Daniel Stern, t. II, p
2. Lorsque Lamennais fut poursuivi en 1840 à cause de sa l»rochure Le pays et le gouvernement, il expliqua ainsi, au cours de sa défense, comment il comprenait la transformation de la société : « Ma conviction intime, fondée sur de longues réflexions, est que ces améliorations d'économie sociale si désirables, si indispensables, ne sauraient s'efl'ectuer que par des voies exclusives de toute violence, de toute perturbation anarcliique, de tout désordre réel, par un ensemble de mesures progressives dont le bienfait doit s'étendre à tous les membres de la commune famille... L'avenir ne sera pas une négation fondamentale de ce qui l'a précédé, mais un développement de ce qui y est renfermé de bien. » Cal. Noël Charavay, n" 365, 58 638.
Déjà donc, au début de la lulle, il n'y a pas à nier l'importance acquise par le romantique de Strasbourg et de Boulogne. La Patrie, toujours hostile, la reconnaît : «Le pays inquiet cherche un homme... N'a-t-il pas été sur le point de s'écrier devant Louis-Napoléon, comme Archimède : Je l'ai trouvé ! » C'était fait. Un organe bonapartiste répondait à la pensée générale en écrivant que pour que la République même put vivre, il fallait un chef véritable à sa tète, et de la gloire. Le neveu de Napoléon avait une belle tâche à remplir, celle d'inscrire sur la bannière de la France le mot fraternité. « Cette élection, terminait-il, est pour tous les Français véritables une revanche de la Sainle-Alliance. » La Liberté n'inventait rien en constatant : « Ce Louis-Napoléon si ridiculement attaqué, persécuté, si follement grandi, se trouve en ce moment l'un des candidats à la présidence de la République de par la grâce de ses ennemis. »
L'élection de la Corse n'était pas encore définitive. Quand elle le fut, Louis-Napoléon, fidèle à sa tactique, ne manqua pas d'écrire à nouveau ; il tenait à rester toujours présent et prêt devant le pays. On remarquera, de plus, la gradation des trois lettres : « Monsieur le président, je viens d'apprendre que les électeurs de la Corse m'ont nonnné leur représentant à l'Assemblée Nationale, malgré la démission que j'avais déposée entre les mains de votre prédécesseur. Je suis profondément reconnaissant de ce lémoignngc d'estime et de confiance, mais les raisons qui m'ont forcé à refuser les mandats de la Seine, de l'Yonne et de la Charente-Inférieure subsistent encore : elles m'imposent un autre sacrifice. Sans renoncer à l'honneur d'être représentant du peuple, je crois devoir attendre pom- rentrer dans le sein de ma patrie que ma présence en France ne puisse en aucune manière servir
de prétexte aux ennemis delà République. Je veux que mon désintéressement prouve la sincérité de mon patriotisme, je veux que ceux qui m'accusent d'ambition soient convaincus de leur erreur. Veuillez, M. le président, faire agréer à l'Assemblée Nationale ma démission, mes regrets de ne point participer encore ta ses travaux et mes vœux ardents pour le bonheur de la République. » La Vraie République, devant cette nouvelle lettre, parle comme la Patrie : « Assurément, si la République doit avoir un président nommé par une élection directe et universelle, il se pourrait que le nom éclatant de Bonaparte réunît la majorité des voix... »
La France entière allait de plus en plus à Louis- Napoléon, au nom qu'il portait. De suite, l'idée d'un coup d'Etat apparaît possible et même souhaitée ; de «uite, on pense, sinon à l'Empire, du moins au Consulat ; et appeler le second, c'était presque admettre le premier. La France voulait un homme. Comment s'en «tonner en face des journées de juin, et, depuis, en face de la Commune, tâches horribles d'où sont nées les haines qui nous divisent, sacrifices abominables qui ont semé un ferment d'éternelle révolte et valu à celle-ci une apparence de nécessité, de justice, de devoir ? Aucune casuistique ne prévaudra contre ceci : c'est la République de 1848 qui, au lieu de résoudre la lutte des classes, l'a irrévocablement établie, après avoir peut- <;lre môme aidé à la créer ; c'est la République de Thiers qui, rendant possible et presque fatal l'équivoque (1) d'où sortit la semaine sanglante, l'a consa-
I. Il y eut en effet, au début, dans la Commune, un grand sentiment de patriotisme. « On oublie trop que Paris tout entier, dans les premiers jours de l'insurrection, se déclara pour la Commune. » Spuller, Figures disparues, "i"" série, ji. 2^0, Alcan,i894. — En tuant la Commune au lieu d'essayer d'en utiliser l'armée révolutionnaire pour la lancer contre les troupes allemandes, en aidant même alors.
ET LA KKVOLL'TION DE iS/jB iCuy
CTÔ en lavoiisaiil son (lévcloppcnicnl dannée en année jusqu'à nos jours. II y a là, dans noire histoire, deux fossés routes d'où lien n'a jailli, que rien n'a comblé et dont la inélliodc parlcnicnlairc bourgeoise a été eause, à la l'ois j)ar haine de l'autorité et par incompréhension, par iiK-apacilé de création politique. La blessure de ces deux crimes, profonde, n'est pas guérie au cœur delà France (i). Le peuple avait commis des fautes, de graves fautes, mais les véritables instigateurs de celles-ci, les and)itieux trop personnels qui l'y avaient le plus poussé, sont ceux-là mêmes qui l'en ont si cruellement puni. Quand la vision précise ce vaste cimetière surélevé de part et d'autre au nom d'un idéal polili(pie absurde, principalement par sottise, resj)rit s'évade mal d'une pénétrante tristesse (2). — Lecteur désabusé qui te crois assez grand
en cas de premiers succès, à la formation de communes provinciales, le gouvernement, dit de la déiense, porta contre la France un coup terrible. Bakounine a écrit à ce sujet des lettres qui l'enferment des appréciations souvent très justes. Voir : Œuvres de Bakounine, 3 vol., Tresse et Stock.
1. « Il y a un Dieu, disait en iS'JH Lamennais, son corps maigre aux longs cheveux blancs incliné déjà vers la terre, il y a un Dieu «jirf vous demandera compte de tant de sang ! » Et il ajoutait justement après les journées de juin (jue la Uépul)li(iue était morte.
2. « Il est à craindre que les foules, ne connaissant plus rien de la politique, ni les liomnu-s, ni les partis, ni les théories, ni les opinions en présence. Unissent par devenir indiirérenles à tout. Manquant désormais de vues générales, on ira au phis pressé, c'est-àdire à ce qui est plus imuiédiatemenl près de soi. L'horizon se rétrécira. On ne verra plus rien au delà des événements qui passent et se succèdent avec une telle rapidité que bientôt on en perd jusqu'au souvenir, on n'aura plus de traditions, ni d'histoire ; on vivra au jour le jour, en se laissant emporter sans réfléchir ; et, comme les foules ne sentiront plus au-dessus d'elles cette élite tirée et sortie de leur propre sein fiui est indispensable pour les éclairer, les aAcrtir, les modérer, les diriger et les conduire, fatalement nous en arriverons à subir une sorte de gouvernement anonyme, irresponsable, sans lixité dans les institutions, sans continuité dans les desseins, incapable de porter le poitls des affaires et la resi»onsabilité di-s <lestinées d'un grand pays comme la France, <pii a sa mission histori<|ue et f|ui ne saurait maurpier à l'd-uvre de la civilisation générale, sans causer le plus grave délrinunt à
pour l'ennui, va au Mur, l'anniversaire de la semaine funèbre, un i8 mars, et regarde. Au nom de l'ignorance, au nom de la vanité, au nom de l'argent, si souvent réunis à notre époque, on a jeté dans l'armée révolutionnaire intransigeante tout une partie des meilleures forces nationales, en tout cas les plus décidées, les plus robustes, au lieu de les mêler à l'ensemble du pays qui en avait tant besoin et qu'il fallait continuer de lancer en avant sur la large route ouverte par lui à l'Europe vers un avenir social mieux équilibré où l'homme, en perfectionnant une partie de son destin, pourrait mieux parvenir à le connaître, à le comprendre, puis à l'interpréter.
l'humanité. Seuls, les détracteurs acharnés de la République peuvent prétendre que tel est l'avenir inévitable de la démocratie, devenue toute-puissante et enivrée de sa propre souveraineté. Les républicains ne sauraient souscrire à une telle condamnation de leur système de gouvernement, mais il ne leur suffirait pas de protester... » Ces lignes, écrites il y a treize ans par un ministre de la République, l'honnête Spuller, se passent de commentaires. Figures disparues, déjà cité, p. 7, 8. Avant-propos.