope notamment avec la Carl>onarie italienne. — Mgr de Kclteler, Freiheit, AucUoritoet nnd Kirche, 186."), et Knnn Ein Christ Freimanrersein, iSfig.

— Deschamps, La franc-maçonnerie, son caractère, elc, Tournai, i8()}. — Deschamps, Des sociétés secrètes et la société, ou jihilosophic de l'histoire contemporaine. Avignon et Paris, 1S80, 3 vol.

— Mgr Dupanloup, Elude sur la franc-maçonnerie. Douniol, 1870.

— Ci-étineau-Joly, L'Eglise romaine en face de la Révohitinn.

— Paciitlcr, Der Gotze der Uumanitoet oder das positive der Frcimaurerei, Fribourg, iSfiô. — Les livres d'Armand Neut, d'Eckert, etc., etc. d'un autre côté, les livres des maçons mêmes, de Clavel, de Bédarridc, de Rébold, etc., etc., et dent il serait trop long «le donner la liste ici, sont également doctrinaires, se montrent souvent puérils, ne tlisent rien ou ne veulent rien dire, et ne traitent jamais (pie du passé. Il faut ajouter (pie certaines sociétés secrètes de 18 (8, les plus avancées, n'avaient pas toujours des rapp(jrts avec le (Irand-Orient, fjui aidait souvent la police, d'ailleurs, dans ses recherches, et vi\aienl à part. Sur ces qiu-stions, l'Histoire de la Jiévolution de /<S*^<S', de Victor Pierie, est intéressante, mais il est fâcheux d'ignorer les documents qui i)ermirent à l'auteur les lignes suivantes: «En résumé, un club neutralisant toutes les forces ré\oluti(»nnaires, organisant les élections et ne soutenant le gcjuvernement «lu'à condition que celui-ci se conforme à la tradition et aux sentiments du club, autrement déserter sa ( ause et le combatlrc comme on avait combattu la monarchie, tel était le programme du Club de lîi Ré\(>lution et celui du Club des (^lubs. Tout s'y trouxc annoncé, r(U'ganisalit)n, les manifestations, la bataille. » (T. 1, p. 116.) S(jus la Hcstauralion et la moitié du règne de Louis-Philippe, on reconnaît le mouvement; ici, on ne fait guère (pie le de\iner. Que l'action existe, je le pense, mais

La bourgeoisie illumine, croyant tout sauvé par un changement de ministère. Un homme au visage nerveux, la voix ardente, va de barricade en barricade et, à la lueur des torches, entraîne le peuple. C'est Sobrier. Des bandes s'alignent, rythmant le pas. L'une d'elles passe à neuf heures sous les fenêtres du National. A dix, une autre, qui vient de la Bastille, débouche sur les boulevards. Tout en chantant : « Mourir pour la patrie I » elle gagne à son tour l'ancien journal de Garrel. Marrast la harangue. Ses paroles, qu'il accompagne de gestes véhéments, ne présentent pas un sens bien précis, mais n'en déchaînent que mieux l'enthousiasme ; un passage vaut d'être retenu : « Entin n'oublions pas que cette victoire n'est pas seulement une victoire pour la France ; c'en est une aussi pour la Suisse et pour l'Italie ! » Les applaudis sements redoublent. Un homme de haute taille, le visage maigre et pointu entouré de cheveux noirs, prend la tète de la colonne et la lance dans la direction de la Madeleine. Un drapeau rouge flotte au vent. La colonne ne rencontre pas de résistance ; on la regarde même sans crainte. Dans cette foule indifférente ou

que la révolution de 1848 et le massacre du boulevard soient le résultat d'une trame maçonnique, Aoilà ce que je ne crois point, ce dont je doute, en tout cas, jusqu'à nouvel ordre, car, actuellement, on ne peut le prouver. Il y eut là quelque chose qui dépassa tous les cadres, toutes les tentatives, toutes les prévisions. (Voir la note suivante à propos de Lagrange.) C'est le 21 seulement que Caussidicre indique une réunion importante à la Réforme et, malgré les espérances, rien de formel n'est décidé. « On convint, dit-il, de se rendre le lendemain, isolément, et les mains dans les Ijoches, sur la place de la Madeleine pour observer les choses et entraîner l'opinion publique contre la rojauté. On devait au cas où la lutte s'engagerait, se rallier immédiatement au bureau de la Réforme, .afin de coordonner le mouvement avec vigueur et de lui donner le caractère républicain.» (Mémoires, t. I, p. 37.) Sur le drame du boulevard des Capucines, Caussidicre est fort silencieux : « Le hasard avait relevé la révolution. » (T. I, p. 46.) Au cas que quelque chose ait été concerté, il semble que ce fut à la Ré/orme.

gouailleuse, trois jeunes ij:ens qui devaient devenir célèbres partageaient le sentiment général. Flaubert. Bouilhet. Maxime Du Camp. Ce dernier, longtemps après, se rappelait toujours l'homme qui précédait la colonne, « et semblait la guider. C'était un grand garçon d'une quarantaine d'années, coifle d'un chapeau mou d'où s'échappait une belle chevelure bouclée qui tombait jusque sur le collet d'une vareuse bleuâtre ; sa longue barbe brune flottait sur sa poitrine (i) ; je

I. Ce détail, si les souvenirs de Maxime Du Camp sont exacts, suilirait à prouver que ce n'était pas Laj^rangc : Lagrang-e portait une harliiche en pointe, assez courte. D'autres clioses le prouvent éf^alemcnt. Lagrange était, à ce moment même, au Gros Caillou où il cherchait à soulever les ouvriers de la Manufacture des Tahacs. Louis Blanc parle de même, mais si son témoignage semble suspect, celui de Maxime Du Camp n'a aucune raison de l'être. Lagrange avait bien été au Xational, mais il en était sorti seulement après le passage de l'émeute. Enlin, mieux que tout autre, un fait démontre que l'homme au paletot jaune nétait pas Lagrange, c'est que l'hoinnu' fut tué ; et Lagrange mourut à La Haye eu 1857. Thureau-Dangin, dans son Histoire de In Monarchie de Juillet, s'est arrêté au récit de Du Camp. Delahodde, ([ui a beaucoup contribué à la légende de Lagrange conduisant la manifestation, sans rappeler même ici les raisons qui permettent le doute devant plusieurs de ses témoignages, n'allirme même pas. U écrit, sans plus : « Ce sigiuilement s'applique assez exactement à i^L Lagrange. » Lamartine se contente d'avancer que l'on crut reconnaître Lagrange. (>liambaron, secrétaire d'Odilon lîarrot, dit aussi qu'il a cru reconnaître Lagrange. Seul, à ma connaissance, le capitaine Amédée du Paty risque inie accusation formelle ; piais sa lettre, écrite en 1849, ^^^ celle d'un otlicier exaspéré de tout ce qu'il a vu et qui, sur ce point, ne s'est pas rendu minutieusement <;ompte de la question ; il n'était pas sur le lieu de la scène et raconte, selon toute vraisemblance, ce qu'il a entendu dire. Furieuse d'avoir passé pour vaincue, l'armée exècre tous les révolutionnaires par principe, quels qu'ils soient, et accueille tous les bruits qui les accusent. Pour ma i)arl, je crois que le National, la Ré/orine ainsi que le parti révolutionnaire étaient navrés de voir mourir la révolution et de penser, devant la joie générale qui éclatait ce soir-là sur les boulevards, que Louis-Philippe allait continuer son règne ; mais si je crois qu'ils activèrent par leurs discours le courant ralenti, je ne vois personne parmi eux d'une trempe assez exceptionnelle, encore que monsti-ueuse, ])our assumer la responsabilité de faire couler le sang. L'homme (jui déchaîna la calaslropln; agit de luijuême, à mon sens, par suite dune exaltation facile à conq)rendre, surtout s'il était ivre, et sans savoir ce qui en résulterait. Ayant injurié le colonel grossièrement, la foule excitant à la l'ois

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l'avais regardé avec soin, croyant reconnaître en lui un modèle qui posait le Christ dans les ateliers ; il paraissait fort exalté ; sa voix avait des intonations éraillées par la fatigue et peut-être aussi par l'eau-devie ; il brandissait une torche qu'il secouait avec une sorte d'énergie sauvage (i). » Les jeunes gens rentraient pour entendre Bouilhet lire sa dernière œuvre, un poème, Mélœnis, « conte romain ». En soulevant le marteau de sa porte, Du Camp répond à Flaubert, qui lui dit entendre un feu de peloton, qu'il est fou et

la colonne insurrectionnelle et les soldats, — car la foule a aussi sa part de responsabilité dans l'affaire, — le meneur, devenu un chef en quelque sorte, jugea qu'il ne pouvait plus reculer. — Voici le passage du capitaine du Paty : « Vers neuf heures du soir on vint me dire à l'état-major que tout était terminé, le ministère se retirant ; ce fut une joie générale ; on illumina. Ce n'était pas le compte de MM. du National. Un M. Lagrange partit avec trois ou quatre gardes nationaux armés de torches, criant qu'ils allaient brûler l'hôtel des Capucines. Une foule de curieux les suivit. Les réverbères étaient éteints. Une coiupagnie d'infanterie, stationnée à la Madeleine, à la vue de cette foule, partit au pas de course à sa rencontre ; les torches étaient éteintes ; Lagrange tira un coup de pistolet sur la troupe stationnée à l'intérieur du ministère et se jeta à plat A^entre. Le poste du ministère, se sentant attaqué, riposta par une décharge qui porta en plein sur le premier plan de la compagnie arrivée de la Madeleine, celle-ci riposta et tua plusieurs chevaux et dragons arrivant par la rue Neuve-du-Luxembourg. On s'aperçut alors trop tard de la méprise. Le chef d'étatmajor de Lavaux-Coupet fit ramasser les morts, les fit placer le long du jardin, recommandant à une conq^agnie d'infanterie de les garder ; il revint tout pâle raconter cette catastrophe à ]\L le duc de Nemours. Un moment après, le capitaine de Gaujal A-int annoncer que la compagnie placée devant le jardin des Affaires étrangères venait d'être déplacée par ordre supérieur (de qui ?) et que les cadavres, saisis aussitôt par des gens postés là à dessein, étaient colportés nus dans Paris. » Une petite brochure parue à l'époque, qui se vemlait cinq centimes dans les rues, établit aussi dans le massacre du boulevard des Capucines, non sans se montrer tendancieuse, le fait d'une conspiration : Réi'olution de iSjfS. Véritables causes du jiiassaci^e qui a eu lieu sur le boulevard des Capucines, en face de l'hôtel de M. Guizot, dans la soirée du 23 février iSj}8, racontée par un témoin oculaire. Conspiration de cent cinquante républicains et condamnés politiques dans les bureaux du Journal La Réforme. Se vend au bureau de l'Association, rue Rambuteau, i5.

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