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CHAPITRE III

LES JOURNKES DE JUIX ET L'IDEE NAPOLEONIENNE

L'al)sence de pouvoir devait entraîner une nouvelle poussée révolutionnaire. — L'idée dictatoriale. — Le pays veut un autre gouvernement. — Les rappf)rts des procureurs de province. — Retour à TOrléanisme, mais dinnnué,sans force, et où Louis-Philippe se trouve remplacé par quelques journalistes. — Le Xnlionnl, pour se défendre, pousse en avant Cavaig^nac. — Confusion générale. — La lutte inévitable et voulue par les parlementaires acculés. — Les Ateliers Nationaux. — Les campagnes et le résultat de l'impôt des quaranle-cin<iccnlimes. — Emile Thomas, Trélat, la Commission Exécutiveel Falloux. — Pierre Leroux au Palais- Bourbon. — Goudchaux et les grèves. — Pujol, Marie cl les ouvriers. — Les forces révolutionnaires, l'armée et Cavaignac. — La situation fausse de la troupe et les insurgés. — L'intrigue bonapartiste et ce qu'elle fut en réalité. — Garnier-Pagès. — Réserve de Louis-Napoléon. — Le résriltat de la lutte et de la répression. — La réalité de Cavaignac. — L'impossibilité d'agir. — Proiulhon et Thiers. — L'impossibilité de résoudre la question sociale. — Progrès inévitable de l'idée napoléonienne.

La faiblesse, surtout quand la situation s'y oppose, amène la peur et la peur conduit naturellement à la férocité (i). La force, parce qu'elle le peut, conseille

I. Mérimée prévoyait très justement en avril : « Quoi qu'il en soit, la liberté est perdue dans ce pays-ci. Elle ne résistera pas à l'anarchie ou bien à la fureur de l'ordre qui lui succédera peut-être unjour. » Et il ajoutait : « Chaque jour nous rend un peu plus I)auvres et un peu plus malheureux. La vie se passe ou bien à méditer tristement ou à écouter les lamentations de ses ^mis... Ce qu'ily adepire, c'est d'entendre répéter ce qu'on aurait dû faire et ce qu'on n'a pas fait... de bonnes intentions, mais pas d'idées et, avec cela, la rage de faire. Chacpie jour yiarait un décret ([ui désorganise quelque chose... Tout bien considéré, c'est l)ien la lâcheté qui fait le fond du caractère frani;ais. Personne n'ose. La vanité

l'JI LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE

l'indulgence ; la force compréhensive est ce à quoi l'homme doit tendre de plus haut ; plus on comprend, plus on pardonne. Quand un gouvernement faible résulte d'une révolution, il la tue, d'abord en 1 empêchant d'aboutir, ensuite en la noyant dans le sang ; quand c'est un gouvernement fort, — ce qui ne s'est pas encore vu, — il la réalise ; quand ce gouvernement fort s'impose à la suite de divers essais contradictoires, il ne la tue ou ne la réalise qu'à moitié, suivant l'orientation que lui permettent les forces sociales en présence ; ce qui rend, en effet, tout d'abord, une révolution impossible, au moins dans son ensemble, vient de ce que le groupement d'intérêts ou d'idées qui l'entreprend est et veut se maintenir trop en avant de la majorité qui la subit. Faute de l'un ou de l'autre de ces gouvernements, la dictature devient nécessaire. — Depuis 1789, la France attend et cherche. Le jour où elle reconnaît, jusqu'à l'exaspération, que la forme d'autorité d'abord admise, puis essayée, ne répond point à ses besoins, elle se révolte.

La politique parlementaire de Louis-Philippe, en dépit de ses mérites, avait fait peser une situation pénible. Le peuple se chargea de la rompre grâce

se combinant avec la lâcheté, on décore sa peur du nom d'entraînement et d'enthousiasme... Que voulez- vous faire d'une nation aussi gangrenée que celle-ci ?» A. Y \\o\\, Mérimée et ses amis. p. 192, déjà cité. Et le 6 mai il constatait : « La situation est absolument la même qu'au 17 brumaire, avec cette légère différence (jue. bien que nous ayons des prétendants en quantité, nous n'avons pas un Napoléon », p. ign. — Les lettres au sujet de l'insurrection même montrent — à mon sens, du moins — qu'un certain côté compréhensif, malgré sa compréhension, manquait à Mérimée. Sa sécheresse n'est pas qu'apparence et méfiance, comme chez Stendhal; trop souvent elle est réelle et reste courte. Il n'a que des railleries au début pour Louis-Napoléon, et on sait le sentier circonspect par lequel il parvint jusqu'à lui. — C'est pendant cette révolution, que l'idée vint au romancier d'écrire une histoire de Jules César.

ET LA RÉVOLUTION DE iS'fS !2j3

aux petits ambitieux de seconde main qui se disaient ses amis. Ces protecteurs n'ayant rien créé à leur tour, si ce n'est une situation plus diUicile encore, il se révolta de nouveau ; celte seconde fois, ses premiers j,'uides répudiés, il écouta les orateurs des clubs et les rêva comme cliefs. Il ne se révolta d'ailleurs ([u'après avoir attendu (r), car il chercha sincèrement r homme propie à le sauver ; faute de le découvrir, il se risqua seul, avec une fureur douloureuse, sentant ce ([ui lui man(iuait. Il devinait peut-être (|ue, sans une sorte d'élite et, à son défaut, sans dictature, l'humanité n'avance guère, animée qu'elle est d'une impulsion très hésitante. La force ne vaut qu'utilisée ou, si l'heure n'est pas venue, exercée ; livrée à elle-même, elle risque de se perdre; ménagée, dosée, conduite, puis lancée en avant, elle porte. Avec un <le ses députés, Pierre Leroux, le peuple pensait (obscurément qu' « à certaines épocjucs il y a des liommes, des intelligences, qui comprennent les relations sociales, et qui sont, pour ainsi dire, les représentants de l'idée sociale {•!). » Le peuple, en se jugeant ainsi, ne se trompait pas sur sa valeur : il était incapable d'accomplir lui-même sa propre révolution (3) ; mais il se leurrait sur chacun de ses représentants : tous lui manquèrent. Un de ceux vers les(juels son élan avait le mieux vibré contribua le j)lus à le perdre, Louis Blanc (4). Quel appel l'enveloppa ! Il semblait que la masse prolétarienne voulut

1. Cahcl, Insnrrcclion du ai juin, avec ses rauscs,son caracfi-re, l'ic, Paris, iS^S.

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